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- I -
SUPRESSION DES ANCIENNES ACADÉMIES
(8 août 1793)
Je ne veux pas faire une théorie de la Révolution
française à propos de l'histoire d'une académie ;
mais cependant, pour expliquer cette histoire, et l'histoire
de toutes les institutions de cette époque, il faut
rappeler que la Révolution a été successivement
une philosophie, une tragédie et un gouvernement ;
une philosophie sous la Constituante, une tragédie
sous la Convention, et un gouvernement sous le Consulat et
l'Empire. La Constituante pensa à supprimer les anciennes
académies, mais pour les remplacer immédiatement
par une académie plus parfaite ; la Convention,
parvenue à ce moment terrible où elle ne faisait
plus qu'obéir aux passions de la rue, les renversa
sans les remplacer ; et deux ans après, à
la veille de disparaître elle-même, elle revint
à l'idée de la Constituante par la création
de l'Institut, qui fut une des grandes uvres de la Révolution.
L'avènement de la République aurait dû
être, pour les académies, une époque d'autorité
et de splendeur. Les prodigalités fastueuses, les plaisirs
licencieux disparaissaient, ou devaient disparaître,
avec la monarchie absolue ; mais les sciences et les
lettres, que les grands rois avaient encouragées et
développées, avaient-elles moins de droits à
la protection et aux encouragements de la République ?
N'en étaient-elles pas, au contraire, la parure et
la force ? Les académies, en elles-mêmes,
étaient de forme républicaine ; leurs membres
étaient élus, ils étaient égaux ;
on ne connaissait parmi eux d'autre autorité que celle
du talent ; les officiers même des académies,
à l'exception des secrétaires perpétuels,
qui n'étaient que les greffiers et les administrateurs
de la compagnie, exerçaient une magistrature temporaire.
La politesse des murs, le goût des arts, l'habitude
des recherches historiques et scientifiques, entretenus par
l'aristocratie sous le régime précédent,
ne pouvaient plus être conservés et développés
que par ces grands corps voués à l'étude
de tout ce qui anoblit l'esprit humain. Dans la grande refonte
des institutions politiques et sociales, ils pouvaient fournir
en abondance des documents, des lumières, des moyens
d'exécution ; ils étaient un des instruments
les plus indispensables et les plus précieux du règne
de la raison, qu'il s'agissait d'inaugurer.
Enfin, les académies avaient contribué pour
une grande part à l'éclosion de la Révolution,
soit par leur travail collectif, soit par l'influence individuelle
des hommes célèbres qui les composaient.
Il y avait trois académies, l'Académie française,
l'Académie des inscriptions et belles-lettres, et l'Académie
des sciences physiques et mathématiques. L'Académie
de peinture et de sculpture, fondée en 1648, était
plutôt une école qu'une académie, et son
histoire avait été une longue lutte contre la
« Communauté des maîtres de l'art
de la peinture et sculpture », c'est-à-dire
contre une corporation de peintres d'enseigne et de bâtiment.
Des trois académies vraiment dignes de ce nom, l'Académie
des inscriptions et belles-lettres, cantonnée dans
les recherches historiques où elle exerçait
une autorité souveraine, semblait vouée par
la nature de ses études, à la défense
et à la résurrection du passé ;
il était évident que la société
nouvelle, dans sa fièvre de transformations, devait
faire une plus grande place aux savants qu'aux érudits ;
le tour de ceux-ci ne pouvait venir qu'au dernier moment,
quand le besoin de restaurer succéderait à la
passion d'innover. Mais il en était tout autrement
de l'Académie des sciences et de l'Académie
française, l'une qui avait commencé la transformation
du monde matériel, et l'autre qui, en discutant tout,
et en annonçant tout, avait préparé et
rendu nécessaire la transformation du monde moral.
Les nouvelles méthodes employées par les savants
de tout ordre, leurs découvertes en histoire naturelle,
en chimie, en astronomie, en géographie, avaient changé
non seulement les conditions de la vie matérielle,
mais la situation des diverses classes de la société
et leurs relations entre elles. L'Académie des sciences
était devenue un pouvoir public. Le parlement de Bordeaux,
après de vains efforts pour fixer le tarif du pain
à Rochefort, s'était adressé à
elle pour trouver une solution équitable. De même,
les États de la haute Guyenne avaient eu recours à
l'Académie pour l'établissement du cadastre.
Le gouvernement l'avait consultée sur la vaccine, sur
le magnétisme animal. Elle avait fait la lumière
sur les hôpitaux de Paris, qui n'étaient qu'un
foyer de contagion. Elle avait obtenu l'éloignement
des cimetières et des abattoirs. Elle avait appelé
l'attention de l'administration et du public sur la falsification
des aliments, suscité la transformation des métiers
insalubres, introduit dans l'agriculture l'esprit d'examen
et de recherche. A partir de 1789, nos assemblées l'associèrent
très directement à leurs travaux, tantôt
en appelant ses membres dans le bureau d'agriculture, tantôt
en la chargeant d'analyser le métal des cloches, en
la consultant sur la mesure du méridien, sur le télégraphe,
sur l'unité des poids et mesures, sur la réforme
monétaire.
L'Académie française n'avait pas, comme l'Académie
des sciences, un rôle presque officiel ; mais elle
s'était mise depuis longtemps à la tête
du mouvement philosophique, devenu, en 1789, le mouvement
révolutionnaire. Ce n'était plus l'académie
majestueuse et solennelle où trônaient sous Louis XIV
les grands esprits côte à côte avec les
grands seigneurs. Voltaire y avait régné pendant
un demi-siècle, en dépit de la puissance qui
le retenait personnellement en exil. Il y avait réuni
tous les rédacteurs de l'Encyclopédie.
Il y aurait fait entrer Diderot en personne, si l'opposition
du roi, très énergiquement manifestée,
ne lui avait fait une obligation de renoncer à cette
candidature. A défaut du directeur, il avait le célèbre
auteur de la Préface, d'Alembert, que l'Académie,
comme pour ne laisser aucun doute sur ses nouvelles tendances,
s'était donné pour secrétaire perpétuel.
Il semblait naturel, pour toutes ces raisons, que la Révolution
appelée, préparée et presque commencée
par ces deux Académies, devînt le moment de leur
triomphe.
Mais il leur arriva ce qui, dans le même temps, arrivait
aux Parlements, qui avaient provoqué la convocation
des états généraux, et à toute
la société éclairée du XVIIIe
siècle. Les Académies avaient appelé
de tous leurs vux la Révolution ; elles
l'avaient rendue possible, et ensuite nécessaire. Elles
en eurent peur, dès qu'elles la virent devant leurs
yeux, et ne s'occupèrent plus qu'à la contenir.
Elles continuèrent à penser que l'ancien régime
était plein d'abus ; mais elles découvrirent
que le régime nouveau apportait avec lui des abus d'une
autre sorte. Elles ne changèrent pas d'avis, mais d'ennemis.
Elles ne songèrent pas à reculer, mais à
s'arrêter. S'arrêter, c'était signer leur
arrêt de mort. La multitude, une fois lancée,
va jusqu'au bout, court à perdre haleine, et regarde
comme ses ennemis, et même comme ses pires ennemis ceux
qui restent en arrière. Il faut courir ou mourir.
L'Académie française n'avait pas attendu, pour
s'amender, que la Révolution eût commis ses premiers
excès. Elle eut peur beaucoup trop tôt. On a
dit que son grand feu pour les réformes et la liberté
s'éteignit après la mort de Voltaire, et qu'au
lieu de chercher les moyens de résister à la
cour, elle ne songea plus qu'à faire sa paix et à
obtenir de bonnes conditions. Ce n'est pas la mort du patriarche
qui abattit ainsi les courages. Voltaire, s'il avait vécu,
aurait lui-même conseillé cette conduite. Il
savait être prudent, et même au besoin courtisan.
L'Académie, au malheur de se convertir avant le temps,
ajouta celui de tirer quelque profit de sa conversion. En
devenant sage, elle cessa d'être disgraciée
et d'être populaire. On railla ces philosophes repentants
qui se vengeaient contre la Révolution du mal qu'ils
avaient dit de la tradition. Eux-mêmes sentaient vivement
leur déchéance. Avoir l'opinion contre soi après
l'avoir menée est toujours une rude épreuve ;
et leur situation était d'autant plus difficile qu'ils
ne voulaient ni poursuivre une campagne qui dépassait
le but, ni s'associer aux adversaires de la Révolution,
qui étaient en même temps ceux de la philosophie.
Tel était leur découragement qu'ils ne remplissaient
plus les vides de l'Académie. L'abbé de Radonvilliers
et le duc de Duras, morts en 1789, Guibert en 1790, Rulhière
en 1791, Séguier et Chabanon en 1792, n'avaient pas
été remplacés. Sept membres de l'Académie
entrèrent à l'Assemblée constituante,
et furent presque perdus pour les lettres (Bailly,
Maury, Boisgelin, Daguesseau, Target, Boufflers, le cardinal
de Rohan. Condorcet fut membre de l'Assemblée législative.).
D'autres émigrèrent (Le cardinal
de Bernis, le duc d'Harcourt, Choiseul-Gouffier, dès
le commencement de la Révolution ; Maury, Boisgelin,
Boufflers vers la fin de 1791, Montesquiou un peu plus tard.)
ou se cachèrent (Daguesseau, Marmontel.
On connaît la triste fin de Bailly, de Malesherbes,
de Condorcet. Le maréchal de Beauvau, Lemierre, moururent
de douleur, accablés par les malheurs publics. Chamfort
essaya de se donner la mort. Le duc de Nivernais, La Harpe
furent jetés en prison.) Il ne venait plus personne
aux séances. Enfin, l'Assemblée, qui se préparait
à détruire toutes les associations, défendit
de pourvoir aux places vacantes (Décret
du 13 novembre 1792).
L'Académie française avait, eu de tout temps
de nombreux ennemis, et elle en aura toujours, comme toutes
les académies ; c'est tout simple. Les écrivains
se divisent en deux classes : ceux qui désirent
un fauteuil, ceux qui désespèrent de l'obtenir
ou se vengent de ne l'avoir pas obtenu. Les colères
sont plus vives, et peut-être plus explicables, contre
les académies qui récompensent surtout le talent,
et s'adressent à tous les genres, et non pas seulement
à un genre circonscrit et déterminé.
Les ennemis de l'Académie française trouvèrent
le moment opportun, en 1790 et 1791, pour redoubler leurs
attaques. Respecter la monarchie traditionnelle, être
son uvre, l'avoir servie, avoir été un
de ses ornements, n'était-ce pas, à ce moment
de l'histoire, une sorte de crime ? L'Académie
se vantait d'avoir établi dans son sein l'égalité ;
mais ce n'était, disait-on, que l'égalité
entre l'aristocratie de l'esprit et les deux aristocraties
du clergé et de la noblesse : lettrés,
mitrés, titrés s'y liguaient contre l'avènement
du peuple au droit et à la lumière. Les lettrés
y avaient pour confrères des grands seigneurs, qui
étaient surtout des protecteurs. Ils allaient à
la cour pour y mendier des grâces, qu'ils payaient par
des bassesses (Ce qui n'était qu'un
fait à l'Académie française était
une institution à l'Académie des sciences. Il
y avait dans cette dernière académie trois classes
de membres : dix honoraires, vingt pensionnaires et vingt
associés. Les honoraires n'étaient au fond que
des grands seigneurs et des protecteurs. On ne leur demandait
pas d'être des savants. Le roi choisissait toujours
parmi eux le président et le vice-président
de l'Académie. Voyez Joseph Bertrand, L'Académie
des sciences et les Académiciens de 1666 à 1793,
p. 48. Hetzel, 1869.).
On trouvait des griefs contre l'Académie jusque dans
ses usages et ses règlements. Ainsi tous les nouveaux
académiciens débutaient par des éloges
emphatiques adressés le jour de leur réception
à Louis XIV et à Richelieu ; l'Académie
nommait tous les ans un prédicateur chargé de
faire devant elle, dans la chapelle du Louvre, le panégyrique
de saint Louis ; la cour, pour signaler la rentrée
en grâce des académiciens, venait de doubler
la valeur de leurs jetons, et de les porter à trois
livres par séance ; enfin, l'Académie était
placée officiellement sous la protection du roi ;
la liste des académiciens portait en tête, en
gros caractères, cette mention autrefois glorieuse,
aujourd'hui compromettante : LE ROI, PROTECTEUR. A tous
ces reproches se mêlaient, bien entendu, les éternelles
railleries sur le Dictionnaire, et l'éternel reproche
de n'avoir pas élu Molière. On ajoutait même
maintenant à ce dernier crime celui de n'avoir pas
élu Jean-Jacques Rousseau. Chamfort, quoique membre
de l'Académie depuis dix ans, comptait parmi les écrivains
qui publiaient contre elle les plus violentes diatribes.
L'Académie aurait pu répondre, elle répondit
même par la plume de Suard et par celle de l'abbé
Morellet, qu'elle avait pu, sans déshonneur, louer
saint Louis, Richelieu et Louis XIV ; que saint
Louis était un grand roi, Richelieu un grand ministre,
Louis XIV un protecteur magnifique des lettres ;
qu'en louant Louis XIV et Richelieu, elle n'obéissait
pas seulement à la reconnaissance, mais à un
règlement très formel ; qu'elle avait même,
dans ces dernières années, délaissé
ou modifié ces antiques usages, au grand déplaisir
de la cour ; qu'elle avait mis au concours, en 1765,
l'éloge de Descartes ; que l'éloge de Marc-Aurèle,
par Thomas, qui eut un si prodigieux succès en 1770,
était une satire contre Louis XV ; que les
prédicateurs choisis par elle, l'abbé Bassinet
en 1767 (qui refusa de prêter le serment
prescrit par la Constitution civile du clergé, et fut
poursuivi comme royaliste en 1792.), l'abbé
Couturier en 1769, l'abbé Desplas en 1775 (Au
moment où le prédicateur montait en chaire,
le suisse frappait de sa hallebarde en criant : « Messieurs,
le roi défend d'applaudir. » Malgré
cet avertissement un académicien avait dit tout haut
à l'abbé Desplas : « Courage,
Monsieur l'abbé ! » Ce mot et ce discours
furent de grands événements pendant vingt-quatre
heures. Bachaumont, VIII, 167. Mercier, CIX.), l'abbé
d'Espagnac en 1779, l'avaient sérieusement compromise,
en ne louant que le roi et en oubliant le saint ; que
des académiciens tels que Thomas, Gaillard, Saurin,
Suard (Voltaire écrivait à Suard,
en le félicitant de son discours de réception :
« J'ai craint un instant qu'on ne rendit quelque
arrêt pour supprimer le nom de philosophe dans la langue
française.), loin de parler en courtisans avaient
tenu un langage que n'auraient pas osé se permettre
à la même date les détracteurs actuels
de l'Académie ; qu'un jeton de trois livres n'était
pas une faveur trop signalée, une libéralité
trop compromettante, et que ces trois livres n'étaient,
après tout, que la représentation exacte des
trente sous qui leur étaient alloués autrefois.
Quatre pensions étaient, dans l'origine, affectées
à l'Académie française ; la pénurie
du trésor les fit supprimer. On en rétablit
deux en 1772, l'une pour de Foncemagne, l'autre pour l'abbé
Balteux. Deux pensions de 1400 livres, accordées à
deux hommes de lettres sans fortune, ne faisaient pas de l'Académie
un corps mercenaire. Ce n'était pas seulement l'Académie,
mais tous les corps constitués, qui étaient
placés sous la protection du roi, et si cette protection
était plus directe pour l'Académie, elle se
faisait moins sentir par des bienfaits que par des coups d'autorité.
Ainsi elle ne pouvait couronner que des pièces approuvées
par deux docteurs de Sorbonne. On renonça à
cette formalité, en 1768, à l'occasion de l'éloge
de Molière ; en 1770, l'éloge de Fénelon,
par La Harpe, couronné, fut censuré par l'archevêque,
dénoncé au roi ; un arrêt du conseil
rétablit la nécessité de l'approbation.
L'Académie n'était pas plus libre pour l'élection
de ses membres. Tantôt on lui imposait des choix, tantôt
on lui signifiait des interdictions. Pour les choix, il lui
arriva plus d'une fois de faire la sourde oreille ; pour
les interdictions, il fallait bien se soumettre. Et qui donc
en France ne se soumettait pas ? Les remontrances du
Parlement, tant célébrées, n'aboutissaient
qu'à un lit de justice après avoir risqué
une émeute. N'était-il pas singulier de reprocher
cet assujettissement comme un crime à l'Académie,
quand il n'était pour elle qu'un fardeau, et d'en tirer
la conséquence qu'elle était essentiellement
une institution monarchique ? Elle avait fait, depuis
son origine, bien des choix difficiles à justifier ;
mais chez quel peuple, à quelle époque, a-t-on
pu se flatter de réunir quarante lettrés de
premier ordre ? Les omissions, quoi qu'on en dise, sont
très rares ; elles sont presque toujours explicables.
Ce n'est pas à l'Académie, ce n'est pas même
au roi, c'est à l'esprit du temps qu'il faut imputer
celle de Molière. Ceux qui, en 1790, faisaient grand
bruit de la non élection de Jean-Jacques Roussseau,
oubliaient ou feignaient d'oublier que l'Académie ne
peut ouvrir ses portes qu'à ceux qui viennent y frapper
(On fit une exception pour Malesherbes ;
on lui offrit une place qu'il ne songeait pas à demander.
Ce fut de la part de l'Académie un acte purement politique,
presque un acte d'opposition ; en tous cas, un honneur
rendu au citoyen, non au savant. La réception de Malesherbes
eut lieu le 16 février 1775.). Personne ne peut
savoir comment Rousseau aurait répondu à une
élection ; ou plutôt, on le sait :
il aurait été ravi d'être élu,
et ravi d'avoir l'occasion de refuser, et d'écrire,
pour refuser, une lettre remplie de belles invectives. Bref,
l'Académie française, et toutes les académies
avec elle, étaient en discrédit ; et tous
les reproches qu'on jugeait à propos de leur adresser
étaient colportés avec empressement. Ils n'avaient
pas besoin d'être vraisemblables.
Les liens étroits de l'Académie française
avec l'Encyclopédie ne pouvaient plus la protéger,
car l'Encyclopédie elle-même était
impopulaire. Voici comment s'exprime Robespierre sur les encyclopédistes
(18 floréal, an II. C'est le discours
où il combat le culte de la raison inauguré
par Chaumette), dans son fameux discours du 7 mai 1794.
« Cette secte, dit-il, en matière de politique,
resta toujours au-dessous des droits du peuple ; en matière
de morale, elle alla beaucoup au delà de la destruction
des préjugés religieux ; ses coryphées
déclamaient quelquefois contre le despotisme, et ils
étaient pensionnés par les despotes ; ils
faisaient tantôt des livres contre la cour, et tantôt
des dédicaces aux rois ; des discours pour les
mécontents et des madrigaux pour les courtisans ;
ils étaient fiers dans leurs écrits et rampants
dans les antichambres. Cette secte propagea avec beaucoup
de zèle l'opinion du matérialisme, qui prévalut
parmi les grands et parmi les beaux esprits ; on lui
doit en partie cette espèce de philosophie pratique
qui, réduisant l'égoïsme en système,
regarde la société humaine comme une guerre
de ruse, le succès comme la règle du juste et
de l'injuste, la probité comme une affaire de goût
ou de bienséance, le monde comme le patrimoine des
fripons adroits. »
Le tableau est saisissant, et la plupart des reproches sont
mérités. Tout n'est pas juste cependant. Robespierre
attribue aux encyclopédistes une morale que la plupart
d'entre eux auraient repoussée avec indignation ;
il oublie qu'ils avaient contribué efficacement à
« la destruction des préjugés religieux »,
et cet oubli, de sa part, est une ingratitude ; quand
il reproche à plusieurs d'entre eux d'avoir reçu
des faveurs de la cour, il ne dit rien de ceux qui ont été
ruinés, exilés, embastillés pour s'être
levés les premiers contre les abus et pour la liberté ;
il ne tient aucun compte de cette idée si lumineuse
et alors si nouvelle qui avait donné naissance à
l'Encyclopédie, de rapprocher en un seul tout
les diverses branches des connaissances humaines, et de les
faire servir à l'émancipation et aux progrès
de l'esprit humain. Il était comme tous les révolutionnaires,
qui n'admirent dans une révolution que ce qu'ils y
ont ajouté. Ce dédain pour l'Encyclopédie
explique à merveille le dédain des contemporains
de Robespierre pour les académies.
Quand une institution est injustement menacée, il est
beau de la voir se défendre courageusement et tomber
noblement. Il n'y a pas au contraire de spectacle plus affligeant
que celui des victimes s'offrant elles-mêmes à
la persécution, dans l'espoir d'en atténuer
les coups. Les membres des anciennes académies se divisèrent.
Tandis que les uns, comme Morellet, Suard, Ducis, Delille
restaient fidèles à la patrie académique,
Chamfort, membre depuis dix ans de l'Académie française,
mettait son talent d'écrivain au service des haines
dont l'Académie était l'objet, et Fourcroy qui
devait, peu d'années après, accepter un titre
de comte, ne rougissait pas d'ouvrir la série des épurations,
si tristement continuées après le 18 fructidor
et en 1816. On lit ce qui suit dans le procès-verbal
de l'Académie des sciences du 25 août 1792. « M.
Fourcroy annonce à l'Académie que la Société
de médecine a rayé plusieurs de ses membres
émigrés et notoirement connus pour contre-révolutionnaires ;
il propose à l'Académie d'en user pareillement
envers certains de ses membres connus pour leur incivisme,
et qu'en conséquence lecture soit faite de la liste
de l'Académie pour prononcer leur radiation (Joseph
Bertrand, l.c., p.125). » Fourcroy renouvela
trois fois cette proposition. L'académie feignait de
ne pas l'entendre, parce qu'il était aussi dangereux
de la repousser que déshonorant de la faire. Il insista
tellement qu'il fallut procéder au vote. La motion
fut rejetée à l'unanimité (le
2 avril 1791) ; il est douloureux de penser qu'elle
ait été faite par un homme qui a laissé
un nom dans la science.
L'Académie française, de beaucoup la plus menacée,
n'avait pas songé à des épurations ;
mais, pour répondre aux accusations dont elle était
lobjet et leur ôter tout prétexte dans
l'avenir, elle s'était fait un nouveau règlement
à la mode du jour, un règlement révolutionnaire
et égalitaire, qu'elle avait soumis humblement à
l'appréciation de l'Assemblée nationale.
L'Assemblée avais mis l'affaire entre les mains de
Mirabeau ; et Mirabeau, qui n'aimait pas l'Académie,
s'était aussitôt adressé à Chamfort,
qui ne l'aimait pas non plus, et qui la connaissait puisqu'il
en était membre. Marché conclu : Chamfort
préparera le décret, écrira le discours ;
Mirabeau le lira ou le récitera. On sait que l'illustre
orateur acceptait sans scrupule ce genre de collaboration.
Il mourut (le 2 avril 1791) avant d'avoir
parlé ; mais son discours ou plutôt le discours
de Chamfort, qu'il devait s'approprier en le prononçant
du haut de la tribune, fut publié par le véritable
auteur. C'était une diatribe violente, une condamnation
accablante. Chamfort, dans ce discours qui devait prendre
une telle importance en passant par la bouche du grand orateur,
appelait l'Académie française « une
école de servilité et de mensonge ».
A peu d'années de là, de nouvelles académies
devaient démontrer au monde que ce n'est pas seulement
dans la monarchie traditionnelle qu'il y a des écoles
de servilité ! Il lui reprochait d'être
« inutile » ; accusation déjà
ancienne, puisqu'on en trouve la trace en 1777, époque
où l'on parlait de la réunir à l'Académie
des inscriptions (Mémoires secrets,
etc. Bachaumont, t. X, p. 253.). Tout ce que Chamfort
accordait à lAcadémie française,
c'était de ne pas coûter trop cher (Elle
coûtait au roi 25 000 francs). Elle n'entrait
pas pour beaucoup dans le déficit. Elle était
la moins coûteuse des inutilités. Il proposait
en conséquence de la supprimer avec toutes les autres
académies, ou plutôt de l'anéantir ;
car c'est le terme dont il se servait.
Mirabeau, en grand esprit qu'il était, professait ce
principe, qu'on ne détruit réellement que ce
qu'on remplace. C'était aussi la doctrine des autres
chefs de l'Assemblée, et de l'Assemblée elle-même.
En général, elle était plus préoccupée
de créer que de détruire ; souvent aussi,
quand elle croyait créer, elle ne faisait que transformer.
A l'exception des privilèges abolis dans la nuit du
4 août, et qui furent anéantis sans être
remplacés, parce qu'ils n'étaient, sous le nom
usurpé de droits, que de purs dénis de justice,
elle remplaça toujours les institutions qu'elle supprimait :
les parlements et les innombrables tribunaux qui leur étaient
subordonnés, par un corps judiciaire unique ;
les ordonnances et les coutumes, par un code régulier
et uniforme pour toute la France ; les provinces avec
les gouvernements particuliers, sénéchaussées,
bailliages, etc., par la division en départements et
en districts ; les universités, par une loi générale
sur l'instruction publique, etc. Elle tint la même conduite
en cette circonstance, puisqu'on supprimant les académies
anciennes, elle décréta la fondation d'une nouvelle
académie. Il faut pourtant remarquer, comme un signe
des temps, la forme du décret, qui semble donner plus
d'importance à la destruction qu'à la création.
Mirabeau aurait pu dire : à l'avenir, les quatre
académies aujourd'hui existantes, ne formeront plus
qu'une seule académie, divisée en trois sections.
C'est ce que des Anglais n'auraient pas manqué de faire,
et cette manière de parler et de procéder aurait
été plus conforme à ses propres habitudes.
Il aima mieux, pour cette fois, supprimer et reconstruire.
Il se laissa inspirer par les ressentiments de Chamfort, et
par l'étrange animosité dont les académies
étaient l'objet dans le public. Sa proposition disait
formellement : les académies sont anéanties ;
une académie unique est fondée. La conséquence
pratique était la même ; l'effet moral était
différent. Ainsi l'Assemblée tenait à
paraître supprimer la tradition, même quand elle
la conservait ; en Angleterre, les révolutionnaires
auraient tenu à paraître la conserver, même
en la supprimant.
L'idée de la suppression pure et simple, de la destruction
sans remplacement, soutenue dans des pamphlets et dans des
feuilles publiques par des candidats malheureux (Palissot,
dans la Chronique de Paris, du 1er août 1791),
n'a pu trouver accès que dans la Convention, et, dans
la Convention, que sous la Terreur. L'Assemblée Constituante
avait longtemps hésité. Son hésitation
se trahissait par des démarches et des décrets
contradictoires. Un décret rendu le 13 novembre 1792
avait défendu à toutes les académies
de nommer aux places vacantes dans leur sein. On a remarqué
que, le jour même où ce décret, avant-coureur
du décret de suppression, avait été rendu,
une députation de l'Académie des sciences s'était
présentée à la barre pour rendre compte
de l'état des travaux sur le système métrique.
Elle avait été félicitée par le
président. Le 17 mai 1793, l'Assemblée, toujours
partagée entre sa sympathie pour l'Académie
des sciences et sa haine pour les académies en général,
avait, par un décret spécial, levé l'interdiction
de pourvoir aux places vacantes, mais pour l'Académie
des sciences seulement. Le 6 août 1793 elle avait encore
consulté l'Académie des sciences pour savoir
quel avantage il y aurait à porter le titre des pièces
d'or et d'argent de la République au dernier degré
de fin. Deux jours après, le 8 août 1793, elle
met un terme à ces longs débats et à
ses propres fluctuations, en abolissant toutes les académies
(L'Académie française avait
eu sa dernière réunion le 5 août.).
Le décret fut assez conforme à la proposition
faite par Mirabeau à l'Assemblée Constituante,
avec cette différence que la création d'une
société nouvelle n'était plus qu'une
promesse toute platonique. Il fut rendu sur le rapport de
ce même Grégoire qui avait défendu les
académies devant la Constituante en 1790 (20
août 1790), et qui contribua puissamment, en
1795, à les rétablir. Grégoire déclarait,
dans son rapport, présenté au nom de la commission
d'instruction publique, que les académies étaient
inutiles. On lui a reproché, à cette occasion,
une versatilité dont on ne trouverait pas d'autre exemple
dans sa longue carrière (M. Paul Mesnard,
Histoire de lAcadémie, p. 172).
M. Despois remarque, avec raison, qu'au moins il ne taxait
pas d'inutilité l'Académie des sciences ;
qu'il avait soin, dans ce même rapport, d'énumérer
les services qu'elle ne cessait de rendre, et qu'en outre,
le décret présenté par lui était
plutôt un décret de réorganisation qu'un
décret de suppression, car l'article 3 chargeait expressément
le comité d'instruction publique de préparer
l'organisation d'une Académie nouvelle (Le
Vandalisme révolutionnaire,
par Eugène Despois. Paris, 1868, p. 133 et suiv.).
Il ne faut pas trop insister sur cet article 3, qui n'était
guère qu'une espérance, un vu du rapporteur
et de la commission, auquel l'Assemblée ne prit pas
garde. Ce qui est vrai, c'est que, si Grégoire voyait
surtout dans le décret cet article 3, la Convention
n'y voyait, elle, que l'article 1er. Elle était, ce
jour-là, en humeur de détruire, et elle poussa
du pied les académies comme un débris des institutions
monarchiques.
Voici le décret proposé par le comité
d'instruction publique dans la séance du 8 août
1793, et dont les articles furent, les uns votés immédiatement,
les autres ajournés jusqu'à l'entière
organisation de l'instruction publique.
« Art. 1er. Toutes les académies
et sociétés littéraires, patentées
ou dotées par la nation, sont supprimées.
» Art. 2. L'Académie des sciences
demeure provisoirement chargée des divers travaux
qui lui ont été renvoyés par la Convention
nationale ; en conséquence, elle continuera
de jouir des attributions annuelles qui lui ont été
accordées, jusqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné.
» Art. 3. La Convention nationale charge
son comité d'instruction publique de lui présenter
incessamment un plan d'organisation d'une Société
destinée à l'avancement des sciences et des
arts.
» Art. 4. Les citoyens ont droit de se
réunir en sociétés libres, pour contribuer
aux progrès des connaissances humaines.
» Art. 5. La distribution des prix proposés
par les académies et sociétés supprimées
par le présent décret, est suspendue jusqu'à
l'organisation de l'instruction publique.
» Art. 6. Les cours de sciences, d'arts
et métiers mécaniques et chimiques, dépendant
des sociétés supprimées par le présent
décret, seront continués et payés comme
par le passé, jusqu'à l'organisation de l'instruction
publique.
» Art. 7. Les jardins botaniques et autres,
les cabinets, muséum, bibliothèques et autres
monuments des sciences et des arts, attachés aux
académies et sociétés supprimées,
sont mis sous la surveillance des autorités constituées,
jusqu'à ce qu'il en ait été disposé
par les décrets sur l'organisation de l'instruction
publique. »
Ce décret, dans son ensemble, est à peine
digne du comité d'instruction publique, où siégeaient
Grégoire, Lakanal, Daunou, Chénier, Villar.
Il propose bien de remplacer ce qu'il détruit ;
mais il a le tort grave d'opérer la destruction immédiatement,
tandis qu'il ne fait que promettre la reconstruction. Tous
les établissements qui passèrent de la garde
des académies à celle « des autorités
constituées », furent très littéralement
abandonnés pendant les années suivantes, et
le Directoire le constata lui-même, dans le discours
par lequel il inaugura, en 1795, les séances de l'Institut
national. « On ne nous accusera plus, dit-il, d'être
des barbares. » Le comité d'instruction
publique se montra donc imprudent en 1793, puisqu'au lieu
de suivre l'exemple de Mirabeau, de Talleyrand, de Condorcet,
qui remplaçaient immédiatement les académies
par une Société nationale destinée à
l'avancement des sciences et des arts, il se contentait d'une
promesse à long terme. Il aurait dû se rendre
compte du désordre qui allait se produire dans l'intervalle
entre la destruction et la création. La création
même, quoique promise, était loin d'être
certaine. Comme on ne donnait aucun moyen d'exécution,
elle n'était pas autre chose qu'une espérance,
qui pouvait être indéfiniment ajournée.
Quand on revint le 12 août sur le même sujet,
ce fut pour approfondir, pour accomplir la spoliation. « La
Convention nationale décrète qu'à la
diligence du ministre de l'intérieur, les scellés
seront apposés sur les portes des appartements occupés
par les académies et sociétés supprimées
par son décret du 8 du présent mois, et qu'il
sera procédé sans délai à la levée
des scellés et à l'inventaire des statues, tableaux,
livres, manuscrits et autres effets dont elles avaient la
jouissance : charge ledit ministre de pourvoir à
la conservation desdits effets, jusqu'à ce que la Convention
ait statué sur leur destination ultérieure. »
M. Eugène Despois, qui a toujours beaucoup de peine
à reconnaître que l'Assemblée constituante,
et même la Législative et la Convention aient
pu se tromper, insiste beaucoup sur l'article 3 et l'article
4 de la proposition du comité d'instruction publique.
Il n'en tirerait pas un plus grand parti si ces articles avaient
été immédiatement mis en pratique. Il
est à peine équitable de tenir compte à
la Convention des vux qu'elle a exprimés, et
même des lois qu'elle a votées, quand elle n'a
pas passé de la théorie à l'application.
On peut en croire à ce sujet Merlin de Douai, dans
le mémoire lu par lui à la seconde classe de
l'Institut « sur la nécessité de
donner à la République un code uniforme ».
Il dit formellement que les lois étaient innombrables,
contradictoires, inexécutables, inexécutées,
votées très souvent par surprise, et oubliées
aussitôt après le vote. Le vu exprimé
par la commission, en août 1793, ne fut réalisé
qu'en avril 1796 ; et il le fut, non en vertu de la loi
de 1793, mais en vertu de la loi du 25 octobre 1795.
Il en est de même de l'article 4, dont les apologistes
de la Convention font grand bruit. Cet article se rapportait
à une opinion soutenue à la tribune par Lanjuinais,
qui était libéral dans un temps où personne
n'aimait et ne comprenait la liberté, quoique tout
le monde crût l'aimer et la comprendre. Lanjuinais ne
voulait ni détruire les académies, ni leur conserver
leurs dotations et leurs privilèges. Il les repoussait
quand elles étaient privilégiées, dotées
et gouvernées ; il était prêt à
les honorer, dès qu'elles consentiraient à n'être
plus que des assemblées libres. M. Despois attribue
à la Convention l'opinion de Lanjuinais, ce qui est
une illusion un peu forte. « Jamais, dit-il dans
son savant et spirituel livre du Vandalisme révolutionnaire
(1868, chez Hachette.), jamais la Convention
n'a détruit les académies. Elle les a délivrées
de leur assujettissement et de leur budget. » Cela
rappelle le mot fameux de Julien l'Apostat : « Les
chrétiens se plaignent de moi parce que je leur ai
ouvert le chemin du ciel en les débarrassant du leurs
richesses. » M. Despois n'est pas éloigné
de dire que le décret du 8 août est un service
rendu aux académies. Mais ni les académiciens,
ni les conventionnels, ni aucun des contemporains n'interprétèrent
ainsi la loi. Il fut bien entendu et bien compris par tout
le monde que les académies étaient à
la fois ruinées et supprimées ; et deux
ans après, quand l'Institut fut créé,
il fut également compris que c'était une résurrection
des académies sous un autre nom et avec un règlement
nouveau. Non seulement la Convention de 1793 ne voulait plus
de corps privilégiés, mais elle ne voulait plus
de corps. Elle chassait l'Académie française
avec colère, et l'Académie des sciences avec
respect ; la première, parce qu'elle était
l'Académie française, et la seconde parce qu'elle
était une académie. Et de même que l'Assemblée
constituante avait pris soin de déclarer que plusieurs
des congrégations religieuses qu'elle supprimait avaient
bien mérité de la patrie, comme pour mieux marquer
qu'elle obéissait à un principe, la Convention
plaça côte à côte, dans le même
décret, la suppression et l'éloge de l'Académie
des sciences.
On eut l'occasion, dans le cours de la Révolution,
de juger de la vitalité des académies indépendantes.
Ce fut quelques années plus tard, et lorsque l'Institut
national des sciences et des arts, académie dotée
et patentée s'il en fut, jouissait déjà
de tout son éclat. D'anciens membres de l'Académie
française, que l'existence de l'Institut ne consolait
pas de la suppression de leur chère académie,
avaient d'abord tenté de la faire officiellement rétablir,
grâce à la protection de Lucien Bonaparte. Lucien
était ministre de l'intérieur ; il aimait
les lettres, il les cultivait, il ne fut pas insensible au
nom de restaurateur de l'Académie française ;
il ne vit d'abord aucune difficulté dans un projet
qu'autorisait l'article 4 de la loi du 8 août 1793,
et qui lui aurait gagné le cur d'un certain nombre
d'écrivains célèbres. Il ne tarda pas
à s'apercevoir que le plan ne réussirait pas
de haute lutte, et qu'il fallait déployer quelque habileté.
Il conseilla à ses confédérés
de s'établir d'abord comme société libre,
et de reprendre le nom et le règlement de l'Académie
française, à l'abri de l'article 4. Il donnerait
d'abord un local, puis une subvention, et, peut-être,
par la suite, un rang officiel, pourvu qu'on fût sage.
On le crut ; on tint une première séance,
le 7 messidor an II (27 juin 1800), à laquelle furent
présents Morellet, le plus fervent champion de l'Académie,
Suard, Ducis, Boufflers et Target. A la seconde séance,
qui eut lieu cinq jours après, il se trouva deux académiciens
de plus : Daguesseau et Saint-Lambert. Le plus pressé
était de combler les vides, afin de redevenir « les
Quarante ». Lucien conseillait de choisir des hommes
puissants, qui seraient autant de protecteurs. On n'y manqua
pas. D'ailleurs, une académie composée de personnages
officiels est déjà bien près d'être
elle-même un corps officiel. Il restait, en tout, dix-sept
membres de l'ancienne Académie, savoir : les sept
qui étaient présents à la seconde assemblée,
el dix autres dont voici les noms : Gaillard, Roquelaure,
évêque de Senlis (archevêque
de Malines après le concordat), Boisgelin de
Cucé, archevêque d'Aix (Archevêque
de Tours et cardinal après le concordat), le
comte de Bissy (Thiard de Bissy, traducteur
des Nuits, d'Young), La Harpe, Choiseul-Gouffier,
le duc d'Harcourt, l'abbé Delille, le cardinal de Rohan,
et le cardinal Maury. On élut dix-huit membres nouveaux,
ce qui portait le nombre à trente-cinq. M. Paul Mesnard
dit, dans son excellente Histoire de l'Académie
française, qu'on n'alla pas plus loin, parce qu'on
fut arrêté par la difficulté de mettre
certains noms sur une même liste. On y avait bien mis
le duc d'Harcourt, premier gouverneur du Dauphin désigné
par Louis XVI, et Garat qui avait lu à Louis XVI
son arrêt de mort ; mais on désespéra
de faire vivre ensemble des cardinaux et des régicides.
Peut-être aussi se souvint-on de la force que donnent
à une académie deux ou trois vacances à
remplir.
Les dix-huit élus furent le premier consul, Le Brun,
troisième consul, Lucien Bonaparte, ministre de l'intérieur,
Talleyrand, ministre des relations extérieures, Laplace,
sénateur, Rderer et Devaines, conseillers d'État
(Les conseillers d'État étaient
alors associés de très près au gouvernement,
et quelquefois chargés, en cette qualité de
conseillers d'État, d'un véritable ministère.),
Portalis, qui fut aussi conseiller d'État cette même
année, Fontanes, Collin d'Harleville, Dureau de la
Malle, Lefèvre (Auteur dramatique,
qui avait appartenu à la cour du duc d'Orléans.),
le comte de Ségur, Dacier, Volney, Arnault, Garat et
Bernardin de Saint-Pierre. Tous ces noms, à l'exception
de deux ou trois, étaient pris dans l'Institut. Morellet
et Suard portèrent la liste à Lucien. Mais,
trois jours après cette élection, le premier
consul était de retour à Paris. Il déclara
péremptoirement à son frère qu'il ne
voulait, ni de ce nom d'Académie, ni de cette résurrection
de l'Académie française. Il partageait contre
ce nom et contre ce corps les rancunes des révolutionnaires.
Il tenait à l'Institut, dont il faisait partie, et
qu'il rêvait de transformer pour en faire une création
qui lui fût propre. II pensait qu'une rivalité
et une lutte d'influence s'établiraient nécessairement
entre l'Institut et l'Académie française. Il
ne lui plaisait pas de permettre la constitution d'un corps,
fût-il libre de toute attache officielle, où
des évêques, d'anciens courtisans, des émigrés,
des frondeurs tels que Gaillard ou Delille, auraient la prépondérance.
Quant au fameux article 4 qui consacrait la liberté
des sociétés littéraires ou scientifiques,
il n'y pensait pas plus que n'avait fait la Convention, qui
l'avait voté sans y prendre garde. Ni lui, ni la Convention,
ni le Directoire ne furent jamais arrêtés par
un article de loi. Tout ce que Lucien put obtenir, ce fut
qu'on laisserait vivre la nouvelle société sous
le nom de Société littéraire, et qu'on
lui donnerait un local pour ses séances.
Il écrivit le 8 messidor aux promoteurs de l'entreprise :
« Les ennemis des lettres ont répandu avec
affectation que vous preniez le titre d'académiciens
français, que vous vouliez rétablir l'Académie
française. Vous connaissez trop bien les lois de votre
pays pour prendre un titre qu'elles ont supprimé. »
Il annonçait en même temps que les consuls et
les ministres n'acceptaient pas leur élection. Morellet
répondit sur-le-champ, au nom de ses confrères,
que c'était bien en effet l'Académie française
qu'on avait voulu rétablir. « Si nous n'avions
voulu former qu'une société littéraire
occupée des travaux suivis que demande la composition
d'un dictionnaire, d'une grammaire, nous n'aurions fait entrer
sur la liste ni le premier consul ni vous-même. »
Il refusait une permission si dédaigneusement donnée,
et qui aurait peut-être été accompagnée
de quelque aumône pour des gens de lettres infirmes
et nécessiteux. N'ayant plus ni protection, ni ressources,
ni le droit de reprendre son nom glorieux, ni même,
hélas ! la faveur populaire, qui était
toute à l'Institut, l'Académie cessa de se réunir,
et l'inanité du rêve de Lanjuinais fut démontrée.
En 1793, où nous revenons, personne ne prévoyait
le jour où il serait possible de rétablir l'Académie
française. On ne s'attachait même pas à
l'espoir de cette Société destinée à
l'avancement des sciences et des arts, solennellement et platoniquement
promise par l'article 3 du décret du 8 août.
Morellet avait assisté à la levée des
scellés et à l'inventaire de l'Académie.
Il s'était vu malmené par les commissaires.
Il avait réussi à sauver, M. Despois dit :
« à voler » quelques registres ;
c'était tout ce qui restait des biens de l'Académie.
Dans le désastre commun, l'Académie des sciences
avait conservé un reste de considération. Elle
n'était ni oubliée, comme l'Académie
des inscriptions, ni injuriée, comme l'Académie
française. Le comité d'instruction publique
la consultait fréquemment. Voici en quels termes Grégoire
parlait de celte Académie dans le rapport qui servit
de considérant au décret du 8 août. « L'Académie
des sciences, qui fut toujours composée des premiers
hommes de l'Europe, a décrit plus de quatre cents machines
et publié cent trente volumes, qui sont un des plus
beaux monuments de l'esprit humain. Elle continue avec une
activité infatigable les travaux dont vous l'avez chargée,
sur l'argenterie des églises supprimées, sur
le titre des monnaies d'or et d'argent, sur la production
du salpêtre et sur la mesure d'un degré du méridien,
opération qui ne peut être terminée que
dans un an. Vous venez d'adopter son ouvrage sur les poids
et mesures ; elle s'occupe de la confection de nouveaux
étalons et du rapprochement des nouvelles mesures avec
toutes celles qui jusqu'ici sont usitées dans les diverses
contrées de la France. » L'article 2 du
décret stipulait « que l'académie
des sciences demeurait provisoirement chargée des divers
travaux qui lui avaient été renvoyés
par la commission, et qu'elle continuerait, en conséquence,
et jusqu'à nouvel ordre, à jouir des attributions
annuelles qui lui étaient accordées ».
Cela signifiait qu'on supprimait l'Académie des sciences,
et qu'on sentait en même temps l'impossibilité
de se priver de ses services.
Lakanal, qui avait vu avec douleur la suppression des académies,
tenta, quelques jours après le décret du 8 août,
de sauver au moins l'Académie des sciences, en faisant
de l'article 3 un décret spécial, auquel il
donna une forme plus précise. Il parvint à faire
rendre un décret ainsi conçu : « La
Convention nationale, ouï le rapport de son comité
d'instruction publique, décrète que les membres
de la ci-devant Académie des sciences continueront
à s'assembler dans le lieu ordinaire de leurs séances,
pour s'occuper spécialement des objets qui leur auront
été ou pourront leur être renvoyés
par la Convention nationale. En conséquence, les scellés
seront levés, et les attributions annuelles faites
aux savants qui la composaient leur seront payées comme
par le passé, et jusqu'à ce qu'il en ait été
autrement ordonné. » Ainsi l'Académie
restait supprimée ; on la transformait en bureau
de renseignements à l'usage de la Convention. Ce décret
n'eut pas de suite, et ne pouvait pas en avoir.
Lakanal se hâta de le transmettre à Lavoisier,
qui lui répondit en ces termes :
« J'ai reçu, avec une reconnaissance qu'il
me serait difficile de vous exprimer, l'expédition
du décret que vous avez fait rendre et que vous avez
bien voulu m'adresser ; j'en ai donné communication
à quelques-uns de mes anciens confrères, qui
partagent mes sentiments. Malheureusement, les circonstances
ne paraissent pas permettre de se servir de ce décret,
et quelque important qu'il soit pour le travail des poids
et mesures et pour la suite des autres objets dont l'Académie
avait été chargée, elle ne pourrait pas
s'en servir dans ce moment sans paraître lutter contre
l'opinion dominante du comité d'instruction publique
et de la partie prépondérante de l'Assemblée. »
Lavoisier écrivant à Lakanal qui ne méritait
que des éloges, ne donne pas toutes les raisons qu'il
avait de s'abstenir. Sa lettre explique d'ailleurs la situation
d'une Assemblée qui improvisait ses décrets,
et qui en laissait passer quelques-uns dont la majorité
n'aurait pas voulu si elle avait été là.
Il y a dans les assemblées une majorité permanente,
et des majorités de hasard qui dépendent du
nombre des membres présents à la séance.
Comme le gouvernement était formé par la majorité
permanente de la Convention, il en était quitte, lorsqu'un
décret avait été ainsi surpris, pour
provoquer une nouvelle délibération sur le même
sujet, ou même pour laisser tomber le décret
sans prendre la peine de le faire abroger régulièrement.
Quoiqu'il en soit, le vu exprimé en 1790 par
Mirabeau était accompli. Son article ainsi conçu :
« Les anciennes académies sont anéanties »,
devint le 8 août 1793, une loi de l'État.
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