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Introduction par François d'Orcival

Cher Jean-Marie Colombani, cher Jean-Marie,
Notre longue confraternité dans notre métier nous autorisera le tutoiement en public…

Nous avons tous été, à divers degrés, élevés à la lecture du Monde. Aimé ou pas, ton journal porte la marque du quotidien de référence. Tu en as pris la direction, en pleine crise, le 27 février 1994, à l’âge qui était celui d’Hubert Beuve-Méry quand il fonda le journal au mois de décembre 1944 (au retour du général de Gaulle de sa visite à Staline). Cette direction tu l’as assurée pendant près de quatorze ans, soit autant de temps que Jacques Fauvet, qui avait suivi le même parcours que toi, au service politique.
Tu es devenu journaliste en sortant de Sciences Po et de l’université Panthéon Assas, par un détour comme correspondant en Nouvelle-Calédonie (expérience dont tu tireras un essai de politique et de sociologie historique). Mais c’est à l’élection de Jacques Chirac à l’Hôtel de Ville de Paris, en 1977, que tu dois ton arrivée au Monde. Car il faut suivre ce déjà ancien premier ministre qui nourrit les plus hautes ambitions – il finira « Résident de la République », titre d’un de tes livres à succès. Puis tu couvres, comme on dit, les activités du parti socialiste, de la droite et de la gauche, et de l’Elysée, enfin.
En 1983, quand tu deviens chef du service politique du journal, la gauche est aux affaires et François Mitterrand, ce « monarque imaginaire », t’inspirera quatre livres durant sa présidence. Nommé rédacteur en chef du Monde en 1990, en compétition avec Daniel Vernet qui vient de nous quitter, tu vas vivre les années de crise du second septennat, crises de la politique, de la gauche, de la cohabitation, en même temps que celles qui secouent la presse quotidienne.
Les années 80 avaient été fastes pour elle, saluées par les gros tirages, l’argent facile et les dépenses, suivies, comme toujours, par le gonflement de la dette et des déficits. Le Monde était géré comme la France. Au journal, la situation devient critique, et lorsque les rédacteurs, les cadres, les actionnaires se tournent vers toi, au début de 1994, tu leur dis : « Nous devons refaire Le Monde… Nous avons été la locomotive de la presse française, nous devons donner le signal du redressement. » Tu définis la nouvelle formule du journal, le retour aux fondamentaux, et le 9 février 1995, alors que François Mitterrand achève son mandat, la nouvelle formule du Monde fait faire un bond à sa diffusion. Pari gagné. « Le bénéfice, dis-tu, est la seule condition de l’indépendance. » Vieille vérité si peu respectée !
Suivent douze années exaltantes (on se souvient de ton éditorial du 13 septembre 2001, « Nous sommes tous Américains ») mais des années éprouvantes aussi pour le directeur que tu es…Après une nouvelle révolution rédactionnelle, les fièvres et les états d’âme dont les sociétés de rédacteurs ont le secret obtiennent ton départ. Tu rebondis aussitôt en attaquant Internet, ce nouveau support qui fait vaciller la presse papier, en créant pour un public jeune le titre Slate.fr que tu diriges avec quelques belles plumes rencontrées au cours de ta carrière…
Car il n’y avait pas que le Monde dans ta vie ! Il y eut aussi la télévision, l’Heure de vérité, Questions à domicile, un beau documentaire sur Valéry Giscard d’Estaing, et puis la radio, tes chroniques à RTL, à France Inter, « la rumeur du monde » que tu animes sur France Culture avec notre confrère Jean-Claude Casanova… Tu as même rédigé à la demande de Nicolas Sarkozy (que tu appelles « Un Américain à Paris » dans un autre livre portrait) un rapport sur l’adoption, dans lequel tu auras mis beaucoup de toi dans tes réflexions sur la famille et la société.
Mais, pour conclure, comment ne pas en revenir aux livres ? A l’un de tes tout premiers, ce « Portrait d’un président », François Mitterrand. On va voir, cruelle ironie, combien rien n’a changé dans la conduite politique…
Nous sommes en 1985. Voici ce que tu écris en parlant du réalisme de Mitterrand :
«  Sujet : les immigrés. D’un côté, le président nous dit, leur dit, la main sur le cœur combien il les aime, et combien il aimerait qu’ils puissent être mieux intégrés à la communauté nationale, au moyen par exemple d’un bulletin de vote pour les élections locales…De l’autre côté, le président nous explique que l’opinion ne permettrait pas une telle réforme, et se refuse à exposer le gouvernement à une incompréhension générale… »
Il n’a donc rien fait. Eternité de la politique !

Cher Jean-Marie, en te remerciant vivement d’avoir accepté notre invitation, je te cède la parole pour nous expliquer le Monde

Communication de Jean-Marie Colombani, « Le journal Le Monde, prescripteur d'opinion (séance du lundi 5 mars 2018)

Le Monde, prescripteur d’opinions ? L’intitulé du thème que vous m’avez soumis sonne comme un idéal et un reproche.

L’idéal ? Un idéal perdu peut-être, car qui est encore prescripteur aujourd’hui, dans une presse écrite soumise elle aussi au règne sans partage des réseaux mondiaux et sociaux ? Pourtant, il faut avoir à l’esprit que tous les grands mouvements sociaux, les grandes évolutions de note société, ont toujours été accompagnés par une presse prescriptrice : que ce soit la décolonisation, la libération de la femme et le combat pour l’égalité, l’avènement de l’alternance et bien d’autres. Donc, c’est utile !

Mais on peut aussi le comprendre comme un  reproche : et si  Le Monde avait été lui aussi atteint par un mal bien français, à savoir être une presse d’opinion. Aux dépens de ce qui devrait être l’alpha et l’oméga du journalisme : le respect des faits. Que dis-je ? La religion des faits. Si bien que l’on a pris l’habitude en France de figurer le journaliste, soit comme un porteur de casaque –c’est le plus souvent la vision et l’aspiration des politiques- soit comme le point ultime de la corruption moderne –d’autant qu’aucun titre de presse nationale aujourd’hui n’échappe au contrôle d’un industriel milliardaire -c’est la vision de l’école Bourdieu.

La réalité est bien sûr plus complexe. Elle est celle d’un artisanat : ce sont des tensions, des contradictions permanentes qui tiennent ensemble pourvu que l’on ait l’obsession de se conformer à quelques principes professionnels qui commandent la hiérarchisation de l’information, sa mise en perspective, sa contextualisation, sa vérification.

Le Monde, traiter du monde comme prescripteur d’opinion : c’est se remettre en mémoire Le Monde au faîte de son influence. Celle qu’avait bâtie et qu’avait voulu lui léguer son fondateur Hubert Beuve-Méry. De ce point de vue, on peut regarder l’histoire de ce journal par périodes, en distinguant celles pendant lesquelles, par sa puissance et son influence, il a dérangé ; et celles, au contraire, où il a paru décliner.

De 1954 à 1974, période qui va de son  installation comme journal de références, jusqu’au dialogue au sommet entre le général de Gaulle et le de Gaulle de papier que fut Hubert Beuve-Méry.

De 1974 à 1994, période contrastée avec une phase d’ascension qui culmine en 1979 suivie d’une phase de déclin marquée par la multiplication des crises : ainsi la quasi faillite de 1984 ou bien la faillite de 1994, crises liées au déclin éditorial. Car il ne faut jamais oublier que si le succès éditorial ne garantit pas le succès économique, donc l’indépendance, le déclin éditorial est, lui, le plus sûr chemin vers la faillite.  

De 1994 à 2007, la relance, la réorganisation et la construction d’un groupe, conditions à mes yeux de la stabilité économique, donc de l’indépendance qui vont de paire avec de nouveaux sommets d’influence ou d’influence supposée. Je me suis toujours demandé d’ailleurs, puisque j’étais aux commandes de cette période, comment nous avions réussi à regagner autant d’influence. Sinon par un travail préalable, dont c’était l’objectif, de complète rénovation, une révision de fond en comble, bientôt concrétisée par une nouvelle formule, née en 1995, et destinée à refaire un quotidien complet tous les jours, cherchant dans chaque secteur couvert à trouver le meilleur spécialiste, de façon à être le plus et le mieux informés.

Travail méthodique accompagné par l’écriture des dogmes professionnels que la rédaction était priée de suivre et précédé par un réinvestissement sur la force éditoriale ;  l’envers de ce qui m’était recommandé ; à savoir, comme à  chaque crise, une stratégie d’attrition qui n’a d’autre effet que d’aggraver la crise. Bref, une politique de relance  qui a permis le retournement.

On peut superposer à cette lecture chronologique celle des ambitions des directeurs qui ont compté : Beuve, préoccupé de juger au nom de la morale ; Fauvet, qui se voulait aux commandes de la bataille de l’alternance ; Fontaine, qui voulait rétablir le primat de l’international ; et moi-même, animé par l’ambition de rendre au journal son rôle de grand interpellateur du pouvoir.

Nous voici bien dans le vif du sujet. Quelle que soit l’approche choisie –par grandes phases, ou bien en suivant le fil des mandats des directeurs successifs- un constat s’impose : à chaque période faste, à chaque fois que Le Monde a exercé une forte capacité prescriptrice, il a aussitôt fait l’objet d’une offensive en règle. Avec, à chaque fois, le même objectif : affaiblir un journal devenu trop puissant.

Je rappellerai donc qu’Hubert Beuve-Méry, outre des campagnes de presse le dénonçant comme « agent soviétique » (parce qu’il avait été un moment tenté par le neutralisme), se vit opposer vainement un pâle concurrent, à savoir « Le Temps » de Paris ; Jacques Fauvet, en plus d’un attentat à son domicile, vit naitre et s’éteindre presque aussitôt  le quotidien « J’informe » avec l’argent du patronat ; Joseph Fontanet, qui en était le patron, confessa d’ailleurs un jour que cet argent n’était jamais arrivé à hauteur des promesses faites.

C’est dans cette tradition quasi pavlovienne, respectée par tous ceux que Le Monde dérangeait,  que j’inscris l’épisode le plus récent, la publication, en 2003, chez Fayard, d’un livre signé de Messieurs Péan et Cohen, à qui l’on attribue encore aujourd’hui le déclenchement d’une succession d’épisodes qui a conduit à la vente du journal.

J’ai été élu, comme dirait quelqu’un « à la tête d’un journal en faillite » en 1994. Avec une obsession, rendre au journal sa première place, son rôle de référent. Nous sortions d’une période où les crises internes avaient succédées aux crises, accompagnées par un fort déclin du lectorat. Car nous avions été jugés trop proches du pouvoir de l’époque. Et nous l’étions à coup sûr. Il fallait rompre avec cette image. D’où la remise en ordre et l’opération de relance que j’avais engagée, et sur laquelle bien sûr je ne vais pas m’étendre, mais dont le souvenir me fait parfois sourire car, à l’époque, je battais les estrades en vantant les mérites du « Nouveau Monde  qui devait s’opposer aux défauts de l’Ancien Monde ». Je peux témoigner que c’était un bon slogan. Suivez mon regard !

Je m’étais fixé un engagement, dans la suite des engagements historiques du journal en faveur d’une meilleure démocratie, à savoir accompagner le combat pour son indépendance qu’avait déclenché la magistrature. Les juges relevaient la tête. Nous devions accompagner le mouvement au nom d’un meilleur équilibre des pouvoirs.  Parce qu’il nous paraissait, et il me paraît toujours, que la démocratie ne peut pas se réduire au seul exercice du suffrage universel, comme le prétendent aujourd’hui certains leaders des pays de l’ex-Est européen mais qu’elle ne va pas sans équilibre des pouvoirs, sans corps intermédiaires, sans contre-pouvoirs. C’est pour servir cette cause finalement qu’a existé le couple qu’ont formé le juge et le journaliste. Et qui a permis le développement de ce que l’on a appelé les Affaires. Et qui, par ailleurs, rejoignait le premier commandement dans la vie de tout journal : quand un jour donné vous êtes le premier sur une information, à la condition qu’elle soit vérifiée, vous êtes le meilleur !

Il s’en est suivi donc l’offensive du Péan/Cohen. La vraie, la seule motivation de cette opération combinée a été livrée par l’éditeur Claude Durand. Je le cite : « donner un coup d’arrêt au pouvoir que s’arrogent les journalistes ». Voilà bien l’essentiel en effet. Avec ce paradoxe que l’opération avait été en quelque sorte sponsorisée par l’hebdomadaire L’Express. Car c’est la publication d’un condensé du livre qui a créé le choc dans l’opinion, aux dépens du journal. C’est donc l’Express, l’un des rivaux du Monde en matière de prescription, qui s’est placé au premier rang, alors qu’il s’agissait bien pourtant de « donner un coup d’arrêt au pouvoir des journalistes ». Les auteurs du livre, l’éditeur, les responsables de l’Express de l’époque avaient donc jugé plus important de stopper l’avancée du Monde et la construction de son groupe et son indépendance, plutôt que de s’intéresser aux géants qui peuplaient, et peuplent aujourd’hui davantage encore, le paysage médiatique. Mais les auteurs n’étaient pas en suspension dans la haute atmosphère. Ils faisaient partie d’un contexte politique dont il faut rappeler quelques éléments et d’abord la relation du Monde avec François Mitterrand.

Avec le Monde, ce dernier avait contracté de bien mauvaises habitudes. C’est peu de dire que le journal avait accompagné la montée puis l’avènement de l’union de la gauche ! Ce soutien s’était traduit notamment par le traitement de l’affaire des diamants, épisode pendant lequel Le Monde avait donné un large écho aux articles du Canard enchainé. Et qui a peut-être contribué à la défaite de Giscard en 1981. Et pour ce qui me concerne, je venais d’être embauché dans un service dans lequel il était difficile de critiquer le programme commun. Tout au long de l’été 1977, nous étions priés, au moment des discussions sur l’actualisation de ce programme commun, de nous tenir bien à gauche.  En vérité, la véritable aspiration des dirigeants d’alors du Monde était de voir venir l’alternance. Après un quart de siècle de domination sans partage de la droite. Les années qui précèdent mai 1981 ont été parmi les plus belles du règne de Jacques Fauvet : la diffusion avait atteint un sommet historique.  Avant de plonger très vite et de façon spectaculaire, une part des lecteurs reprochant au journal sa trop grande indulgence vis-à-vis du  pouvoir.

Le Monde, au fil des années, devait rapidement corriger son positionnement. Cela fut fait essentiellement grâce à l’affaire Greenpeace dont le traitement comportait en lui-même un seul message : le journal fait et fera prévaloir l’information sur tout positionnement partisan. Les rapports se dégradèrent davantage au fil des polémiques sur la santé du président.

Mais le facteur déclenchant en fait du Péan/Cohen, missile destiné à atteindre Le Monde sous la ligne de flottaison, ce fut la publication par Pierre Péan d’une « Jeunesse française ». Livre concocté avec François Mitterrand, lequel souhaitait, avant de quitter le pouvoir et de nous laisser en compagnie des « forces de l’esprit », que soient dévoilées quelques zones d’ombre, plutôt zones grises, de son passé maréchaliste. Il s’agissait de révéler mais de façon contrôlée, sans démolir. Or, Le Monde va faire de cette « Jeunesse française » un objet de scandale, de découverte d’un passé qui, pour la nouvelle génération, ne passait pas.

Car il y a eu un véritable conflit de générations. La première génération du Monde, celle qui a porté le journal jusqu’à ses sommets, 1978-1980, a adhéré à François Mitterrand en connaissance de cause, en connaissance de son passé vichyste. Peut-être parce que la matrice du Monde a aussi été Vichy puis la Résistance. Hubert Beuve-Méry avait quitté le journal Le Temps, journal du Comité des forges, donc du patronat, en 1938, pour dénoncer les accords de Munich. Puis vint, en 1940, l’école d’Uriage avant en effet la Résistance. Et cette lecture-là, l’indignation exprimée par le journal au récit de la jeunesse de François Mitterrand, influencera les autres medias.

La vengeance : ainsi s’expliquent les pages consacrées dans le Péan/Cohen à des reconstructions d’histoires de famille qui étaient là pour montrer que peut-être il y avait eu au moins aussi choquant que la jeunesse du président. Et nos histoires personnelles, la mienne et celle du directeur de la rédaction, Edwy Plenel, c’était bien à leurs yeux, la preuve que nous étions l’anti France.

L‘autre procès, politique celui-là, où nous étions pour le coup accusés de trahir l’ancrage à gauche du Monde, fut l’accusation de « balladurisme », lors de l’élection présidentielle de 1995.  J’étais moi-même le premier coupable, ayant préféré Balladur à Chirac. J’avais accueilli le nouveau président quelques semaines après sa prise de fonction, par un édito intitulé « le contentement de peu ». Mais la pièce à conviction était un article analysant l’état de l’opinion, à quelques encablures du scrutin et titré, ou plutôt mal titré, par nos soins de façon telle que l’on pouvait croire l’élection déjà jouée. Jérôme Jaffré,  auteur de l’article mais non du titre, autorité incontestable, en fut la victime collatérale. Tout cela nous donna, pendant le mandat de Jacques Chirac, de sévères explications notamment au téléphone. Car il arrivait au Jacques Chirac d’alors de parler le Wauquiez…

Officiellement, après l’épisode d’une « Jeunesse française », il y eut une sanction et quelle sanction : l’Elysée décida de se désabonner, Hubert Védrine dénonçant alors « les hyènes à l’affut ». En fait l’abonnement passa de 110 à 20 exemplaires. Cette sanction, très symbolique, montre en même temps que Le Monde, relancé, était redevenu pleinement indépendant. C’est-à-dire plus difficile à atteindre. C’était pour moi, en fait, une victoire car j’étais hanté par ce qui s’était passé 10 ans plus tôt.

Le Monde, alors dirigé par André Laurens (il sera en poste de 1980 à 1984) publiait chaque jour, en dernière page, un billet de Claude Sarraute. Elle était dans cet exercice délibérément irresponsable. Mais, ce faisant, elle était aussi et surtout un argument de vente. A propos d’une visite officielle d’Omar Bongo, alors président du Gabon –la presse était alors prompte à reprocher à François Mitterrand ce genre de visite- Claude Sarraute intitule son billet « Mittolini ».

Les conséquences furent très lourdes pour le journal. La crise économique qu’il traversait faisait qu’il était très dépendant de son banquier, alors banquier nationalisé. Lequel refusa de verser les salaires du mois tant que la direction serait en place, au prétexte bien sûr de mesures d’économie qu’il fallait prendre. Celle-ci fut donc remerciée et on alla chercher André Fontaine qui, aussitôt élu, put se prévaloir du versement des salaires. François Mitterrand avait dit d’André Laurens, après la publication de ce billet  : « Il ne tient pas sa rédaction ! » L’opération fut menée conjointement par le directeur de cabinet du président et par le premier ministre de l’époque, Laurent Fabius, lequel dit aujourd’hui n’en avoir aucun souvenir. Ce qui n’est pas mon cas.

Il y a, quelles que soient les époques, une grande permanence dans les critiques et les mots utilisés, notamment celui-ci : l’anti France.  Avec une préoccupation que l’on pourrait résumer de cette façon : Il n’est pas acceptable que ces maitres en approximation, ces esprits inexacts que sont les journalistes puissent s’inscrire en faux contre ces maitres de vérité que sont, à leurs propres yeux, les maitres de l’Etat. Alors oui il faut continuer de leur opposer que la démocratie se nourrit du doute, de l‘inquiétude, du vacillement des dogmes et que la presse ou qu’un journal comme Le Monde doit continuer d’offrir sa part de regard pour dire et contredire.

Autre temps, mêmes mœurs. Prenons l’année 1956. Après avoir hésité, Le Monde, celui de Beuve-Méry, se fait de plus en plus critique de la politique du gouvernement Guy Mollet et des pratiques des militaires en Algérie. A la veille des élections législatives, l’éditorial du Monde est titré « Quand la faute s’ajoute aux crimes ». Et Hubert Beuve-Méry de sermonner Guy Mollet, lequel répliqua par de multiples saisies et des amendes répétées et surtout refusa au Monde l’augmentation du prix de vente. Les prix étaient alors contrôlés. Le retour au pouvoir de de Gaulle, approuvé par Beuve-Méry, mit fin à cet épisode. Dont je garde le souvenir parce qu’un jour Jacques Fauvet, qui succéda à Hubert Beuve-Méry en 1969, me dit : « Souvenez vous toujours que les derniers censeurs que nous ayons vus au marbre du Monde étaient socialistes ».

En tout cas, Hubert Beuve-Méry se monta d’autant plus vigilant avec de Gaulle qu’il l’avait soutenu dans ces projets constitutionnels et algériens. Mais au-delà de l’affaire algérienne, il était de toutes les façons difficile de trouver grâce aux yeux du fondateur du Monde, lui qui avait fustigé, je le cite, « les situations impossibles de la 4ème République » avant de dénoncer , je le cite toujours « les insolubles contradictions de la 5ème République ».

En fait, l’approche du fondateur du Monde était avant tout éthique, quasi monacale. Il idéalisait les journalistes du Monde comme une sorte de chevalerie. Sa vision était celle d’un chrétien mal assuré de sa foi, mais très attaché à la morale de l’Eglise et à la doctrine sociale de l’Eglise, laquelle est la véritable matrice idéologique du journal. C’est cette vision qui l’avait amené à publier le rapport de la Croix rouge sur la torture en Algérie, mais aussi à prendre position contre la condamnation à mort du général Jouhaud, ou contre l’exécution de Bastien-Thiry, le responsable de l’attentat du Petit Clamart contre de Gaulle. Il pensait qu’il était encore possible de vivre son métier de journaliste selon sa conscience, en prenant du champ vis-à-vis de la vie politique de tous les jours. D’où la distance symbolique marquée par le choix de son pseudonyme Sirius.

Presque rendu au terme de ce rapide survol, il reste une question : avec trop de prescription, a-t-on tué la prescription ? Et aussi celle-ci : une influence telle que celle que nous avons exercée est-elle encore aujourd’hui possible ?

Si le livre-bombe de Péan et Cohen a eu autant d’impact, c’est qu’il a aussi capté un reproche jusqu’alors diffus chez nombre de nos lecteurs que l’on peut résumer ainsi : ils en font trop ! Alors en quoi avons-nous eu tort, ou au contraire raison, de bousculer, de déranger ? Il est évidemment impossible de faire ici devant vous une liste exhaustive de ce qui a été bien et de ce qui ne l’a pas été. Je me contenterai donc de quelques points de repères.

Au départ, nous sommes en 1994, mon problème était d’éviter de commettre des erreurs de jugement qui relevaient non de l’observation des faits, mais de choix idéologiques. J’avais très clairement en tête les reportages sur la « libération » de Phnom Penh lors de l’entrée des Khmers rouges dans la ville ; ou bien encore la Révolution des œillets au Portugal où l’on vit le Monde faire le choix de la fraction communiste des putschistes portugais plutôt que le choix, qui eut été en cohérence avec l’histoire du journal, celui des sociaux démocrates de Mario Soarès. Je pense que pendant les presque 14 ans qui m’ont été donnés, j’ai pu éviter ce type de dérapage. Hormis peut-être la publication malencontreuse d’une enquête bien mal ficelée de l’un de nos journalistes à New York qui pensait pouvoir subodorer dans les attentats du 11 septembre, sinon une implication, du moins une présence diffuse du Mossad.

Les écueils pour nous ont été, pour certains,  liés au retour d’une certaine arrogance. Ainsi nous avons demandé, en Une du journal, qu’il soit mis fin au Tour de France pour cause de dopage généralise. J’entend encore les réactions suscitées par cette prise de position : Mais pour qui se prennent-ils ? Et il est vrai que ce titre était assez loufoque. Arrogance encore lorsque nous avons publié, sous la plume d’Eric Fottorino, une enquête sur, je cite, « la Mémoire de l’eau » qu’un scientifique français décédé depuis prétendait avoir découvert. Cela m’a valu un procès, justifié, devant le président de l’Académie des sciences et une longue période de purgatoire avant que nous puissions être réconciliés avec cette institution et les savants qui la composent.

Ecueil, aussi et surtout, lié à la difficulté du traitement des Affaires. La seule garantie est alors la fiabilité de nos sources. J’ai donc du solennellement m’excuser au nom du journal pour le traitement infligé à Dominique Baudis, ancien maire de Toulouse, ancien président de l’ancêtre du CSA, victime d’un véritable complot, alimenté pour nous pourtant par des sources de gendarmerie. Pour le moins, nous avions manqué de vigilance et de prudence.
En revanche, il m’est arrivé de refuser que le journal soit le premier à publier par exemple des accusations autour de la vie de la Mutuelle étudiante qui ont conduit au départ du gouvernement de Dominique Strauss-Khan, après trois ans passés à la tête du ministère des finances, car la source que nous avions était fort proche de l’Elysée. Nous étions alors en l’an 2000 et surtout en cohabitation.

A d’autres moments, des investigations seront lancées, non plus sur des affaires mais contre des personnes, par exemple contre le démographe Hervé Le Bras et la philosophe Blandine Kriegel, injustement attaqués sur des questions qui paraissent aujourd’hui bien anecdotiques. Et cela commençait à ressembler à des ciblages successifs de personnalité.

En revanche, il est d’autres événements qui me viennent à l’esprit, plus dramatiques, qui n’encourent pas à mes yeux ce reproche. Je veux parler du suicide de Pierre Bérégovoy. Lequel avait fait l’objet de révélations touchant à l’obtention d’un prêt personnel auprès de Patrice Pelat, homme d’affaires proche de François Mitterrand. Lequel Mitterrand dénonça « l’honneur d’un homme jeté aux chiens ». Or je peux témoigner une nouvelle fois ici que jamais Pierre Bérégovoy n’a fait reproche au Monde du traitement de cette affaire. Je m’étais en effet, pendant tout cet épisode, tenu au plus près de l’ancien premier ministre.

Mais il y a aussi des épisodes mineurs liés à la vie politique : il m’a été ainsi violemment reproché par François Bayrou, candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2007, une prise de position qui lui était défavorable. Sans doute formulée de façon excessive ; en tous cas, à chaque meeting, François Bayrou me faisait copieusement huer et siffler…

Il y a aussi, au chapitre de l’influence du Monde, le fait qu’il était en son pouvoir de redorer un blason ou de légitimer tel ou tel. Un exemple et un contre exemple. L’exemple est celui du grand entretien en 1998 que nous avions publié de Johnny Halliday avec l’écrivain Daniel Rondeau, avec une annonce à la Une du journal qui a été un temps fort de l’évolution du regard de la société française sur ce phénomène national qui se voyait tout à coup intégré à la culture dans un journal qui avait plutôt tendance à réserver celle-ci à l’élite. Publication justifiée car elle marquait en même temps une évolution de l’appréhension par nos contemporains du champ culturel qui est aujourd’hui infiniment plus divers et plus riche que la vision très traditionnelle que le journal avait défendue jusqu’alors.
Prémices de cette évolution : très classiquement, quelques années plus tôt -nous sommes au début du premier septennat de François Mitterrand- de façon très attendue, Le Monde, sous la plume d’André Fermigier, fit campagne contre l’érection de la pyramide du Louvre et contre son architecte Ieoh Ming Peï, accusé de traiter la cour du Louvre en annexe de Disney Land. André Fermigier, héritier selon Marc Fumaroli de cette tradition littéraire de la critique d’art propre à la France. Chaque mercredi, l’élite culturelle attendait de lire « le » Fermigier. Mais ce dernier fut, in fine, désavoué par le journal qui, réflexion faite, approuva le projet et André Fermigier quitta Le Monde.

Contre exemple : à l’hiver 1978, la publication d’une tribune de Robert Faurisson le pape, si l’on peut dire, du négationnisme avec comme sous-titre : « le débat sur les chambres à gaz ». Ce qui fit dire à Pierre Vidal-Naquet, je le cite : « Du jour où Robert Faurisson a pu s’exprimer dans le Monde, la question a cessé d’être marginale pour devenir centrale ».

Ultime question : et aujourd’hui ? Un tel magister est-il encore possible ? A ce stade, il n’est visible nulle part dans la presse écrite. Nous vivons dans un paysage et au milieu d’une opinion devenue fortement hostiles aux medias ; comme si tout le monde s’était rallié à ce concept forgé par François Mitterrand de « classe politico-médiatique ».  A ceci près que, si les medias sont collectivement détestées, voire haïes, si l’on en croit les discours récents, chacun en revanche aime le media qu’il consulte, ou consomme. Donc chacun continue bien sûr d’influencer le cercle de ses lecteurs.

Mais, au-delà, la puissance et la gloire appartiennent aujourd’hui aux chaines d’information en continu et aux réseaux sociaux. Lesquels fonctionnent de façon très simple et brutale : il faut avoir chaque jour un choc d’émotions, une information qui va tout écraser. Et l’on va bien sûr tout faire pour cela. Avec, comme conséquence, le sentiment d’être bombardé et enfermé dans une vision obligée. Selon un mode de fonctionnement qui paraît répondre au commandement suivant : il est interdit d’argumenter. Avec, comme autre conséquence, une information chassant l’autre, qu’il n ‘y a plus de hiérarchie et que tout se vaut. Exit donc la hiérarchisation de l’information.

Pour les journaux de presse écrite, cela laisse bien sûr un champ libre, celui de l’exploration de la complexité de nos sociétés et du monde tel qu’il va en s’obligeant à l’approfondissement, à la contextualisation, à la hiérarchisation. A la condition aussi de continuer à faire un journal complet tous les jours. La clef, dans ce domaine, réside en fait dans la complémentarité avec les sites internet des journaux, dédiés à l’audience la plus large, quand l’édition papier est appelée à subsister comme produit de luxe. Et, pour Le Monde en particulier, il y a un terrain de jeu qui doit redevenir et rester son monopole : à défaut d’être prescripteur d’opinons, être prescripteur de débats.

Et je voudrais seulement terminer en m’autorisant un clin d’œil, ne serait-ce que pour sacrifier au narcissisme que pratiquent les journalistes. Je vais donc citer Alain Minc qui a décrit un jour le rôle du directeur du Monde, du moins tel que je le pratiquais. « Il fait, écrivait-il, le métier le plus dur de Paris ». Je le cite encore : « Il a appris à traiter avec des actionnaires, à parler leur langue sans rien céder du tropisme qui doit pousser le directeur du Monde à être l’alter ego des intellectuels. Ce n’est pas aisé de se préoccuper de cash flow et de dialoguer sur un pied d’égalité avec Raymond Barre ou Lionel Jospin, de vérifier la hiérarchie de l’information du jour et l’éditorial quotidien, mais aussi de sécuriser les recettes de publicité. Tenir les deux bouts de la chaine, les comptes d’un côté, les concepts de l’autre, relève de la gageure ».

Mais, pour réussir tout cela, il fallait une collectivité de journalistes adhérents à l’identité du Monde, à savoir, dans les rédactions, un journal dédié à accompagner la modernisation de la France et de la société française. C’est sûrement plus difficile aujourd’hui où il me semble que l’on respire davantage un fond d’air robespierriste en phase avec la mode actuelle de l’antiélitisme.

Rien n’est plus dangereux que ce courant-là. Souvenons-nous de ce que disait Joseph Staline après le massacre de Katyn : « Pas d’élite, pas de  problème ! ». Nous vivons une curieuse époque : il y a, c’est vrai, de la part de nombre de journalistes, une ivresse de leur pouvoir.  Et en même temps -et oui il fallait bien une fois utiliser cette référence- en même temps donc, chaque fois qu’apparait une tentation autoritaire, elle se manifeste par le contrôle ou l’agression de la presse que l’on cherche à museler. Comme si c’était le préalable à toute dérive autoritaire. N’en doutons pas, quels que soient ses défauts, la presse est bien la pointe avancée de nos libertés.