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Communication de Philippe Contamine « Naissance médiévale de l'opinion publique » (lundi 22 janvier 2018)

Introduction par François d'Orcival

Cher confrère et cher ami,

Votre Charles VII est un modèle du genre. Son succès auprès de la critique et du public est manifeste. Et naturellement notre académie vous a décerné son Grand prix du livre d’histoire, dont le jury est présidé par Jean Tulard. Or, voici ce que j’ai pu lire dès la 4e page de votre introduction :
« L’étude du règne de Charles VII amène à s’interroger sur l’existence et le poids des opinions publiques, sur les formes de la propagande, sur les personnels politiques, sur la place des serments de nature politique, sur la transmission et la réception des ordres… »
J’interromps là ma citation. Ainsi vous parlez très précisément d’opinion publique et de propagande sous le règne de  Charles VII ! En plein XVe siècle  - alors que nous pensions jusque là que l’opinion publique commençait plus ou moins à s’exprimer à partir de la fin du XVIIIe siècle.
Nous nous trompions de trois siècles ! Mais ne devrions-nous pas remonter plus loin encore ? Bref, voilà pourquoi nous avons souhaité vous écouter aujourd’hui…
Faut-il vous présenter ? Cette salle des séances vous est familière, vous y siégez le vendredi – et ce depuis que vous avez été élu membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres  en 1990. Plus récemment, entre 2001 et 2009, vous avez été nommé directeur de la Fondation Thiers - Centre d’études humanistes -   et vous connaissez les liens qui nous unissent désormais à ce sujet -  des fonctions auxquelles vous ont succédé notre vice-président et ami Georges-Henri Soutou, et maintenant Jacques Verger.
Vous êtes l’un de nos plus éminents médiévistes. Votre œuvre comporte plusieurs centaines de références . Votre thèse, Guerre, État et société à la fin du Moyen Âge. Études sur les armées des rois de France (1337-1453), fera date. Alors que la guerre était un domaine délaissé des médiévistes et souvent réduit à l’étude des faits militaires, vous faisiez de l’armée une porte d’entrée sur le fonctionnement du pouvoir politique et de la société, ouvrant ainsi la voie à une histoire totale, qu’illustre en 1980, votre synthèse sur La Guerre au Moyen Âge, traduite en cinq langues.
Vous aviez déjà élargi vos recherches aux domaines croisés dans votre thèse : l’histoire de la noblesse (et de ses femmes) et celle du pouvoir, y compris sous ses aspects cérémoniels ou symboliques, et l’Histoire de la France politique  que vous avez dirigée. C’est ainsi que vous êtes devenu, comme vous dites, l’« omnipraticien de l’histoire du Moyen Âge tardif  ». Bien sûr,  Jeanne d’Arc  est inoubliable et vous lui avez consacrée une histoire et un dictionnaire réunis en 2012 par la collection Bouquins. Vous l’aviez évoquée ici même il y a déjà quinze ans… Il était temps que vous reveniez !
Nos deux premières séances nous ont permis de nous familiariser avec l’opinion publique dans sa dimension conceptuelle et même, pour reprendre le mot de Bernard Bourgeois, ontologique. Avec vous, nous allons entrer dans son histoire, tout en sachant que cette opinion publique est probablement aussi ancienne que la formation des communautés humaines – c’est ce que nous disait Jean Baechler –, il n’est pas moins certain qu’elle est un phénomène historique. Et vous allez nous offrir un premier élément de réponse, en nous retraçant son émergence au temps de l’Occident médiéval.
Les XIIIe, XIVe et XVe siècles, le cœur de vos recherches, ont cela de fascinant qu’ils ont vu la mise en place, sur fond de féodalisme, des rouages de notre État moderne. Le pouvoir royal se dote d’une armée permanente, il la finance par l’impôt, qui d’exceptionnel devient peu à peu régulier. Cette évolution n’a pas été sans provoquer des résistances, qu’il a fallu briser, mais il a bien fallu aussi le consentement des populations.
« Dans la conception médiévale (et chrétienne), le lien politique le plus important entre un roi et ses sujets était celui de l’amour réciproque », dites-vous dans votre Charles VII . Et si celui-ci a été victorieux, ce n’est pas seulement par les
armes, mais parce qu’il a su s’imposer aux yeux de son peuple comme le seul héritier de la tradition historique et symbolique de la monarchie française. Quelles formes cette « opinion publique », que les souverains ont dû conquérir ou avec laquelle ils ont dû composer, revêt-elle ? Quel rôle joue-t-elle ? Nous brûlons de connaître votre avis.
Permettez-moi  un mot plus personnel. Vous venez de perdre un confrère, et plus encore, un ami de cinquante ans, le latiniste Robert Turcan. Ses obsèques ont lieu en ce moment même.  Afin d’être parmi nous, vous avez demandé à votre épouse de vous y représenter. Je crois pouvoir exprimer les sentiments de mes confrères en vous disant combien nous y sommes sensibles. Nos remerciements n’en sont que plus chaleureux, et je vous cède la parole.  

Naissance médiévale de l’opinion publique, par Philippe Contamine

J’imagine que ma présence parmi vous, qui m’honore en même temps qu’elle m’impressionne car j’appartiens à une Académie plus habituée à l’analyse méthodique et critique, parfois pointilliste, qu’à la réflexion synthétique, est due à ma participation répétée au programme, aujourd’hui achevé sous sa forme orale, de Jean Baechler, sur la guerre (histoire et géographie, anthropologie, sociologie et psychologie). Dans cette approche totale l’une des questions posées fut celle des rapports entre l’opinion publique (l’arrière) et la guerre (on songe bien sûr à toute la littérature suscitée, à l’échelle internationale, par le cas exemplaire de la première guerre mondiale mais de plus en plus la seconde guerre mondiale est examinée sous cet angle). Dès 1954, un historien belge, Jean Stengers, a publié une étude intitulée « Aux origines de la guerre de 1870 : gouvernement et opinion publique ». Compte tenu de mes centres d’intérêt et de ma spécialité, la question devient : est-il possible ou pertinent d’étendre cette problématique aux guerres médiévales (les croisades, la guerre de Cent ans, pour retenir deux exemples), dans un contexte politique, mental, social si différent de celui que l’Occident connaît, pour faire bref, depuis l’avènement de la démocratie ou depuis que la peuple a pris la parole ?
C’est dire combien je suis reconnaissant à votre Académie de me donner l’occasion de me pencher sur le concept d’opinion, d’opinion publique, appliqué aux hautes époques.
Je commencerai par une citation de Christine de Pizan, cette femme de lettres qui fut aussi, vers 1400, une authentique féministe : «Je m’émerveille trop fort de l’opinion d’aucuns hommes qui ne vouldroient pas que leurs filles, femmes ou parentes apprennissent sciences et que leurs meurs empireroient. Par ce, peux tu bien voir que toutes opinions d’hommes ne sont pas fondées sur raison et que ceux la ont tort car il ne doit non estre presumé que de sçavoir les sciences moralles et qui apprennent les vertus, les meurs en doivent empirer mais ce n’est point de doubte qu’ils ne amendent et enoblissent. Comme doncques est-il à penser que qui suit bonnes leçons et doctrines en doit empirer ? » Ici apparaît une distinction non seulement importante mais durable : il y a certes des opinions mais toutes ne sont pas également valables. Pour Christine, qu’avec de tels propos et bien d’autres, vous n’auriez pas manqué d’accueillir parmi vous, il convient de ne retenir que les opinions sages, raisonnables, nous dirions éclairées.
On vient de le voir : dans le français de la fin du Moyen Âge (le moyen français, 1330-1500), le mot opinion est d’usage courant, avec sensiblement le même sens qu’aujourd’hui. Ainsi, il était normal de donner son opinion lors d’une délibération. À l’occasion, il est parlé de l’opinion d’une communauté, d’un pays. Quant au mot public, substantif et surtout adjectif, on le trouve dans des expressions telles que place publique, voie publique, cri public. Charge publique, notaire public, femme publique, puissance publique, paix publique. Bien public, chose publique (l’intérêt général d’un pays). En 1465, il y eut même ce que ceux qui l’avaient fomentée appelaient  la guerre du Bien public alors que ses adversaires y voyaient la guerre des biens particuliers, voire du Mal public. On trouve aussi l’expression « la voix publique du peuple ». En revanche je n’ai pas trouvé,  telle quelle, l’expression « opinion publique ». 
Alors, quelle définition retenir ? De façon dépourvue de toute originalité, je dirais qu’il y a opinion publique à partir du moment où un ou plusieurs individus rendent publique leur opinion privée. En ce sens, les opinions sur un événement, un fait, une croyance, une personne peuvent être communes ou variées, divergentes ou convergentes. Mais il y a aussi l’idée que, sur un sujet donné et dans le cadre d’une communauté ou d’un groupe donné, il existe une opinion dominante qui s’imposerait naturellement à tous. L’opinion publique devient alors l’ensemble des idées ou des  jugements partagés par la majorité des membres d’une société, en particulier en ce qui concerne le champ politique, social et culturel. Je cite Pierre Larousse : « L’opinion publique est le sentiment universel, la manière de voir ou d’apprécier qui est commune à la grande majorité des hommes d’un pays ». Du coup, cette opinion prépondérante passe pour la reine du monde à laquelle il serait mal venu ou impossible de résister. Et nous retrouvons la célèbre formule de Voltaire : « L’opinion est si bien la reine du monde que quand la raison veut la combattre, la raison est condamnée à mort ».
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Il est admis qu’en France et dans l’Europe éclairée c’est seulement à partir du milieu du XVIIIe qu’une authentique opinion publique est perceptible. Les historiens se font fort, pour les décennies précédant la Révolution,  d’identifier  à la fois l’opinion éclairée telle qu’elle s’exprime dans les académies, les sociétés de pensée, les salons, la librairie, et l’opinion populaire, au moins à Paris. Voir Arlette Farge, Dire et mal dire. L’opinion publique au XVIIIe siècle ; Mona Ozouf ; Daniel Roche et L’opinion publique dans l’Europe des Lumières, sous la direction de Bertrand Binoche et d’Alain Lemaître. Et ce serait seulement à partir du siècle suivant que l’opinion publique, à l’âge du positivisme politique et de la démocratisation, eut tendance, en fait comme en droit, à devenir l’instance suprême au détriment d’une vision théologique des choses. On trouverait une formulation de cette idée dans la pensée de Benjamin Constant : « À l’ancestrale question de savoir comment articuler le théologique et le politique se substitue celle de déterminer les rapports du politique et de la presse ». Dans le même ordre d’idée, pour Tocqueville toute société doit se réfléchir sous la forme de préjugés. Or, la nouveauté de la démocratie, c’est que l’autorité qui confère à ces préjugés leur efficacité, ce n’est plus l’Église, c’est le public, l’opinion publique, considérée comme une sorte de tribunal (le tribunal de l’opinion, disait déjà Malesherbes), sans possibilité d’appel de ses  jugements. Tout se passe comme si la vox populi s’était substituée à  la vox Dei. L’opinion publique serait la religion propre à l’âge démocratique, au détriment du jugement des experts, des savants, des sages, au détriment aussi des organes représentatifs. S’exprime aussi l’idée que le pouvoir voit dans le recours à l’opinion publique un contrepoids à l’action de la rue, aux manifestations violentes, aux soulèvements populaires, aux « primitifs de la révolte ». Par une ruse de la raison, l’opinion publique, loin d’affaiblir le pouvoir, le consoliderait, surtout si ce même pouvoir s’emploie non seulement à l’instrumentaliser mais à la modeler par le recours à une propagande appropriée. Opinion publique et propagande formeraient deux notions complémentaires. L’apogée de l’opinion publique étant les sondages d’opinion à répétition, or, comme l’a montré Pierre Bourdieu  dans un texte célèbre qui est aussi un texte d’humeur, l’opinion publique n’existe pas, les sondeurs recueillant les avis de gens plus ou moins concernés qui sont interrogés au moyen de questions biaisées. La fonction des sondages est d’imposer l’illusion qu’il existe une opinion publique dominante, une opinion moyenne, résultant de l’addition des opinions individuelles. « L’opinion publique est avec nous », comme on disait « Dieu est avec nous ».
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Donc, avant 1750, pas vraiment d’esprit public, ou d’opinion publique, Malgré tout, on veut bien reconnaître que celle-ci a existé dans la cité grecque, disons à la grande époque de la démocratie (et de la démagogie) athénienne. À Athènes, l’élaboration de la loi ne se faisait pas sans l’intervention des citoyens. Il y avait un espace public où se formait et se déployait l’opinion publique. L’agora comme lieu. L’ecclesia comme instance publique. Mutatis mutandis, il en irait de même à la grande époque de la République romaine : je vous renvoie à l’ouvrage classique de Claude Nicolet sur le métier de citoyen. On pourrait aussi parler d’opinion publique à Byzance, dans le cadre de l’hippodrome.
Une autre idée serait que les choses commencèrent quand même à bouger avec la Renaissance, avec la Réforme (voir tous les débats que suscitèrent en France les guerres de religion), et, bien sûr, avec l’imprimerie. Comment ne pas citer dans cette enceinte le cas des Mazarinades, au moment de la Fronde, entre 1648 et 1652, au nombre dit-on de 5000, représentant 100 000 pages certes imprimées mais destinées avant tout à l’oralité ? Les Mazarinades ont fait l’objet assez récemment de deux études magistrales et complémentaires, celle de Christian Jouhaud, celle d’Hubert Carrier, la première moins « innocente » que la deuxième. Les Mazarinades, chantées, jouées, avaient tout  un aspect festif mais aussi, bien sûr, une dimension politique puisqu’il s’agissait d’une littérature d’action destinée à la « conquête de l’opinion » ?
On a pu étudier sous l’angle de l’opinion publique la diffusion des pamphlets dans l’Angleterre du XVIIe siècle, pendant et après Cromwell, avant et pendant la Glorious Revolution de 1688.
Sandro Landi, dans un livre de 2006, Naissance de l’opinion publique dans l’Italie moderne. Sagesse du peuple et savoir du gouvernement de Machiavel aux Lumières, s’est interrogé sur les conditions politiques et culturelles qui ont permis l’émergence et la connaissance de cet acteur essentiel de la modernité politique.
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Venons-en à la période médiévale.
Une première réaction serait de nier qu’il pût y avoir une authentique opinion public car l’on serait en présence d’une population non seulement illettrée mais massivement ignare, dispersée, émiettée en de multiples groupes n’ayant pas la taille critique, soumise à un dominium clérical et féodal qui ne lui laisserait le choix qu’entre la résignation ou la révolte, entre l ‘effroi et l’apathie.
Et cependant, depuis une génération, une tendance de fond au sein de la médiévistique spécialisée en histoire politique est d’utiliser sans complexe le concept d’opinion publique, corrélé à d’autres concepts ou à d’autres termes tels que rumeur, propagande, bruit, murmure, cris, doléances. Un moment privilégié pour l’appréhension de l’opinion publique serait le règne de Charles VI, au tournant des XIVe et XVe siècles, en raison de la folie du roi, d’où une crise de pouvoir, d’où les divisions, d’où la guerre civile, à une époque où le conflit franco-anglais n’était pas terminé, où démarrait une  certaine croissance de l’État, notamment en matière fiscale, d’où bien des mécontentements, où le Grand schisme divisait la chrétienté, où le thème de la réforme prenait toute son ampleur. Cette opinion publique, on peut la saisir en particulier à Paris : processions, pamphlets, partis, prédications, complaintes et clameurs et jusqu’aux émeutes.  Je vous renvoie ici aux travaux de Bernard Guenée et de Claude Gauvard, suivis par des auteurs de langue anglaise tels Michael Sizer et Emily Hutchinson. À la faveur de cette crise de pouvoir, le peuple a émergé, non sans que beaucoup s’en inquiètent. D’autres périodes peuvent être scrutées selon la même problématique : disons que j’ai résisté à la tentation d’évoquer devant vous l’histoire de Jeanne d’Arc sous l’angle de l’opinion publique.
À vrai dire, cette tendance historiographique n’est pas si récente que cela. Je me sers de la recension par l’éminent spécialiste des universités médiévales que fut à la fin du XIXe siècle Paul Fournier, membre de l’Académie des inscriptions, des trois volumes parus entre 1891 et 1897 par les soins des célèbres Monumenta Germaniae historica des Libelli de lite imperatorum et pontificum saeculis undecimo et duodecimo conscripti. Tous ces libelles que suscita, surtout en Italie et en Allemagne,  la querelle entre les deux pouvoirs, le pouvoir pontifical et le pouvoir impérial. On pourrait penser, dit Paul Fournier, que cette querelle mit aux prises une étroite élite d’hommes d’Église et de grands féodaux. Mais ce serait une erreur : l’ébranlement que cette lutte produisit, s’étendant de proche en proche à toutes les classes de la société, finit par gagner les masses populaires. Il serait revenu à Grégoire VII, « par une inspiration géniale », de faire appel à la conscience du peuple chrétien. Et de citer l’écolâtre Wenric de Trèves se plaignant vers 1080 de l’action des missionnaires lancés par la papauté à travers le monde pour dénoncer à tout vent l’indignité de l’empereur Henri IV. Auquel répondit le moine Manegold de Lautenach qui gémit de l’effet produit par le pamphlet de Wenric  dont on cause, dit-il, sur les places publiques et jusque dans les ateliers où travaillent les femmes, au grand scandale des fidèles et bien sûr de l’Église. Pure rhétorique ? Paul Fournier ne va-t-il pas trop loin quand il compare ces libelles, à la portée inévitablement restreinte, aux brochures qui alimentaient le débat politique sous le Second Empire, en un temps où la presse quotidienne subissait un étroit contrôle ?
Un autre exemple me semble plus convaincant. Pour Edgard Boutaric, dans son livre pionnier sur Philippe le Bel (1861), ce dernier, lors de sa grande lutte contre Boniface VIII, « comprit la puissance de l’opinion publique et l’opinion publique lui fut favorable », y compris celle du tiers état dont il fit pour la première fois un corps. On croirait entendre Augustin Thierry. Voici ce que dit un chroniqueur du temps : « Le roi voulut avoir le jugement ou l’assentiment des hommes de toutes conditions de son royaume, aussi proposait-il d’emporter avec lui le jugement délibératif non seulement des nobles et des lettrés mais aussi des citoyens et des laïcs ».
Voyons les choses de plus près.
Sous Philippe le Bel, il y eut trois moments politiques importants : la « consultation » de 1303, la réunion de Tours en 1308 et la réunion à Paris du 1er août 1314. Je me concentrerai sur le premier.
De quoi s’agit-il ?
On peut partir de la bulle Auscuta fili du 5 décembre 1301 par laquelle le pape, d’un ton paternel, reprochait au roi de ne pas l’écouter : « Nous sommes fatigués de t’avertir de te corriger et de mieux gouverner ton royaume ». Tu fais la sourde oreille. Tu opprimes tes sujets, tu fais du tort aux églises, aux clercs et aux laïques, ta conduite tyrannique vis-à-vis des pairs, barons et autres nobles, des communautés et du peuple de ton royaume suscite le mécontentement. Notamment en raison de la falsification des monnaies. En outre, avec d’autres princes, tu es responsable de la perte de la Terre sainte. Dès lors, je suis amené à réunir à Rome un concile qui prendra les mesures nécessaires, où tu peux venir ou te faire représenter.
De fait, parallèlement, le pape donnait l’ordre aux prélats, chapitres, docteurs en théologie et en droit, aux abbés de Cîteaux, Cluny, Prémontré, Saint-Denis et Marmoutiers d’être à Rome le 1er décembre 1302 afin de « traiter, disposer, statuer, faire et ordonner ce que nous estimerons nécessaire à l’honneur de Dieu et de Sainte Église, l’accroissement de la foi catholique, la conservation des libertés de l’Église, la réformation du roi et du royaume, la correction des excès et le bon gouvernement du royaume ».
D’où la réplique  indignée ou furieuse de Philippe le Bel, qui s’exprima notamment par le discours de son garde du sceau Pierre Flote, prononcé devant une grande assemblée à Notre-Dame de Paris le 10 avril 1302. Il y eut ensuite le consistoire du 25 juin 1302 au cours duquel le pape maintint sa décision de réunir son concile et affirma son pouvoir de déposer le roi de France comme on renvoie un valet (garcio). Là dessus, survint la bataille de Courtrai du 11 juillet qui vit la lourde défaite de l’armée française contre les Flamands. Philippe le Bel, affaibli, était sur la défensive. Le concile éclair qui se tint à Rome le 30 octobre 1302 eut beau ne compter qu’un assez petit nombre de prélats français, Boniface VIII se sentit assez fort pour promulguer la constitution Unam sanctam du 18 novembre, manifeste impérieux de la théocratie pontificale. La situation militaire s’étant plus ou moins rétablie, le roi, à l’instigation du terrible Guillaume de Nogaret,  repartit à l’offensive l’année suivante en imaginant la convocation d’un contre-concile chargé d’examiner la conduite du pape et éventuellement de le condamner et de le déposer. C’était quand même une première dans la longue histoire de la chrétienté latine. D’où une série de réunions à Paris entre mars et juin 1303. Y furent présents des barons, des nobles, des prélats auxquels fut demandé d’adhérer à cette démarche. Mais c’était insuffisant. D’où l’idée d’envoyer des commissaires royaux sur place, à travers le royaume, pour exposer au peuple le problème (dénoncer les erreurs et les vices de Boniface VIII) et la solution (un concile universel). À la réforme du royaume répondrait la réforme de la papauté et de l’Église. Cette vaste campagne d’information déboucha sur des actes ou des procès-verbaux d’adhésions individuelles ou collectives qui furent soigneusement  archivées à Paris dans le trésor des chartes, lequel était installé à l’époque dans une pièce attenant à la Sainte Chapelle.
Malgré les déperditions, un très grand nombre de ces pièces subsiste toujours dans la série J des Archives nationales. Or, elles ont été éditées en 1901 sous la forme d’un épais volume (850 pages in quarto) intitulé Documents relatifs aux états généraux et assemblées réunis sous Philippe le Bel, par votre secrétaire perpétuel d’alors, Georges Picot, dans la Collection des documents inédits sur l’histoire de France créée en 1835 à l’initiative de François Guizot, votre père fondateur.
Le processus fut assez complexe. C’est ainsi que pour les trois sénéchaussées de langue d’oc, Beaucaire, Carcassonne et Rodez, une assemblée devait se tenir à Montpellier le 22 juillet 1303, en présence des commissaires royaux qui exposeraient la volonté du roi. En amont, des assemblées locales étaient prévues pour désigner leurs représentants à l’assemblée de Montpellier. C’est ainsi que le « peuple de la communauté des hommes de Lunel » fut convoqué publiquement, au son de la trompette. Il se réunit le 14 juillet dans le cimetière de l’église Notre-Dame. Il y avait là un chevalier, neuf damoiseaux (des nobles) et 389 simples habitants, dont on a les noms et quelquefois les professions. Ils désignèrent quatre procureurs (le chevalier en question, un des damoiseaux, un juriste et un drapier)  pour les représenter auprès des commissaires royaux, Amaury, vicomte de Narbonne, Guillaume de Plaisians, tous deux chevaliers,  et maître Denis de Sens, clerc du roi, pour écouter ce qui leur sera dit de la part du roi, « touchant le bon état du royaume  et de tous les régnicoles et de toutes les églises du royaume ». Qu’est-ce que ces braves gens pensèrent de tout cela, nous l’ignorons. On peut supposer qu’ils avaient déjà entendu parler du différend entre le pape et le roi, qu’ils en avaient discuté de façon informelle, dans des tavernes et ailleurs, et que certains d’entre eux s’étaient forgés leur opinion. De toute façon, à Lunel, l’adhésion à la thèse et à la demande royale ne semble pas avoir fait problème. Mais à Montpellier, il en fut autrement. Il y eut une esquisse de délibération entre les procureurs qui se réunirent séparément (le clergé, la noblesse, les villes). Des réticences, des hésitations se manifestèrent, surtout de la part des gens d’Église, qui souhaitaient ne rien faire contre l’autorité du Siège apostolique et l’unité de l’Église catholique. Il y eut quand même pour le clergé 45 adhérents dont les sceaux pendent encore à l’original de l’acte.  Pour les nobles, 32 seigneurs des sénéchaussées de Carcassonne et de Rodez plus les mandataires du comte de Foix, adhésion. Adhésion des représentants de 68 villes. Il y eut de nettes oppositions, émanant par exemple des dominicains, des consuls de la ville de Montpellier. Les commissaires royaux se tenaient en permanence au couvent des franciscains, multipliant les conférences, les harangues pour faire céder les timides et isoler les meneurs. Les consuls de Montpellier firent lire un mémoire en français qui contenait d’expresses réserves. Les commissaires se rendirent le 28 juillet  au couvent des dominicains pour faire céder le prieur et les frères. Il y eut quatre adhésions contre 33 refus. D’où l’expulsion immédiate de ces derniers du royaume. « Infra triduum proximum exirent et exivissent totaliter regnum Francie, dicendo eis quod sub vel in protectione regia ex tunc non essent, imo ipsos ab eadem potius expellebant ».  Toujours dans le même secteur, une autre assemblée eut lieu à Nîmes, le 6 août. En tout, du 22 juillet au 19 août, les trois commissaires recueillirent l’adhésion de 3 évêques, 110 abbés, prieurs et chapitres, une centaine de chevaliers et de damoiseaux et plus de 120 villes.
Et ailleurs ? Voici le  cas de Bourges où le commissaire du roi fut  Jean d’Auxy, chantre de l’église d’Orléans, clerc du roi. Réunion au son de la cloche le dimanche 4 août 1303 des chanoines de la cathédrale dans la salle capitulaire. Ils adhèrent. De même les frères prêcheurs (38), les frères mineurs (23). Le lundi suivant, à la 3e heure (8 h du matin, en présence du même commissaire, assemblée convoquée par le crieur de la ville,  selon la coutume,  des bourgeois et des citoyens de la ville et des faubourgs de Bourges, selon l’ancienne coutume. « Magna multitudo, lectis ibidem litteris domini regis et vulgariter explanatis, expositis seriatim causis omnibus supradictis ».  «Qui omnes voce concordi et nemine contradicente, responderunt : placet, placet ». Et cela continua dans l’après-midi.  Les 4 et 5 août avaient donc vu à Bourges neuf réunions séparées. Et même, le 6 août, visite et adhésion de deux monastères de femmes, en présence de l’abbesse et de la prieure. 
Évidemment, il y avait de l’ambiguïté dans cet appel au concile. Pour les légistes du roi, il s’agissait d’une mise en accusation du pape et d’une demande formelle de déposition. Pour les ecclésiastiques, il s’agissait plutôt  à la plus haute autorité de l’Église amenée à justifier le pape. Mais quel était l’idée des seigneurs, des barons et des nobles, celle des communautés urbaines,  prévenues par leur crieur public ou par la cloche, rassemblées dans une église, aux halles, au cimetière ? En avaient-ils même une ? Faisait-on avant tout confiance au roi et à ses agents ? Robert Fawtier pense  déceler ici un « certain sentiment national ».  Pour lui, l’appel du roi à son peuple eut un plein succès. Élargissant son propos à l’ensemble du règne, il conclue que la politique de collaborée limitée à son gouvernement menée par Philippe le Bel, d’appel à l’opinion publique, s’expliquent par les circonstances : il fut contraint de chercher un appui moral dans la consultation de 1303, renouvelée en 1308, pour faire pression sur le Saint-Siège. En 1314, « la nécessité d’obtenir de ses peuples, dans les meilleures conditions, des sacrifices financiers extraordinaires et d’une ampleur sans précédent l’a amené à employer une forme diluée du même procédé ».
À propos de 1303, l’historien américain Joseph Strayer, spécialiste reconnu du règne, fournit l’appréciation suivante : certes, « la propagande et la crainte de déplaire au roi jouèrent leur rôle dans ces adhésions mais celles-ci exprimaient les sentiments de base du peuple de France doué d’une conscience politique. Il y eut des émeutes au sujet des impôts, des manipulations monétaires et des conflits de juridiction mais aucune en faveur de Boniface VIII ».   
Information, consultation, communication ?  On aimerait connaître le discours des commissaires (dans quelle langue ?), les réactions, les éventuelle questions ? Les débats, s’ils eurent lieu, durent être brefs, expéditifs. On peut penser que si le roi se lança dans cette campagne, c’est qu’il était plus ou moins sûr du résultat escompté ou attendu. Il a voulu prendre à témoin l’opinion publique. Et en même temps la rallier à sa cause. Peut-être la critique de Pierre Bourdieu s’applique-t-elle ici, mutatis mutandis : on feint d’identifier une opinion publique préexistante alors qu’elle en est le produit. Philippe le Bel et son équipe ont créé une opinion publique – tel un artefact.
Ce qui est sûr c’est qu’au regard des sources disponibles, la consultation de 1303, allant du centre vers la périphérie, est assez unique  dans les annales de l’histoire médiévale de la France. On est frappé par l’étendue géographique : une grande partie de la France fut touchée, de Montpellier à Calais, de l’extrémité de la Bretagne (Morlaix, Saint-Mathieu de Fine Poterne) à Luxeuil.
Cela dit, il y aurait bien de la naïveté ou du parti pris à rapprocher la démarche de Philippe le Bel en 1303 à celle de Louis XVI en 1788. Dans le premier cas, rapidité, oralité, passivité et surtout stérilité. Il n’y eut pas de concile, Boniface VIII ne fut pas déposé. Il y eut un acte de violence – l’attentat d’Anagni, suivi de sa mort.
Au-delà des apparences et malgré les tentations, l’historien doit éviter de  tout confondre. La « voix et la commune renommée » qui court à travers tel ou tel pays au sujet de tel événement politique (ainsi la revendication du roi d’Angleterre à la couronne de France) dont parle le chroniqueur Jean Froissart, n’est pas identique à l’opinion publique articulée à l’œuvre dans la vie politique du XIXe siècle. Cela dit, la question demeure : entre la « commune renommée » des années 1400 et l’opinion des années 1900, le changement est-il de degré ou de nature ? Serait-on passé des premiers vagissements à une pleine maturité ou plutôt d’un régime politique à un autre ? 

         

         


Patrick Gilli, Jacques Paviot (dir.), Hommes, cultures et sociétés à la fin du Moyen Âge. “Liber discipulorum” en l’honneur de Philippe Contamine, Paris, PUPS, 2012.

Entretien avec Caroline zum Kolk, Paris, Cour de France.fr, 2013, publié en ligne le 1er octobre 2013 (http://cour-de-france.fr/article2885.html).

Philippe Contamine, Charles VII, Paris, Perrin, 2017, p. 458.