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Remise du prix 2005

à

  • Madame Françoise Mengin, directeur de recherche au Centre d'études et de recherches internationales (CERI)

  • Association des Professeurs de français de Taïwan représentée par sa présidente, Madame Lee Pei-Hwa

lundi 3 avril 2006
(Grande Salle des Séances au Palais de l'Institut de France)

La dixième cérémonie annuelle de remise du Prix de la Fondation culturelle franco-taïwanaise s’est déroulée le lundi 3 avril en Grande salle des séances, en présence de M. le Chancelier honoraire Pierre Messmer ainsi que de nombreux académiciens et personnalités. Tout d’abord, M. André Damien, président de l’Académie, président de l’Institut et membre du jury, a lu un message de M. le Chancelier Gabriel de Broglie, retenu à Bucarest pour le 140e anniversaire de l'Académie roumaine.

Dans le discours qu'il a ensuite prononcé, M. Chiu Kun-Liang, ministre de la Culture de Taïwan, Président du Conseil national des Affaires culturelles, co-président du jury de la Fondation, a souligné les affinités durables qui lient son ministère et l’Académie. Il s’est en outre réjoui de l’ouverture européenne de la Fondation qui, dès 2006, attribuera chaque année deux prix à des lauréats sélectionnés dans toute l’Europe.

M. Michel Albert, Secrétaire perpétuel de l’Académie, co-président du jury de la Fondation, s’est félicité à son tour des perspectives qui s’ouvrent à la Fondation et de l’incitation forte que représentent les deux prix à faire mieux connaître en Europe « le patrimoine culturel, social et politique » de Taïwan.

M. le ministre Chiu a ensuite remis leurs diplômes aux deux lauréates de la Fondation au titre de l’année 2005, Mme Françoise Mengin, directeur de recherche au Centre d’études et de recherches internationales (CERI), et l’Association des Professeurs de français de Taïwan représentée par sa présidente, Madame Lee Pei-Hwa. Les deux récipiendaires ont, avec leurs remerciements, présenté quelques-uns de leurs travaux respectifs et indiqué à quel objet serait affecté le montant de leur prix

M. le ministre Chiu et Mme Françoise Mengin
M. le ministre Chiu et Mme Lee Pei-Hwa

 

Intégralité des discours prononcés lors de la cérémonie:


Message de M. Gabriel de Broglie,
Chancelier de l'Institut de France



En déplacement à l’étranger pour une cérémonie prévue de longue date, je regrette infiniment de ne pouvoir me joindre à vous ce soir. J’aurais aimé accueillir Monsieur le Ministre Chiu Kun-Liang au Palais de l’Institut. Mais je dois en laisser le soin à Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques qui, je le sais, s’en acquittera parfaitement.

Permettez-moi simplement de dire que je me réjouis, en mon nom propre et au nom de l’Institut de France, des liens solides et féconds qui unissent depuis plus de dix ans le Ministère de la Culture de Taïwan et l’Académie des Sciences morales et politiques. Je me réjouis tout autant de ceux qui se sont tissés, depuis plusieurs années, entre le Ministère des Sciences taïwanais et l’Académie des Sciences et qui donneront lieu, demain, à une autre cérémonie de remise de prix.

Mon regret de ne pas être présent ce soir est toutefois atténué par la perspective de rencontrer prochainement Monsieur le Ministre Chiu Kun-Liang à Taïwan puisqu’il m’a fait l’honneur de m’y inviter. C’est avec gratitude que je réponds à son invitation, tout comme je réponds à celle de la Fédération internationale des Professeurs de français qui tiendra son prochain congrès annuel à Taïpei.

J’adresse mes remerciements à tous ceux qui, dans les Académies et au travers des Fondations, font de l’Institut de France un lieu d’échanges et d’ouverture sur le monde. Et aux deux lauréates, j’adresses mes sincères félicitations.


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Allocution de M. Chiu Kun-Liang,
Président du Conseil national des Affaires culturelles


Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Monsieur le Représentant,
Mesdames et Messieurs,

Permettez-moi tout d’abord d’exprimer ma joie de voir rassemblées ce soir, en ce magnifique Palais de l’Institut, tant de personnes dont l’amitié et le soutien nous sont chers. A l’invitation de Monsieur le Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences morales et politiques, nous allons procéder, en ce début de printemps, à la dixième remise de prix de la Fondation culturelle franco-taïwanaise. Pour avoir eu, par le passé, l’honneur d’être membre du jury, j’ai pu éprouver, par les efforts conjoints de tous ses membres, français et taïwanais, en faveur d’une large diffusion du savoir et de la culture, la solidité des liens d’amitié qui unissent Taïwan et la France.

Ma nomination à la présidence du Conseil national des Affaires culturelles me vaut de revenir ce soir parmi vous comme co-président de la Fondation culturelle franco-taïwanaise. Je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a là comme une manifestation des affinités qui, en dépit des aléas de l’histoire, persistent entre nos deux pays. Certes, tant sous l’angle politique que sous l’angle économique, nos rapports ont profondément changé ; mais il reste des valeurs communes à toute l’humanité qui ne sauraient être affectées : ce sont la culture et l’amitié, toutes deux ignorantes des frontières. C’est assurément un symbole fort que l’affirmation renouvelée de ces valeurs par l’Académie des sciences morales et politiques, aréopage de sages et de savants, conjointement avec le Conseil national des Affaires culturelles, la plus haute instance taïwanaise œuvrant en faveur de la culture.

A l’issue d’intenses délibérations motivées par la grande qualité des candidats au Prix 2005, le jury franco-taïwanais, réuni à Taïpei en septembre dernier, a, à l’unanimité, décerné le Prix à deux candidats, d’une part l’Association des Professeurs de français de Taïwan, représentée ici par sa présidente, Mme Lee Pei-Hwa ; d’autre part, Mme Françoise Mengin, directeur de recherches au CERI. Si la première s’emploie à diffuser la langue française en terre taïwanaise, la seconde s’attache à analyser l’évolution politique de Taïwan et les rapports qui s’établissent entre les deux rives du Détroit de Formose. L’une favorise la communication, l’autre la compréhension, ce qui, à y bien réfléchir revient au même. Elles ont en effet en commun de rapprocher, chacune à sa manière, Taïwan de la France.

Cette dixième remise de Prix revêt une signification particulière. Elle couronne une décennie de coopération culturelle, mais elle est aussi le commencement d’une ère nouvelle. En effet, dès 2006, la Fondation culturelle franco-taïwanaise décernera annuellement deux Prix à des lauréats choisis dans toute l’Europe. Il s’agit là d’une ouverture significative à laquelle ont travaillé de concert l’Académie des sciences morales et politiques et le Conseil national des Affaires culturelles. Je ne doute pas que les valeurs auxquelles nous croyons n’en sortent renforcées. Que tous ceux qui nous accordent leur confiance et leur amitié, et en premier lieu M. le Chancelier honoraire Pierre Messmer, M. le Président André Damien et M. le Secrétaire perpétuel Michel Albert, en soient chaleureusement remerciés. Mais je ne saurais oublier pourquoi nous sommes ici ce soir et j’adresse donc mes félicitations chaleureuses et sincères aux deux lauréates.


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Allocution de M. Michel Albert,
Secrétaire perpétuel de l'Académie



Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Président,
Monsieur le Ministre,
Mes chers Confrères,
Monsieur le Représentant,
Mesdames et Messieurs,

Monsieur le Ministre vient d’y faire allusion. La réunion du jury de la Fondation culturelle franco-taïwanaise à Taïpei en septembre 2005 n’a pas eu pour unique heureux résultat la sélection des deux lauréates que nous honorons ce soir, mais elle a également donné lieu à la signature d’une convention qui accroît considérablement le rayon d’action de la Fondation. Au cours des dix années écoulées, sous l’impulsion de M. le Chancelier honoraire Pierre Messmer et grâce à l’indéfectible concours du Conseil national des Affaires culturelles, la Fondation a pleinement rempli la mission qui lui était assignée : encourager et récompenser ceux qui, individuellement ou collectivement, par leurs recherches et par leur action, contribuent à faciliter et à intensifier les échanges intellectuels et artistiques entre Taïwan et la France.

Il eût été possible de poursuivre dans cette voie sans afficher d’autres ambitions. Mais il est apparu qu’il convenait de donner plus d’ampleur encore à l’action de la Fondation. A l’heure où la mondialisation économique induit, notamment en France, de funestes réflexes de repli sur soi, l’extension des compétences culturelles du jury de la Fondation à une vingtaine d’Etats européens doit être saluée comme une avancée utile, tant pour la partie française que pour la partie taïwanaise. Il ne s’agit désormais plus de jeter un pont, aussi élaboré soit-il, entre Taïwan et la seule France, mais des ponts multiples entre Taïwan et les pays européens.

La tâche est enthousiasmante, mais elle est aussi immense et peu aisée. En effet, si Taïwan fait montre, dans bien des domaines, d’une vitalité et d’une créativité qui devraient susciter l’intérêt, elle pâtit, dans tous les domaines, de l’ombre que projette sur elle son grand voisin continental. Or, les 26 millions d’habitants de Taïwan – aborigènes et Chinois venus du continent – sont les co-auteurs et co-détenteurs d’un patrimoine culturel, social et politique original qui mérite d’être mieux étudié et mieux connu.

Je m’interrogeais déjà l’an dernier, à cette même tribune, sur le nombre de ceux qui, en Occident, connaissent la réalité taïwanaise et je réponds, aujourd’hui comme hier : force est de reconnaître qu’ils sont très peu nombreux et que Taïwan reste une terra incognita. Nos médias s’intéressent peu à Taïwan. Trop rares sont également les chercheurs, les universitaires, les artistes, qui consacrent une part de leur talent à l’étude de Taïwan. C’est donc une invitation forte à combler cette lacune que la Fondation culturelle franco-taïwanaise lance dans toute l’Europe, et non plus seulement en France et à Taïwan, à compter de cette année.

Mais pour l’heure, penchons-nous sur les mérites de nos deux lauréates au titre de l’année 2005. L’une est taïwanaise, l’autre française. En simplifiant, l’une fait connaître la France aux Taïwanais, l’autre fait connaître Taïwan aux Français. Elles sont donc complémentaires. Mais elles œuvrent dans des registres bien différents.

L’Association des Professeurs de français de Taïwan, dont je salue ici la Présidente qui a bien voulu venir tout exprès de Taïpei, est forte de près de deux cents membres. Elle affiche comme objectifs la promotion des échanges culturels entre Taïwan et les pays francophones, le développement de l’enseignement du français dans les lycées et les universités, l’aide aux enseignants pour des stages de perfectionnement et l’incitation à la traduction en chinois d’ouvrages écrits en français. Son action mérite d’autant plus d’être saluée qu’elle prend place dans un environnement international et régional peu propice à l’enseignement du français. Loin de tout pays francophone, dans un monde où la fascination pour l’anglais est de plus en plus prégnante, les efforts de l’Association des Professeurs de français de Taïwan méritaient d’être récompensés. La Fondation culturelle franco-taïwanaise s’en est chargée. Permettez-moi d’ajouter que l’APFT sera bientôt de nouveau à l’honneur puisque c’est à Taïpei que se tiendra, fin avril, le congrès de la Fédération internationale des professeurs de français. A l’aimable invitation de Monsieur le Ministre de la Culture Chiu Kun-Liang, Monsieur le Chancelier Gabriel de Broglie, grand défenseur de la langue française, se rendra à Taïpei pour y participer.

Madame Françoise Mengin, notre deuxième lauréate, est, comme l’a indiqué Monsieur le Ministre, directeur de recherche au Centre d’Etudes et de Recherches internationales (CERI). Elle enseigne en outre à Sciences Po ainsi qu’à l’Institut national des Langues et Civilisations orientales. Son champ de recherche est essentiellement le monde sinophone avec une prédilection tout à fait remarquable pour Taïwan. La thèse qu’elle a préparée il y a quelques années sous la direction d’Alfred Grosser est intéressante à plus d’un titre, mais déjà par son titre : « Les relations entre la France et Taïwan de 1964 à 1994 : contribution à une étude des relations extérieures d’un non-Etat. » Nous voici revenus à l’ombre que j’évoquais il y a un instant et dont Taïwan tente de se dégager. Visiblement passionnée par son sujet, Madame Mengin a accompli depuis 1986 près de quinze missions d’études à Taïwan. Ses publications jettent un éclairage tout à fait intéressant sur la politique étrangère de Taïwan, sur les réformes constitutionnelles en cours, sur la récente démocratisation, mais aussi sur les rapports politico-économiques de Taïwan et de la Chine, qui, s’ils venaient à s’envenimer, auraient des répercussions fâcheuses à l’échelle mondiale. C’est donc pour l’ensemble de ces travaux et pour l’aider à en mener à bien de futurs que Madame Mengin a été retenue comme lauréate.

Je laisse à présent le soin à Monsieur le Ministre Chiu Kun-Liang, Président du Conseil national des Affaires culturelles, de remettre leurs diplômes aux deux lauréates, à qui j’adresse mes sincères félicitations.


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Remerciement de Madame Lee Pei-Hwa,
Présidente de l'Association des professeurs de français de Taïwan

 

Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Monsieur le Représentant,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Mesdames et Messieurs,

C’est pour moi et pour mon Association un grand honneur de nous voir remettre ce prix par l’Académie des Sciences Morales et Politiques de France et le Conseil National des Affaires Culturelles de Taiwan que, en mon nom et celui des membres de l’Association, je remercie du fond du cœur. Je ressens une profonde émotion, car à l’instant même où j’articule ces mots, m’habite un mélange de fierté, de reconnaissance et de désir d’aller de l’avant dans cette voie que nous avons tracée. Comme vous le savez bien, il est essentiel pour qui veut engager une action en faveur du français d’être épaulé par de bons alliés. Car la puissance et la force de notre association, l’ampleur du message qu’elle tend à délivrer dans une région représentant un grand enjeu pour la francophonie, dépendent en partie de cette solidarité que vous venez d’exprimer en me remettant ce prix.

Les activités de notre association sont diverses : elles comprennent l’organisation et la participation à des colloques, la mise en place des Journées d’immersion en langue française pour les lycéens taiwanais, des stages de formation continue pour les professeurs, des concours de chansons, des ateliers et des conférences, et aussi, la Journée de la francophonie que nous venons de célébrer la semaine dernière. Nous oeuvrons pour un dialogue entre les aires linguistiques et culturelles, pour empêcher une certaine uniformisation et un certain formatage des esprits qui transformeraient la production culturelle en marchandise. Nous pensons même que la maîtrise de sa langue maternelle peut aussi se faire par celle d’une langue étrangère, en l’occurrence le français. Car la langue n’est pas seulement un moyen de communication, et les langues se distinguent les unes des autres par leur façon de découper l’univers et d’en donner une image mentale différente. D’où l’enrichissement qui accompagne l’apprentissage d’une seconde langue.

Mais notre tâche actuelle la plus ardue et à laquelle nous nous sommes attelés depuis une année, c’est le Premier Congrès Régional Asie-Pacifique. Je tiens ici à rendre un hommage appuyé à tous mes collègues, les membres de l’association, ainsi que les enseignants de français à Taiwan, qui, par toute leur énergie, leur compétence, leur dévouement constant et leur investissement quotidien, montrent leur attachement à cette langue, et luttent pour son maintien, son développement et son enrichissement. Nous sommes très conscients du défi qui se présente à cette langue ,et nous pouvons le relever grâce au soutien et à la coopération des instances gouvernementales et francophones. Lesquelles n’ont pas manqué à notre appel. Je voudrais donc saisir cette occasion pour adresser mes chaleureux remerciements à l’Institut français de Taipei, au Bureau belge, Taipei, au Bureau commercial du Canada à Taipei, aux trois Ministères de mon pays : ceux de l’Education et des Affaires étrangères, et le Conseil National des Affaires culturelles.

Nous voudrions mettre à profit ce prix :

  • pour parrainer des rencontres entre des Français apprenant le chinois et des Taiwanais étudiant le français. Par ces activités, nous voulons inscrire la promotion du français et celle du chinois dans une perspective de respect de la diversité linguistique et culturelle ;

  • pour valoriser le français en faisant l’éloge de sa beauté et de sa richesse, et cela passe par une formation solide des profs de français, par un enseignement linguistique et littéraire indépendant et solide ;

  • pour promouvoir l’apprentissage et l’enseignement du français en lançant le projet d’initiation à la langue française chez les enfants taiwanais de 10 à 12 ans ;

  • pour rénover et enrichir le site de l’Association, afin qu’il devienne un centre de ressources pédagogiques et culturelles interactif au service des enseignants du français et au grand public taiwanais et étrangers.

Je dirai pour conclure que c’est par ces actions qu’on pourra rééquilibrer la balance en faveur de la langue française. Je renouvelle mes remerciements et ma gratitude. Merci à vous tous.

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Remerciement de Madame Françoise Mengin,
Directeur de recherche au CERI


Monsieur le Chancelier honoraire,
Monsieur le Ministre,
Monsieur le Président,
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Mesdames et Messieurs les Académiciens,
Monsieur le Représentant,
Mesdames et Messieurs,

Recevoir un prix est toujours un honneur. Mais d’emblée je voudrais poser une hypothèse : aurais-je reçu de la même académie, votre académie, un prix couronnant le même travail, mes travaux, mais un prix qui ne fût pas dédié à une meilleure connaissance de Taiwan que la satisfaction que j’éprouve aujourd’hui ne serait pas la même.

En effet, lorsqu’au milieu des années 1980, étudiante en science politique, j’ai choisi de me spécialiser sur Taiwan, c’était une forme de gageure, son régime n’étant pas alors un objet « légitime » d’étude en science politique. Force est de reconnaître que, dans cette discipline, aucun chercheur en France ne travaillait sur Taiwan : seuls des anthropologues ou des géographes avaient choisi cette île pour objet d’étude.

Loin de moi l’idée de suggérer que j’ai pu jouer un rôle précurseur car, de fait, au moment où je terminais ma thèse, d’autres doctorants avaient entamé des recherches sur Taiwan tandis que certains spécialistes de la Chine populaire réorientaient tout ou partie de leurs travaux sur Taiwan.

Mais avant les premiers signes d’une libéralisation politique, Taiwan souffrait d’un double discrédit : l’île était dominée par un régime autoritaire voire policier, et un régime qui de surcroît n’était plus reconnu par la communauté internationale. En outre, avec le lancement de la politique de réformes et d’ouverture en Chine populaire et donc la plus grande facilité de d’y séjourner, Taiwan n’était plus cette « Chine résiduelle » (residual China), selon la formule de l’anthropologue Maurice Freedman, qui avait offert la possibilité de s’immerger dans le monde chinois lorsque la « vraie Chine » (the real China) semblait inaccessible aux sinologues. Ce qui d’ailleurs était faux, comme l’avait prouvé, entre autres, le séjour effectué à Pékin dans les années 1960 par Madame Bastid-Bruguière.

Or en rejetant Taiwan dans la catégorie des Etats paria, les impératifs diplomatiques et les modes intellectuelles posaient la question en termes normatifs, voire prescriptifs, qui ne sont pas ceux de la recherche. Et c’est précisément cette absence de légitimité du régime de Taipei qui, en tant que telle, en faisait un objet légitime d’étude. J’ai donc choisi pour sujet de thèse l’analyse des relations sui generis qui se sont nouées entre Taiwan et les partenaires diplomatiques de Pékin. Et j’ai montré comment s’était mis en place un système dilatoire basé sur des fictions juridiques : une logique du faux afin d’occulter l’existence d’un Etat. Plus qu’un Etat non reconnu, Taiwan est un non-Etat reconnu.

Ayant rappelé par quel biais j’avais commencé de m’intéresser à Taiwan, je voudrais souligner la chance que j’ai eue de pouvoir y passer deux années pour préparer ma thèse, grâce à une bourse du ministère de l’Education de la République de Chine, et la chance que ce séjour eut recouvert une période cruciale de l’histoire contemporaine taiwanaise. Pour y être allée avant et surtout y être très régulièrement retournée depuis, je peux dire que cette époque est celle où deux tableaux antagoniques se superposaient pratiquement : d’un côté, un régime encore crispé sur son anticommunisme et sur le dogme nationaliste - l’unité de la Chine -, de l’autre, une vie intellectuelle taiwanaise bouillonnante.

Je suis arrivée à Taipei le 21 août 1986. Ce jour là, l’aéroport Chiang Kai-shek a été fermé juste après que mon avion eut atterri en raison du passage imminent d’un typhon, ce qui n’empêcha pas les douaniers zélés de lentement fouiller ma valise pour confisquer tous les effets et objets susceptibles de provenir de Chine populaire ou de tout autre pays communiste. Puis suivirent, comme pour tout le monde en raison du typhon, quarante-huit heures de claustration en tête à tête avec la gent cafard. Cette arrivée était donc lamentable, à tout le moins décevante. Mais, rétrospectivement, je lui voue un certain attachement, non par masochisme, mais parce qu’elle m’a permis d’entrer de plain-pied dans une partie de la production avant-gardiste taiwanaise qui a souvent pour toile de fond le régime policier nationaliste, mais surtout la pluie et les cafards (je pourrais donner beaucoup d’exemples, je n’évoquerai que les films de Tsai Ming-liang). Car c’est bien autour d’un traitement allégorique de la pauvreté du sol taiwanais et de la rudesse de son climat que se sont fédérés nombre d’intellectuels opposants au régime : allégorie de la privation, pour les Taiwanais, hier d’une nation, aujourd’hui non pas d’un Etat, mais d’un Etat internationalement reconnu.

Pour ce qui me concerne heureusement, les lendemains ont été plus chantants, grâce notamment à la fréquentation de ces milieux intellectuels, souvent dans la maison de thé de Xinshengnan Lu (Zitenglu, La maison à la glycine) qui, à elle seule, est un précipité de toute l’histoire taiwanaise : une maison datant de la colonisation japonaise, tombée au lendemain de la reddition de l’empire nippon dans l’escarcelle du régime nationaliste qui, après 1949, l’a cédée à l’un de ses dignitaires. Et c’est le fils de celui-ci, tout continental qu’il fût, qui, en 1981, transforma cette maison en l’une des premières maisons de thé de Taipei, une initiative qui défiait le régime parce qu’elle valorisait la culture locale, insulaire.

Le dogme nationaliste affleurait donc sans cesse dans la réalité quotidienne. Je ne donnerai qu’un dernier exemple : ce rôle de postier que tout étranger était amené à jouer dès qu’il se rendait en Chine pour permettre aux continentaux de l’île de correspondre de temps à autre avec leur famille restée sur le continent après 1949. Une situation schizophrénique donc, mais en apparence seulement car tout l’édifice commençait à se lézarder. Et la thèse que j’ai défendue dans des travaux ultérieurs est que le ressort même du changement, toute la démocratisation des années 1990, réside, selon un processus tout tocquevillien, dans le projet nationaliste lui-même : l’édification d’un véritable Etat-nation chinois, consubstantiel à la fiction nationaliste certes, mais qui en tant qu’Etat-nation, en que communauté totalisante et hégémonique, ne pouvait à terme qu’épuiser le mythe qui le fondait.

Plutôt que de m’appesantir sur le passé, je voudrais parler du projet que je peux entreprendre dans les meilleures conditions possibles grâce à la chance insigne que représente ce prix, et qui débouchera sur la publication d’un ouvrage consacré à Taiwan.

A la question « Comment écrit-on l’histoire ? » Paul Veyne a répondu : par le truchement de la familiarité. Pour ceux qui travaillent sur l’histoire immédiate, la familiarité s’acquiert par l’enquête de terrain. C’est donc très concrètement à des missions de terrain pour préparer cet ouvrage que je consacrerai ce prix.

Dans cet ouvrage, je voudrais analyser la formation de l’Etat taiwanais à partir de la formation de sa frontière. J’entends la frontière non dans son sens géographique, mais comme production de normes d’inclusion et d’exclusion matérialisées dans des pratiques, des lois, des représentations.

Je privilégierai la frontière sino-taiwanaise car au-delà du contentieux Pékin-Taipei, ce sont les délocalisations d’entreprises taiwanaises en Chine qui posent aujourd’hui avec le plus d’acuité à Taiwan la question de la perte de souveraineté de l’Etat. Néanmoins je crois qu’il ne faut pas appréhender la frontière comme une limite s’effaçant sous l’effet dissolvant des allers et retours mais comme un différentiel (en termes de législations financières, fiscales, sociales, etc.) motivant, en tant que tel, le passage. De même, les contours de la citoyenneté taiwanaise, de l’être national (l’homo nationalis) taiwanais peuvent-ils être cernés à partir du cas limite que représentent les entrepreneurs taiwanais opérant sur le continent, mais participant sur l’île à de multiples institutions publiques et privées et, surtout, exerçant leur droit de suffrage. Enfin, la reformulation de la frontière est partie liée aux avatars du nationalisme, de la représentation qui sous-tend l’institution nationale.
Autrement dit, et pour reprendre la thèse de Carlo Ginzburg dans son essai sur la littérature anglaise : Nulle île n’est une île car sinon l’insularité enfermerait l’insulaire dans la prison d’une identité indéfiniment identique. Et s’il est une île dont toute l’histoire atteste qu’une île n’est pas une île, c’est bien Taiwan.

J’espère grâce à ce projet, mais aussi grâce à toutes mes activités universitaires, notamment l’encadrement de jeunes doctorants, contribuer à une meilleure connaissance de Taiwan. Du moins m’y efforcerai-je. Et c’est ce dont je souhaiterais, pour terminer, assurer Monsieur le Ministre en m’adressant à lui en chinois.

(…)

Je vous remercie. Merci beaucoup.

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