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Colloque du Prix 2008
de la Fondation Olivier Lecerf
pour un management humaniste
jeudi 24 septembre 2009
Colloque organisé par l'Académie des Sciences
morales et politiques
en partenariat avec l'Institut de l'Entreprise,
la Fondation nationale pour l'Enseignement de la Gestion des
Entreprises (FNEGE)
et le journal "La Tribune"
Programme
| 09h00 |
Ouverture
par Jean Claude Casanova, Président de lAcadémie
avec Michel Bon, Président de la FNEGE |
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| 09h15 |
Hommage
à Olivier Lecerf, par Bertrand Collomb,
membre de lAcadémie |
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| 09h45 |
Table
ronde : Le management humaniste en temps de crise économique
présidée par Yvon Gattaz, Doyen de
la Section Économie de lAcadémie
avec la participation de :
Daniel Chaffraix, Président dIBM France,
Frédéric Monlouis-Félicité,
Directeur des opérations, Consulting Services,
SAP-Business Objects,
Benoît Roger-Vasselin, DRH, Publicis,
Maurice Thévenet, Professeur à lESSEC. |
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| 10h30 |
Pause
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| 10h45 |
Présentation du
livre de Xavier Grenet et remise dun
diplôme au lauréat
par Michel Albert, Secrétaire perpétuel
de lAcadémie.
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| 11h30 |
Table
ronde : Autour du livre de Xavier Grenet et du
rôle dun DRH
animée par Philippe Mabille, La Tribune,
et introduite par Roger Fauroux
avec la participation de :
Xavier Grenet,
Geoffroy Roux de Bézieux, Président
de Virgin Mobile,
Bernard Lemée, ancien DRH de BNP Paribas,
Jean-Marie Schmitz, ancien DRH de Lafarge. |
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| 12h45 |
Conclusions
par Jean-Claude Casanova, Président de lAcadémie |
La Fondation
Olivier Lecerf
Olivier
Lecerf (1929-2006) a été président
de Lafarge de 1974 à 1989. Par son action à
la tête de cette entreprise, par sa participation aux
réflexions de l'Institut de l'Entreprise et par son
livre Au risque de gagner, il a défendu et illustré
une conception humaniste du management de l'entreprise, qu'il
a exprimée par la formule « Mettre l'homme
au cur de l'entreprise ».
Cest pour honorer sa mémoire et pour perpétuer
les valeurs humanistes qui furent les siennes que Bertrand
Collomb et Lafarge ont créé, en 2008, à
lAcadémie des sciences morales et politiques,
avec le soutien de LOréal et de Saint-Gobain,
une fondation qui porte son nom.
La Fondation Olivier Lecerf sest donné pour but
d'honorer et de faire connaître des réalisations,
des travaux ou des ouvrages qui s'inscrivent dans la tradition
de l'humanisme entrepreneurial illustré par Olivier
Lecerf. Elle distingue chaque année une personne, pour
son action, ses travaux, conférences ou ouvrages illustrant
l'approche humaniste du management des entreprises, par lattribution
dun Prix Olivier Lecerf.
Le lauréat du Prix Olivier Lecerf reçoit une
médaille et un diplôme. De plus, lAcadémie
organise un colloque autour des thèmes que le lauréat
a développés dans son action ou son ouvrage.
Elle peut également, si le prix récompense un
ouvrage manuscrit, uvrer à sa publication et
à sa diffusion.
Le nom du lauréat ainsi que les actions à entreprendre
sont décidés par lAcadémie sur
proposition de sa section Économie politique, Statistique
et Finances, après qu'elle a recueilli l'avis des donateurs.
Le nom du lauréat est rendu public lors de la séance
publique annuelle de l'Académie sous la Coupole du
Palais de lInstitut.
La Fondation Olivier Lecerf est lune des quelque 130
fondations dont lAcadémie des sciences morales
et politiques assure la pérennité. Par sa renommée
et par son statut détablissement public à
statut particulier, lAcadémie apporte aux fondateurs
et donateurs, outre la défiscalisation des contributions,
une garantie de transparence et lassurance de voir leurs
souhaits respectés dans la durée.
Le Lauréat
du Prix 2008, M. Xavier Grenet, pour son ouvrage Cahiers
Joies et tourments d'un DRH, Paris (Le Cerf), 2007.
Entre
journal et mémoires, ce livre du DRH chargé
de la gestion des cadres du groupe Saint-Gobain est un témoignage
et une réflexion, une méditation sur lhomme
et sur sa place dans lentreprise. À partir de
plusieurs milliers dentretiens avec des dirigeants et
des cadres dune soixantaine de nationalités quil
a minutieusement consignés sur des cahiers, lauteur
nous livre le récit dhistoires vécues
par ses interlocuteurs, heureuses ou plus tristes, douloureuses
parfois, les analyse, les éclaire, précise ce
quest le long travail de lécoute et de
laccompagnement auquel il sadonne depuis plus
de vingt ans, insiste sur limportance du temps, de la
lenteur dans un monde pressé, exprime ses hésitations
et ses doutes, nous livre les convictions qui le guident.
Ce livre met en évidence la tension entre les impératifs
de la loi du profit et la prise en compte véritable
de la personne, sa reconnaissance, le respect dû
à chacun -une tension objective qui prend la forme
dun combat intérieur chez celui qui veut tenir
ensemble la fidélité à ces deux pôles
dexigences apparemment contradictoires. Et cest
pourquoi, nous dit encore lauteur, cette fonction de
la présence à lautre est beaucoup plus
quun métier seulement, une véritable passion,
au double sens de ce mot, où le positif et le négatif
ne peuvent éviter de sentrechoquer : ici,
lenthousiasme de contribuer à une uvre
commune de création et de développement et là,
lattention à ceux quelle laisse sur le
bord du chemin et dont la déception, quand ce nest
la souffrance, ne peut nous être étrangère.
Dans les joies et les tourments de cette tâche sans
fin pour faire advenir un peu plus dhumanité
dans la violence du monde, sesquisse ou se dévoile
progressivement limage de lAutre, discrète
mais toujours présente.
Né
en 1941, Xavier Grenet a enseigné la philosophie, avant
d'entrer dans le groupe Saint-Gobain en 1973.
Dabord responsable de la communication de Pont-à-Mousson,
il a été nommé Secrétaire Général
de la Branche Papier-Bois en 1982, puis Directeur des Ressources
Humaines et de la Communication de la Branche Vitrage en 1985.
En 1993, il a rejoint la Compagnie de Saint-Gobain en qualité
de DRH chargé de la gestion des cadres pour lensemble
du groupe. Dans cette fonction, il a notamment eu à
développer une gestion de la mobilité des cadres
favorisant les échanges entre les pays et les différentes
branches et filiales et consacré une part importante
de son activité à lécoute et à
lattention aux personnes, et de manière très
spécifique au suivi des carrières des cadres
supérieurs et dirigeants de Saint-Gobain, tant en France
quà létranger.
Avant de prendre sa retraite au printemps 2007, il a publié
aux éditions du Cerf sous le titre Cahiers.
Joies et Tourments dun DRH un livre sur son expérience
professionnelle, préfacé par Roger Fauroux.
Membre du MCC, le Mouvement chrétien des cadres et
dirigeants, Xavier Grenet en a été le président
de 1990 à 1993. Il est engagé aux Semaines sociales
de France, à l'OCHRES (Observatoire chrétien
de l'entreprise et de la société), à
la Fondation d'Auteuil, et administrateur de plusieurs associations
à vocation sociale. Il est également bénévole
pour laccompagnement de personnes en fin de vie (soins
palliatifs).
Il est marié, père de trois enfants et grand-père
dun petit-fils.
Hommage à
Olivier Lecerf, par M. Bertrand Collomb, membre de l'Académie,
Président d'honneur de Lafarge
Alors que nous célébrons pour
la première fois la remise du prix qui porte son nom,
je voudrais évoquer la mémoire dOlivier
Lecerf et dire pourquoi il nous a paru important de créer
un prix honorant ceux qui perpétuent la philosophie
de management quil a incarnée.
Son parcours professionnel est connu, il conjugue une grande
simplicité et une magnifique réussite :
après des études de sciences politiques et déconomie,
il rentre chez Lafarge, où il fera toute sa carrière.
Envoyé au Canada par Marcel Demonque, il développe
lentreprise, alors implantée seulement à
Vancouver, en construisant une seconde usine à Montréal.
Puis, dans un coup de génie, il réussit à
séduire les actionnaires du leader cimentier canadien,
Canada Ciment, société créée par
Lord Beaverbrook et qui sest un peu endormie, en proposant
son rachat par Lafarge. En fait il sagit dune
fusion où le petit Lafarge prend le contrôle
du gros Canada Cement, mais en gardant plus de 40 % dactionnaires
canadiens. Il a fallu, pour que le deal soit conclu,
inspirer confiance à lestablishment financier
canadien, et Olivier a su créer cette confiance.
Fort de ce succès, après dix ans passés
au Canada, Olivier revient en France, et devient membre de
léquipe des trois dirigeants qui seconde Marcel
Demonque et qui comprenait Jean François
disparu il y a quelques mois et Jean Bailly, qui est
avec nous ce matin, et que je salue. Il est le plus jeune
des trois, mais cest pourtant lui que les deux Jean
recommandent dans un mouvement qui a sans doute peu
dexemples à Marcel Demonque pour lui succéder.
Olivier Lecerf devient président-directeur général
de Lafarge en 1974 il a alors moins de 45 ans
et il annonce demblée quil ne restera pas
à ce poste plus de quinze ans, et se retirera à
60 ans, et quà mi-parcours il prendra un an pour
mieux réfléchir à lavenir du groupe
et à sa succession. Deux promesses quil tiendra
scrupuleusement.
Pendant sa présidence, il aura à faire face
à des changements économiques et politiques
considérables. Il devient président juste après
le choc pétrolier ; il faudra quelque temps pour
que lon comprenne quil ne sagit pas dun
simple accident de conjoncture, mais dune véritable
rupture. La période de reconstruction des Trente Glorieuses
est terminée, et, en dix ans, le marché français
du ciment va être presque divisé par deux. Dès
1978 le diagnostic est porté : les pays industrialisés
nont guère de croissance à attendre dans
la construction, et lavenir du ciment se jouera dans
les pays que lon appelait encore à lépoque
« sous-développés ». Comme
beaucoup de ces pays mènent à lépoque
des politiques socialistes ou nationalistes, ou sont dans
des situations financières critiques, laccès
y est souvent impossible. Le groupe devra donc trouver sa
croissance par des acquisitions dans les pays accessibles
et le plus grand dentre eux est les Etats-Unis
et par des diversifications.
Le développement aux Etats-Unis sera donc la grande
affaire des années 80, en même temps que la recherche
dactivités nouvelles susceptibles dapporter
de la croissance. Certaines ouvriront au groupe des domaines
durables de développement, comme lactivité
béton à lemploi la livraison de
béton par les camions-toupies que vous voyez dans les
rues de Paris ou celle des granulats avec les
barges qui circulent sur la Seine ou le sable de Paris-Plage !
Dautres ne seront quéphémères
mais léphémère pour Lafarge
peut tout de même durer une quinzaine dannées.
Si le groupe expérimente, comme la plupart des entreprises
à cette époque, la difficulté de lentrée
dans des nouveaux métiers, il va par contre bénéficier
de lextraordinaire ouverture du monde dans les années
80, qui multipliera par trois ou quatre les marchés
accessibles, lui donnera à nouveau des perspectives
de croissance dans ses métiers de base, et permettra
son recentrage sur ces métiers.
Mais entre temps, une récession sévère
a frappé le monde en 1981-82, pendant que la France
de Mitterrand se payait le luxe dune politique économique
allant à linverse de toutes les tendances mondiales.
Lafarge a échappé à la nationalisation
et a pu effectuer en 1981 une grande acquisition aux Etats-Unis,
qui sera, comme beaucoup de ces grandes acquisitions, difficile
à digérer mais fondatrice pour lavenir
de lentreprise.
Les résultats financiers de 1982 ne sont guère
brillants, mais Olivier Lecerf décide néanmoins
de réaliser la promesse quil sétait
faite dinterrompre sa présidence pendant un an
pour préparer lavenir. Indifférent aux
rumeurs « bien informées » qui,
ne pouvant comprendre une telle démarche, annoncent
déjà sa disgrâce, confiant dans la force
du groupe et de son équipe, il remet la présidence
du groupe à Jean Bailly et parcourt le monde, pour
mieux connaître le groupe et découvrir les pays-cibles
du futur. Une année de voyages épuisants pour
Olivier, à laquelle lappellation d« année
sabbatique » ne convient guère. Une année
qui sera importante pour Lafarge, puisquil en revient
convaincu que lavenir du groupe est en Asie, et décide
la création dun bureau Asie, dabord à
Tokyo, puis à Singapour, doù seront préparées
les stratégies qui déboucheront, dans les dix
années suivantes, sur des implantations importantes
en Asie du Sud-est, en Chine et en Inde.
Cest aussi après cette année quil
entame le processus de sa succession, cinq ans avant de quitter
la présidence. Son départ aura lieu le 1°
août 1989, presque le jour même de ses 60 ans,
comme il lavait promis. Il laisse un groupe en bonne
santé je recevrai en 1990 la coupe de lentreprise
française la plus rentable, qui aurait du lui revenir
puisquelle récompensait lexercice 1989
un groupe où est largement entamée linternationalisation
que jaurai la chance de pouvoir poursuivre, et un groupe
dont le moral et lambition sont au plus haut, comme
en témoigna la réunion de cadres tenue à
Sophia-Antipolis pour le passage de témoin, dont tous
les participants se souviennent encore.Si je me suis un peu
étendu sur les circonstances de sa présidence,
ce nest pas pour faire lhistoire de Lafarge, mais
pour montrer combien Olivier Lecerf na pas seulement
été un patron « humain »
ou « social », mais quil a été
un « grand patron », traversant comme
chacun des périodes plus ou moins difficiles, mais
fixant à son entreprise des objectifs ambitieux, et
conservant le cap pour les atteindre quelles que soient les
tempêtes.
Le livre quil nous a laissé Au risque
de gagner témoigne bien par son titre et son contenu,
que, pour Olivier, lentreprise est dabord une
lutte, une compétition, où lon prend des
risques en espérant être le gagnant. Comme dans
ces courses de chevaux quil aimait tant, ayant eu avec
son frère, pendant des années, une petite écurie
de quelques chevaux de course qui lui donnera, quelques années
après son départ en retraite, lextraordinaire
satisfaction de gagner le prix de lArc de Triomphe avec
son étalon Subbotica. Mais le souvenir dOlivier,
cest aussi, cest dabord celui dun
rayonnement humain, dune philosophie de la vie et du
management qui a imprégné son action et qui
a marqué durablement lentreprise. La rencontre
entre des convictions personnelles fortes, une riche expérience
du management et une réflexion très méthodique.
En 1975, au moment où je suis moi-même entré
chez Lafarge, il entreprend la rédaction de Principes
dAction, en y impliquant largement les différents
échelons de lentreprise. Il justifie cette initiative,
non seulement par un choix philosophique, mais par la constatation
que les entreprises les mieux gérées trouvent
utile de définir leur missions, dexpliciter leurs
valeurs et de formuler leurs méthodes. Cest en
effet la période de ce quon appelait un « projet
dentreprise ». Mais le texte de ces Principes
daction sera bien différent, et reflètera
le choix de ce quon peut appeler un management humaniste,
qui, tout en affirmant la primauté de la mission économique
de lentreprise sans laquelle elle nest
plus une entreprise, mais un phalanstère donne
toute sa place à lhomme.
Les mots clés de ces Principes daction
sont « Mettre lhomme au cur de lentreprise
». Car, dira souvent Olivier, dans une expression popularisée
par lInstitut de lentreprise, « ce sont
les hommes qui font la différence ».
Nobles propos, diront sans doute certains, mais dont il faut
savoir ce quils représentent en pratique, dans
un environnement économique turbulent où la
pression des contraintes financières est toujours plus
forte.
La période de la présidence dOlivier Lecerf
marque précisément la transition entre deux
époques : celle où une entreprise comme
Lafarge peut protéger ses collaborateurs des fluctuations
économiques, et leur assurer en pratique une sorte
demploi à vie à la japonaise, et celle,
au contraire, où cette protection complète ne
peut plus être assurée.
Mais cest précisément quand les turbulences
vont davantage affecter lentreprise et ses équipes
quil est important que les responsabilités de
lentreprise, aussi bien que celles des collaborateurs,
soient mieux définies et assumées. Ces responsabilités
ne sont pas toujours des obligations de résultats,
car ceux-ci dépendent de lenvironnement, et,
comme je le disais, lentreprise ne peut pas toujours
protéger des turbulences de lenvironnement. Mais
lobligation de lentreprise porte certainement
sur lapproche, la méthode, létat
desprit et la philosophie. Le respect des hommes et
des femmes de lentreprise, qui pourrait résumer
en un mot cette philosophie, trouve à sexercer
dans toutes les circonstances, heureuses ou troublées.
Et ce nest pas dabord une question dargent,
mais surtout dattitude, de volonté et dengagement
personnel des managers aux différents niveaux de lentreprise.
Le livre Au risque de gagner comporte en annexe la
version 1989 des Principes daction. Car ceux-ci,
depuis 1977, ont été mis à jour plusieurs
fois, toujours par un travail collectif approfondi, et la
dernière fois en 2005.
Sy ajoute un texte sur les convictions dun chef
dentreprise, document plus personnel rédigé
et publié par Olivier en 1988, sorte de testament laissé
à la nouvelle équipe. Ce texte permet de bien
comprendre les ressorts essentiels de sa pensée.
Dabord sur le rôle de lentreprise :
il écrit quelle est « lentité
la mieux adaptée pour organiser le travail des hommes »,
et que « lentreprise la plus performante
est la libre entreprise, faisant appel au capital privé
et opérant dans une économie de marché ».
Ensuite sur les responsabilités de lentreprise
vis-à-vis des clients, des actionnaires et des collaborateurs.
Car, écrit-il à la suite de Marcel Demonque
« lentreprise est faite pour lhomme
et non lhomme pour lentreprise ». Tout
en rappelant que « cest le succès
économique qui permet le progrès social ».
Enfin sur les valeurs et le rôle des dirigeants :
« Les entreprises performantes sont soudées
et mues par un système de valeurs auquel se soumettent
dirigeants et collaborateurs » ; et « les
plus performantes sont celles dont les dirigeants partagent
certaines valeurs telles que lesprit déquipe,
le travail créatif, linitiative, la liberté,
la responsabilité,.. »
Il va même plus loin en ajoutant « Lamour
du prochain est lune des qualités les plus fréquemment
reconnues aux dirigeants les plus performants ».
***
Vous aurez remarqué laccent
mis sur la performance. Car un management respectueux des
hommes nest pas un management iréniste, où
lharmonie devient lobjectif suprême. Lexigence
de performance et le dialogue sur la performance font partie
du respect. Pousser quelquun à se dépasser,
laider à diagnostiquer et corriger ses faiblesses
et à développer son potentiel ultime est vraiment
le traiter pleinement comme une personne.
Dans mon expérience personnelle, il mest arrivé
de temps en temps de recevoir des plaintes de collaborateurs
qui pensaient ne pas avoir été traités
selon les principes de Lafarge. Très souvent jai
constaté que lorigine du problème était
labsence dun vrai dialogue, dun dialogue
franc et viril, et la fuite dun patron qui navait
pas le courage de dire des choses difficiles ou désagréables
à un collaborateur, en le laissant dans lignorance
des difficultés de sa performance, et en lempêchant
donc dy remédier. A force descamoter les
problèmes, on les aggrave et un jour, brusquement,
on est obligé dy faire face dans lincompréhension
et la panique.
Inversement, on peut faire face à une situation difficile,
un licenciement par exemple, de bien différentes façons :
on peut être brutal, elliptique, méprisant, et
détruire la personne concernée ; on peut
au contraire, si on le veut, arriver à la même
conclusion en valorisant les points positifs et les possibilités
de rebond, et en consacrant à linterlocuteur
lattention humaine qui fera toute la différence.
***
Vous avez aussi noté linsistance
dOlivier Lecerf sur la communauté de valeurs
nécessaire dans lentreprise performante. Dans
son livre il raconte que ce point avait inquiété
le cardinal Lustiger, inquiet de cette intrusion de lentreprise
dans lintimité de la personne. Et un philosophe,
André Comte-Sponville, contestait cette approche, qui
correspond à laffirmation dune morale de
lentreprise, au prétexte que la morale ne pouvait
être que personnelle.
Pour qui a vécu chez Lafarge, comme dans dautres
entreprises à forte culture, lexistence et limportance
de valeurs communes est une évidence. Ces valeurs ne
sont pas liées à une appartenance philosophique
ou religieuse particulière, même si lhumanisme
chrétien a été à leur origine ;
elles ont une portée universelle, et elle ne sont pas
une intrusion inacceptable car elles concernent directement
lattitude des personnes dans lentreprise.
Le chef dentreprise les influence par ses propres choix,
mais cest aussi lauto-sélection de ceux
qui veulent rejoindre lentreprise en raison de ses valeurs
qui leur assure une certaine permanence.
Et cest pour moi un grand sujet de satisfaction que
davoir constaté, à la suite dOlivier,
que dans les pays les plus divers, quelles que soient leurs
traditions ou leurs cultures, les valeurs de notre groupe
étaient bien reçues et contribuaient à
la cohésion et à la performance des équipes.
Bien sûr, ces valeurs ne se manifestent pas par les
mêmes gestes ou les mêmes attitudes en Chine,
en Espagne ou aux Etats-Unis. Mais la philosophie derrière
les gestes et les attitudes est la même. Et cest
ce qui est important.
***
Dans ce texte sur ses convictions, Olivier
Lecerf dit enfin que « le capitalisme ne peut pas
être sauvage ». Cétait évident
pour lui, même si Milton Friedman était déjà
là pour vouloir réduire le rôle des chefs
dentreprise à la maximisation immédiate
des profits, dans la croyance idéologique et naïve
que la main invisible du marché pourvoirait alors au
reste, c'est-à-dire au bien commun.
La crise dont nous sommes en train de vivre les effets nous
montre à lévidence quun capitalisme
financier non régulé, où la recherche
du gain immédiat ne connait plus de limite, peut conduire
à des situations qui ne sont satisfaisantes ni sur
le plan économique, ni sur le plan social.
Avec Olivier Lecerf, les industriels sont les premiers à
reconnaître le rôle essentiel des actionnaires,
des marchés et des acteurs financiers pour le développement
de léconomie globale. Nous navons pas oublié
les temps où le financement des entreprises françaises
était souvent difficile, où la bourse de Paris
nétait pas toujours ouverte aux émissions
nouvelles, et nous avons pris la globalisation financière
comme une bonne nouvelle.
Mais lidéologie de la dérégulation
et lidolâtrie des instruments et des modèles
les plus sophistiqués, parfois les plus éloignés
des réalités fondamentales, a provoqué
cette « hypertrophie » de la sphère
financière récemment dénoncée
par Lord Turner, le nouveau régulateur anglais, pourtant
passé lui-même par une banque dinvestissement.
Il ne sera pas facile de trouver les formules qui empêchent
les excès sans empêcher le mouvement, et de les
mettre en uvre sur le plan mondial. Mais cest
là lenjeu du G20 qui se déroule actuellement
à Pittsburg, bien au-delà de la simple question
des bonus des traders !
***
Autour de lexcellent ouvrage de Xavier
Grenet, notre lauréat, qui a su si bien exprimer lexigence,
la difficulté mais aussi la richesse dun management
humaniste, ce colloque va nous permettre de voir comment,
trente ans après quil les ait formulés
dans les premiers Principes daction de Lafarge, et vingt
ans après quil ait quitté ses fonctions,
les idées dOlivier Lecerf sont vivantes dans
beaucoup dentreprises françaises et internationales.
Je remercie tous ceux qui sont venu témoigner aujourdhui,
tous ceux qui sont venu participer à ce colloque, et
je salue particulièrement les membres de la famille
dOlivier Lecerf qui sont avec nous ce matin.
Présentation
du livre de Xavier Grenet, par M. Michel Albert
Monsieur le président,
Chers confrères,
Chers amis,
Mesdames, messieurs,
Au
moment où il me revient de vous présenter le
livre de Xavier Grenet, à qui je vais remettre dans
quelques instants le prix Olivier Lecerf 2008, je ne peux
vous dissimuler un brin dhésitation. Quel mot
choisir pour définir cet ouvrage ? De quel genre
relève-t-il ? À quelle catégorie
appartient-il ? Il est sobrement intitulé Cahiers,
avec ce sous-titre : Joies et tourments dun
DRH. Mais ce nest ni un guide pratique à
lusage des DRH ; ni un essai théorique ou
doctrinal sur ce métier ; ni une étude
sur la sociologie des cadres ; ni une histoire de Saint-Gobain.
Ce nest pas vraiment un journal intime, et cest
beaucoup plus quun livre de souvenirs. Ces Cahiers
seraient-ils des « confessions » ?
Ils en ont parfois le ton, et lon se dit parfois en
les lisant quils auraient été dignes dêtre
intitulés Les Confessions de Saint-Gobain
Pour définir son livre, Xavier Grenet lui, parle de
« mémoires sans ordre ». Ici,
linspirateur nest pas lauteur des Confessions,
mais celui des Pensées : « Le
cur à son ordre, a écrit Blaise Pascal ;
lesprit a le sien, qui est par principe démonstration,
le cur en a un autre ». Cest cet « ordre
du cur » qui guidera Xavier Grenet tout au
long de ces pages, car il est « celui qui convient
aux choses humaines ».
Ces « mémoires sans ordre »
ni chronologiques, ni thématiques offrent à
lauteur comme au lecteur une grande liberté.
Ils laissent la réflexion toujours ouverte ; ils
permettent daborder toutes les grandes questions du
métier en partant toujours de cas vécus ;
ils sont authentiques, profondément incarnés.
Ces « fragments de vie professionnelle »
sont issus de près de cinq mille récits dentretiens
que lauteur a scrupuleusement notés, sur des
cahiers décolier, au cours de sa carrière
de DRH du groupe Saint-Gobain. En relisant ces milliers de
pages de notes ; toutes ces paroles échangées,
ces remarques sur des situations particulières, ces
réflexions plus générales, Xavier Grenet
a écrit un livre profond, lucide, toujours pudique,
jamais « magistral » au sens
où il ne donne pas de leçons. « Je
nai pas de thèse à soutenir, écrit-il,
mais une cause à défendre ». Ce livre
est, en effet, un hommage rendu à la profession de
DRH.
Mais à nouveau, il faut sinterroger sur les mots,
sur les définitions. Faut-il parler de « Ressources
humaines » ? Xavier Grenet crise cette « affreuse
expression », répudie cette « mésalliance
des deux mots », réprouve cette ambiguïté
qui fait de lhomme une simple ressource, cest-à-dire
un moyen et non une fin. Mais puisque lacronyme « DRH »
est entré dans les murs, gardons-le, en préférant
toutefois les RH de « Relations humaines ».
Pour définir le métier, Xavier Grenet emploie
à plusieurs reprises le mot de « passeur ».
Lexpression se comprend à lénumération
des tâches du DRH en charge des cadres dun grand
groupe tel que Saint-Gobain : « Quelle fonction
proposer à celui-ci ou à celui-là ?
De quel niveau de responsabilité estimerions-nous un
troisième capable à ce jour, et demain ?
Qui nommer à ce poste ? et à cet autre ?
Quels parcours, quelle formation pour faire grandir chacun,
le préparer aux prochains défis quil devra
relever ? »
Xavier Grenet nest jamais à cours de comparaisons
ou de métaphores : le DRH est « un
pépiniériste », « un jardinier »,
un « couturier » cousant à la
main. En tout cas, cest un artisan. Et de la façon
dont Xavier Grenet a pratiqué le métier, on
peut le définir comme un artisanat découte
et de parole. Il donne des indications pratiques pour préparer
et conduire les rencontres entre le DRH et un cadre, y compris
sur la façon de ranger son bureau. Lentretien,
la conversation sont au cur de ce métier que
lauteur qualifie de « métier spongieux ».
La force de la parole du DRH doit être fondée
sur lécoute.
« Je ne sais, à légard de ceux
dont jai la charge ou que jaccompagne, de meilleure
médecine que lécoute et la reconnaissance ».
Chercher lharmonie entre une personne et une fonction,
plutôt que den rester à la définition
des tâches. Chercher les traits de personnalité,
de caractère, plutôt que se focaliser sur les
qualités et les défauts. Cest plus un
service que lexercice dun pouvoir.
Le métier a ses vices et ses vertus. Dabord les
vertus : la patience, la compassion, la douceur. Et les
vices : le dolorisme, la sensiblerie et surtout la complaisance.
Cest « le mot que je déteste le plus »,
dites-vous : « Située à moins
de deux pages de la compassion dans le dictionnaire,
la complaisance en est une horrible caricature :
Mielleuse, fausse, hypocrite, toujours à la remorque
des puissants, elle est un mot desclave ».
Chacun la compris : Xavier Grenet ne se limite
pas au métier de DRH. Il conduit son lecteur vers une
certaine idée de lentreprise, de lhomme
dans lentreprise. Et sil rend hommage au groupe
Saint-Gobain, les questions quil pose et les réflexions
quil propose vont bien au-delà des limites dune
entreprise particulière.
« Tenter de concilier linconciliable, tenir
ensemble des exigences entre lesquelles nous ne pourrons éviter
dêtre écartelés ici la logique
de la guerre économique, là cette autre qui
tient de lEvangile, la logique de la brebis perdue ».
Pour y parvenir, il faut sans cesse se rappeler qu« une
entreprise est dabord une communauté de personnes »
de personnes et non dindividus :
une fois de plus, les mots ont une grande importance. Cette
attention à la personne, essentielle au management
de lentreprise moderne, Xavier Grenet la fonde à
nouveau sur luvre à Blaise Pascal en lui
empruntant la distinction entre « lesprit
de géométrie et lesprit de finesse » :
« Puis-je en appeler ici à lesprit
de finesse ? écrivez-vous. La règle dor
est de ne jamais laisser lesprit de géométrie
prendre la direction des opérations, ni nos outils,
aussi sophistiqués soient-ils, se substituer à
nos tâtonnements. »
Éloge du tâtonnement là où tout
est rendement.
Éloge de lécoute là où tout
est tumulte.
Éloge de la patience là où tout est précipitation.
Il faut se rendre à lévidence : ces
Cahiers sont un livre profondément subversif.
Cest pourquoi je nhésite pas à dire
quil faut le mettre entre toutes les mains, inciter
les responsables et surtout les futurs des « DRH »
à le lire, et à le méditer.
Xavier Grenet écrit quelque part que, dans les difficultés,
il « retrouve la paix » en songeant
à ce petit enfant qui, sur une plage de sable, voulait
transvaser toute leau de la mer dans un trou avec un
coquillage. Lanecdote, chacun le sait, nous vient de
saint Augustin. Je me sens alors autorisé à
terminer cette présentation en évoquant lautre
enfant des Confessions, celui quAugustin entend répéter,
un jour, dans la maison voisine, ces deux mots qui ont décidé
de sa conversion : Tolle Lege, « prends et
lis ! »
À ceux qui nont pas encore lu le livre de Xavier
Grenet, je ne saurais donner dautre conseil que ces
deux mots : « prenez et lisez ».
Et quant à vous cher Xavier Grenet, prenez ce prix
Olivier Lecerf 2008 et continuez à écrire. Vous
avez encore beaucoup de choses à nous dire !
Réponse de M.
Xavier Grenet à M. Michel Albert
Monsieur le Secrétaire perpétuel,
Etre des « bâtisseurs dhumanité ».
Les derniers mots de Roger Fauroux dans sa bienveillante préface
ne disent pas ce que fut mon action à Saint-Gobain,
je le mesure mieux que dautres encore. Ils expriment
cependant le désir qui ma habité, guidé
au long de ces années où jai été
en charge des cadres de cette grande maison.
Je pense ici au mot de Pascal dans les Pensées :
« lhomme passe infiniment lhomme ».
Et semblablement à ce quécrit Kant dans
les Fondements de la Métaphysique des Murs,
« quon ne peut pas traiter la personne seulement
comme un moyen, mais toujours et en même temps comme
une fin. »
Toute tentation de ne voir en lhomme quune « ressource »
reviendrait inévitablement à le mutiler, à
lamputer dune dimension essentielle. Cest
pourquoi je nai jamais trop aimé lexpression
de ressources humaines généralement utilisée
pour désigner notre responsabilité de DRH
et nai cessé de lui préférer les
relations du même nom.
Etre des « bâtisseurs dhumanité ».
Cette exigence de notre fonction ne lépuise pas.
Et il y aurait à lévidence une faute grave
de la part dun DRH à oublier quil est dabord,
avec dautres, au service de son entreprise, cest-à-dire
de sa performance, de ses résultats. Loublier
reviendrait à déchirer au moins un large coin
du contrat qui relie chacun de nous à son employeur.
Ainsi le DRH est-il pris entre deux impératifs catégoriques,
pour parler encore comme Kant :
- son devoir de contribuer au succès de la société
qui lui fait confiance
- et la certitude que lhomme est infiniment plus
quune ressource.
Cette conscience ne me semble dailleurs pas devoir
être lexclusivité des seuls tenants de
notre métier, mais de tout dirigeant, de tout manager.
Est-ce un inconfort définitif ? Un grand écart
où nous ne pourrions éviter une déchirure
musculaire quà la condition dabandonner
lune de ces deux exigences ? Cest au contraire,
à mon sens, le cur même de la responsabilité
du DRH, ce qui fait lhonneur de notre fonction, donne
du sel à notre métier.
Ny a-t-il pas là cependant un risque de confusion
des genres, soupçonneront peut-être certains,
un excès didéalisme si ce nest de
naïveté ? Jose affirmer que non.
Il pourrait dailleurs y avoir ce que lon appelle
à lUniversité une session de rattrapage
pour ceux qui ne seraient tout à fait convaincus ni
par Pascal, ni par Kant. Les Américains, souvent passés
maîtres en efficacité, laffirment :
léthique paye, le respect des personnes est « payant »
pour lentreprise. Et les textes saints ne disent pas
autre chose, lorsquils affirment, de nombreux siècles
avant notre ère, que « tout royaume, tout
pays divisé contre lui-même court à sa
ruine ». Le même auteur écrirait aujourdhui
quil en va de même pour toute entreprise, des
PME aux sociétés du CAC 40.
Jaimerais ajouter encore pour ma défense que
cest toujours une erreur, jen ai la conviction,
de confondre le regard que nous portons sur ceux quil
nous appartient de conduire ou de « gérer »
dans lentreprise et la matérialité de
nos actes. Le respect des personnes ne varie pas de plus à
moins selon que je les engage et les promeut ou que je leur
refuse une promotion ou peut-être même les licencie.
Il est dabord dans le temps de lécoute
et de lattention à lautre, de la prise
en considération de chacun.
Parce que ces convictions ne sont pas toujours portées
par les vents dominants, jai souhaité prendre
le risque den témoigner, de partager avec un
plus grand nombre les tourments où elles mont
souvent conduit, mais également les grandes joies quelles
mont données.
Je nimaginais pas, ce faisant, que votre Académie,
après Roger Fauroux, porterait un il aussi bienveillant
sur ce que jai écrit et lui apporterait
ainsi un surcroît de force. Permettez-moi, Monsieur
le Secrétaire perpétuel, de vous dire que jen
suis ému et dadresser à travers vous à
lAcadémie des Sciences morales et politiques,
à son Président et à ses membres, singulièrement
à Bertrand Collomb qui a été la cheville
ouvrière de tout cela, et à vous-même
qui navez cessé de me soutenir et de mencourager,
ma respectueuse et profonde gratitude.
Et si je peux ajouter deux ou trois mots de remerciement,
ils iront aux cadres de Saint-Gobain auxquels je dois tant,
à Jean-Louis Beffa, notre président, sans qui
le meilleur des actions auxquelles jai contribué
neût été possible, à Pierre-André
de Chalendar, aujourdhui aux commandes de cette belle
et grande maison, à lensemble de ses équipes
dirigeantes et à tous mes amis RH du groupe.
Je terminerai enfin par un vu : que nous ayons
à cur en activité ou déjà
à la retraite de préserver un peu de
notre temps pour ceux, si nombreux il en est sans doute
parmi nous , qui subissent personnellement aujourdhui
les effets de la crise. Il y va, en cela aussi, de notre fidélité
à ces principes autour desquels nous réunit
ce matin la mémoire du Président Olivier Lecerf.
Un management humaniste
en temps de crise, point de vue de M. Bertrand Collomb publié
dans La Tribune du jeudi 24 septembre 2009
Même
si les premiers signes dune possible « sortie
de crise » sont déjà apparus, les
conséquences sociales de cette crise continuent à
se dérouler, avec son cortège de réductions
demplois et une montée du chômage qui se
prolongera sans doute jusquau printemps 2010. Est-ce
donc bien le moment dévoquer la place des hommes
et des femmes dans le management des entreprises, et de défendre
les principes dun management humaniste ou tout
simplement humain ? Nous sommes nombreux à le
penser, et un colloque se tiendra jeudi à lInstitut,
autour dun prix Olivier Lecerf pour le management humaniste,
créé par lAcadémie des sciences
morales et politiques, avec le soutien de trois entreprises
dont Olivier Lecerf (1929-2006) a été dirigeant
ou administrateur (Lafarge, lOréal
et Saint-Gobain).
Nous évoquerons le souvenir dun grand chef dentreprise,
qui fut lartisan du succès de Lafarge au Canada
avant de conduire lentreprise vers le développement
international dans les années 80. Mais plus encore
le dirigeant chrétien attaché aux principes
et aux valeurs dun management respectueux des personnes,
qui inscrivit dans les « Principes dAction »
élaborés en 1977 cet objectif « Mettre
les hommes au cur de lentreprise ».
Car, disait-il souvent, « ce sont les hommes et
les femmes de lentreprise qui font la différence ».
Cest une évidence absolue quune entreprise
ne fonctionne que par le travail de ses équipes, et
que sa mission économique de production de richesses
ne peut être remplie efficacement que si elle est aussi
une communauté humaine vivante, dont les membres mettent
leur énergie, leur initiative, leur engagement au service
des objectifs communs.
Cette réalité humaine de lentreprise est
pourtant peu évoquée par ceux qui décrivent
les stratégies de développement ou les aventures
industrielles, souvent identifiées avec laction
héroïque ou les imprudences des chefs. Et elle
napparaît dans lactualité, douloureusement,
que lorsque les changements économiques obligent à
des ajustements de structure ou à des séparations.
Au risque daccréditer lidée que
le souci des hommes est un luxe que lon peut se permettre
dans les périodes heureuses, mais quil faut oublier
lorsque les temps deviennent plus difficiles.
Olivier Lecerf avait pris la tête de Lafarge au lendemain
du premier choc pétrolier, et, dans les dix ans qui
avaient suivi, le marché de la construction en France
avait été divisé par deux. Il savait
donc que cest au contraire dans les moments difficiles
que lon peut manifester son respect ou son mépris
des collaborateurs. Non que lentreprise puisse
dans tous les cas les protéger des conséquences
des fluctuations économiques. Mais parce quelle
peut et doit toujours les traiter en personnes
associées à la vie de lentreprise, et
non en objets.
Trois principes simples se dégagent de lexpérience :
anticiper, dialoguer, aider. Anticiper les évolutions,
positives ou négatives, et même dans lincertitude,
pour y préparer ses collaborateurs, notamment par la
formation. Dialoguer, c'est-à-dire informer, écouter,
dans un dialogue qui intègre lexigence de performance
individuelle et collective, pour que les hommes et les femmes
de lentreprise napprennent pas par la rumeur ou
les journaux les décisions qui les concernent. La décision
imprévue, lointaine et incompréhensible est
à juste titre vécue comme une violence pure,
et entraîne les réactions que lon a pu
voir dans des exemples récents. Aider enfin, à
la mesure des possibilités de lentreprise, pour
que ceux qui sont affectés négativement ne restent
pas seuls avec leur problème.
Ces trois principes trouvent à sappliquer dans
des situations individuelles ou collectives, dans les moments
de calme ou de tension. Respecter les gens nest pas
dabord une question dargent, cest surtout
une affaire de volonté, dattention, dengagement
et de conviction personnels des managers.
Le lauréat du prix Olivier Lecerf 2008, Xavier Grenet,
ancien responsable des ressources humaines dans un groupe
international, a été récompensé
pour un livre qui décrit, avec une simplicité
et une franchise émouvantes, son engagement personnel,
avec ses satisfactions, ses doutes, ses échecs parfois
(Xavier Grenet, Cahiers : Joies
et tourments dÕun DRH, Editions du Cerf, 2007)
. Dans cette crise que nous vivons, nombreux et certainement
plus nombreux quon ne le pense généralement
sont les entreprises et les managers qui ont manifesté
cet engagement, ce souci de penser aux hommes, réalité
essentielle de lentreprise. Ceux qui dans les crises
précédentes lavaient peut-être oublié
ont vécu ensuite la difficulté de reconstruire
un tissu humain négligé, de ré-assembler
des compétences ou des expériences difficiles
à trouver. Et les meilleures entreprises se sont efforcées
de conserver et de ménager ce capital humain sans lequel
elles ne peuvent exister et prospérer.
Oui, même et surtout en période de crise, les
principes dun management humaniste conservent toute
leur pertinence et le souvenir dOlivier Lecerf nous
invite à y réfléchir, en discuter, et
les mettre en pratique.
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