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« Qu'est-ce que l'opinion publique ? », par Jean BAECHLER, Membre de l'Académie des Sciences morales et politiques


Introduction par François d'Orcival

Avant de donner la parole à Jean Baechler pour la communication inaugurale de notre  année académique, permettez-moi de vous en présenter le programme. 

Le président de la République nous a fait la surprise, la semaine dernière, de donner un relief tout particulier à nos travaux. S’adressant à la presse dont il disait que son travail « revêtait une fonction démocratique fondamentale », il soulignait les fragilités de nos démocraties, les manipulations dont elles peuvent être l’objet et il observait que le modèle même du métier de journaliste était « aujourd’hui remis en cause, dévoyé, car nous vivons l’irruption dans le champ médiatique des fausses nouvelles (1) ».

Le défi n’est-il pas aussi ancien que l’existence de la presse et de l’opinion ? Il y aura quarante ans cette année, Alexandre Soljenitsyne prononçait à l’université de Harvard un discours célèbre sur « le déclin du courage » ; il y déclarait ceci : « La presse a le pouvoir de contrefaire l’opinion publique, et aussi celui de la pervertir. » (2)

Notre cher Balzac fait dire à l’un de ses personnages de La peau de chagrin, que « Le gouvernement actuel est l’art de faire régner l’opinion publique »… Grand sujet que celui de la démocratie d’opinion ! Dans quelle mesure les pouvoirs publics doivent-ils se modeler sur l’opinion pour pouvoir gouverner ? Question passionnante que le relation entre l’opinion et les mouvements de la société à la veille des états généraux de la bioéthique. Mais question pratique aussi ; elle s’est posée tout au long des travaux de l’année qui vient de s’achever : la réforme est-elle possible sans une large adhésion du public ? Le chef de l’Etat s’interroge sur notre temps « où l’on peut saper toute confiance dans le jeu démocratique ». Mais cette opinion publique, peut-on l’éclairer utilement, mettre de la raison sur un terrain où se déploient volontiers les passions ? Quelle différence entre explication, pédagogie et propagande ? Comment mesurer l’opinion sans biais déformant ? Voilà des sujets qui traversent tout le spectre du champ politique et médiatique.

Revenons à l’essentiel : qu’est-ce que l’opinion publique ? Peut-on la faire, la contrefaire, la pervertir ? Comment l’Etat, le gouvernement, peuvent-ils l’appréhender ? Ces questions se posent avec d’autant plus d’acuité que nous assistons à la mutation du statut même de la parole publique, sous l’effet des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Multiplication des supports, accroissement formidable des flux d’informations, instantanéité de la diffusion…

Et sans doute l’évolution la plus notable de ces dernières années est-elle le brouillage des catégories ordinaires de la parole publique et de la parole privée. Nous voici devenus les habitants d’une planète Internet de blogs et d’algorithmes, la blogosphère, et souvent la « blagosphère », ou le redoutable « Blog Brother ». La frontière disparait entre information et commentaire. Les medias se laissent aller eux-mêmes à n’être plus qu’un commentaire de commentaires - de plus en plus convenus.

À ce phénomène s’en ajoute un autre. Ce « relativisme absolu dans lequel nous nous sommes confondus », dont parlait le chef de l’Etat la semaine dernière, quand tout se vaut, tout égale tout, le vrai, le faux, et ceci en ce cinquantenaire de Mai 1968, origine de l’effacement de tout discours d’autorité ; naturellement le soupçon n’épargne même plus le fameux contre-pouvoir, à savoir celui des médias. Voici que surgissent les « faits alternatifs », la « post-vérité », le complotisme, et la propagation calculée des « fake news » lancées à travers le monde avec cette apostrophe : « A vous de prouver que nous avons tort ! »

A l’article « Opinion » de son Dictionnaire philosophique, Voltaire écrivait qu’« il faut des siècles pour détruire une opinion populaire ». En sommes-nous toujours là ? Nous découvrons que nous devons compter avec la persistance grandissante de formes d’irrationalité et de crédulité dans le public. 

Voilà mille sujets qui méritaient d’être soumis à l’examen de notre Académie des sciences morales et politiques. Sa mission, disait en 2007 Michel Albert, qui était alors notre secrétaire perpétuel, est précisément « de distinguer les idées éprouvées des pensées chimériques et les repères solides des références aventureuses (3) », en toute indépendance et liberté d’esprit.

Nos communications vont pouvoir se décliner en quatre grands thèmes. Plusieurs exposés nous rappelleront en ce début d’année les fondements philosophiques et les origines historiques de l’opinion publique, inséparable de l’avènement de la démocratie. Puis il sera question des médias, des journalistes, et de nos grandes institutions, politiques bien sûr – nous bénéficierons le 12 mars du témoignage exceptionnel du président Valéry Giscard d’Estaing – mais aussi judiciaires, intellectuelles, scientifiques, religieuses, dans leur frottement avec l’opinion. Un troisième champ sera évidemment consacré à la mesure de l’opinion publique, « la République des sondages »… Nous ne négligerons pas non plus les défis qui se présentent à nos sociétés, qu’il s’agisse du djihadisme, du populisme, des questions écologiques ou, pour finir, de ces nouvelles formes d’obscurantisme que j’évoquais. Le débat promet d’être vif et nourri.

Je remercie nos confrères qui m’ont apporté leur concours pour la mise au point de cette année académique, et en particulier mes amis  de la section Histoire et Géographie. J’exprime également ma gratitude à ceux qui parmi nous ont accepté d’intervenir lors de nos séances.
Cher Jean Baechler, vous êtes le premier ! C’est vous qui allez introduire ce nouveau cycle. Chacun sait ici avec quel soin vous aimez définir les termes. C’est pour cette raison que j’ai souhaité faire appel à vous pour lancer nos réflexions. Nous nous connaissons de longue date ; je vous ai lu pour la première fois en 1975, année de la parution de votre somme sur « Les suicides » (4), maintes fois rééditée, et dont Raymond Aron disait « c’est une thèse énorme mais d’une lecture facile ».
Tout au long de votre œuvre considérable de sociologue, vous n’avez eu de cesse d’explorer les aspects les plus variés de notre réalité humaine. Parmi vos recherches les plus récentes, je dois citer le vaste programme que vous avez coordonné entre 2012 et 2016 sur « L’homme et la guerre », qui doit donner lieu à la publication de 15 volumes ! 

Et l’opinion publique ? Dès 1985, dans votre maître ouvrage, Démocraties, vous mettiez en évidence la nature paradoxale de l’opinion publique (5), « nécessairement multiple, contradictoire, dissonante, partisane ». Eh bien dites-nous ce qu’il en est. Vous avez la parole.

(1) Discours prononcé le 3 janvier 2018 au palais de l’Elysée.

(2) Discours prononcé le 8 juin 1978 à Harvard.

(3) Séance solennelle de rentrée 2007.

(4) Jean Baechler, Les suicides, Calmann-Lévy, 1975.

(5) Jean Baechler, Démocraties, 1985.