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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- III -

CRÉATION D'UNE CLASSE DES SCIENCES
MORALES ET POLITIQUES

 


L'idée d'introduire dans l'Institut une classe des sciences morales et politiques n'appartient pas aux auteurs du décret de brumaire an IV ; elle se retrouve dans tous les projets de création d'un institut national ; dans Mirabeau, Talleyrand, Condorcet.

Mirabeau n'a pas déposé son projet à la tribune. Il a été publié après sa mort par Cabanis, son ami, sous ce titre : Travail sur l’instruction publique, trouvé dans les papiers de Mirabeau après sa mort. Il contient le plan d'une Académie nationale divisée en trois sections, la section philosophique, la section littéraire et la section des sciences. A cette Académie nationale, Mirabeau ajoutait une Académie des beaux-arts qui comprenait, à côté de la peinture, de la sculpture et de l'architecture, la musique et la déclamation. Cet ensemble paraît bien conçu. Il a le mérite d'être simple. Il embrasse tout. Mirabeau fait une seule académie de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions, confondant ainsi les lettrés et les érudits ; c'est le plus grand défaut de son plan, d'ailleurs excellent à beaucoup d'égards. Il faut lui savoir gré d'avoir proposé le premier la création d'une académie philosophique, et de l'avoir même appelée de son véritable nom, ce que ses successeurs n'ont pas osé faire.

Le projet de Talleyrand, lu par lui dans les dernières séances de l'Assemblée constituante, au nom du comité d'instruction publique, est une œuvre considérable. On en attribue la rédaction sans motif plausible à l'abbé Desrenaudes, grand vicaire de l'évêque d'Autun, qui resta près de lui après son abjuration comme secrétaire et comme ami, et finit par être conseiller de l'instruction publique sous l'Empire. Le projet de Talleyrand, si lumineux à certains égards, divise l'Institut d'une façon compliquée et confuse. Il fait d'abord deux grandes sections, la section des sciences philosophiques, des belles-lettres et des beaux-arts, et la section des sciences mathématiques et physiques et des arts. Chaque section comprend dix classes, ce qui ferait vingt sociétés ou académies distinctes, si Talleyrand s'en tenait là ; mais, pour ne pas tomber dans ce fractionnement excessif, il propose de diviser chaque section en deux assemblées, composées l'une des six premières classes de la section, et l'autre des quatre dernières. C'est ce que nous exprimerions plus clairement dans notre langage actuel, en disant que l'Institut se composera de quatre académies, que deux de ces académies comprendront six subdivisions et que les deux autres en auront quatre. Les six premières classes de la première section, appelées à délibérer ensemble, sont les suivantes : 1° la morale ; 2° la science des gouvernements ; 3° l'histoire et les langues anciennes et les antiquités ; 4° l'histoire et les langues modernes ; 5° la grammaire ; 6° l'éloquence et la poésie. On voit que cette académie unique représente trois de nos académies actuelles : l'Académie française, l'Académie des sciences morales et politiques et l'Académie des inscriptions et belles-lettres. L'Académie des sciences morales et politiques donne son nom à la section qui s'appelle section des sciences philosophiques ; elle y a trois classes sur six ou tout au moins deux si l'on pense que l'histoire peut être revendiquée par l'Académie des inscriptions. Ces deux classes, qui appartiennent sans conteste aux sciences morales et politiques, sont la morale et la science des gouvernements. Il y a donc là bien réellement, dans le projet présenté par Talleyrand à l'Assemblée constituante, le germe de ce qui est aujourd'hui l'Académie des sciences morales, et de ce qui fut, dans l'organisation de l'an IV, la seconde classe de l'Institut. Mais si on ne trouve qu'incomplètement cette académie dans ce premier projet, elle est tout entière, avec son nom et ses divisions, dans le projet soumis à l'Assemblée législative par la commission qui avait pour rapporteur Condorcet.

Condorcet, qui d'ailleurs s'est inspiré du travail de son devancier et n'hésite pas à le reconnaître, n'a pas recours à tout cet appareil de la division de l'Institut en deux sections, et de chaque section en dix classes, et de la réunion des classes en quatre assemblées distinctes. D'abord il ne conserve pas ce nom d'Institut. Mirabeau avait proposé Académie nationale, parce que le mot d'académie n'était pas encore proscrit ; Talleyrand introduit le nom d'Institut, peut-être parce que le corps qu'il organise est autant un corps enseignant qu'un corps académique. Condorcet adopte le nom de Société nationale. « Le dernier degré d'instruction est une Société nationale des sciences et des arts, pour recueillir, encourager, appliquer et répandre les découvertes utiles. » Par ce nom « les arts » Condorcet n'entendait pas ce qu'il a appelé lui-même les arts d'agrément, et ce qu'on appelle plus communément et plus opportunément les beaux-arts. Il prenait et on prenait alors le mot « arts » dans le sens qu'on lui donne encore aujourd'hui quand on dit : « les arts et métiers, le Conservatoire des arts et métiers ». Condorcet divise la Société nationale en quatre classes, dont la première correspond à l'ancienne Académie des sciences ; la seconde est ce que nous appelons aujourd'hui l'Académie des sciences morales et politiques ; la troisième comprend la médecine et les arts mécaniques, l'agriculture et la navigation : cette classe a disparu dans l'organisation définitive ; on l'a réunie à la première classe, afin de ne pas séparer la théorie et l'application. Enfin la quatrième classe proposée par Condorcet, embrasse la grammaire, les lettres, « les arts d'agrément », l'érudition.

Mirabeau, Talleyrand, mettaient les sciences morales au premier rang. Condorcet, ancien membre de l'Académie des sciences, les relègue au second ; elles y sont restées. Ce classement n'est plus le même aujourd'hui, mais il n'a plus d'importance, puisque les académies actuelles prennent rang entre elles par ancienneté. Le nom des sciences morales, ou des sciences philosophiques, comme les appelle avec plus de précision et de franchise le projet de Mirabeau, était, jusqu'à celte époque, inconnu dans les nomenclatures officielles. Talleyrand donne, dans son rapport à la Constituante, la liste des académies et sociétés savantes qui existaient à Paris. Il en compte dix : l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des sciences, le Collège royal, la Société de médecine, l'Académie de chirurgie, la Société d'agriculture, l'Académie de peinture et de sculpture, l'Académie d'architecture, les Écoles de chant et de déclamation. La classe des sciences morales et politiques était donc une création toute nouvelle. Condorcet l'introduit très simplement dans le monde des sociétés savantes, sans un mot de justification ou d'éloge. « Il est sans doute superflu, dit-il, de prouver que les sciences morales et politiques ne doivent pas être séparées, et qu'on n'a pas dû les confondre avec d'autres. » Ces sciences morales, qu'on ne pouvait pas séparer, et qu'on ne devait pas omettre, formaient, dans le projet de Condorcet où elles occupaient le second rang, cinq sections. Voici comment il les nomme. La loi de brumaire an IV a modifié les noms, mais elle a gardé la classification qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans l'Académie des sciences morales et politiques. Première section : la métaphysique et les sentiments moraux ; deuxième section : le droit naturel, le droit des gens, la science sociale ; troisième section : le droit public et la législation ; quatrième section : l'économie politique, et enfin, cinquième section : l'histoire.

Il est assez remarquable que, si le nom de philosophie se trouve attribué à une Académie dans le projet de Mirabeau et dans celui de Talleyrand, il disparaît dans tous les projets postérieurs ; que dans aucun projet ce nom n'est attribué à une subdivision spéciale ou section de l'Académie. Condorcet, désigne la philosophie par ces deux mots : la métaphysique et les sentiments moraux. L'influence du système de Condillac est plus manifeste encore, dans le projet de Daunou, qui devint la loi organique de brumaire an IV ; là, la philosophie s'appelle l'analyse des sensations et des idées. La classe entière des sciences morales et politiques fut supprimée, comme on sait, par le premier consul, et rétablie seulement en 1832. Elle fut rétablie avec les mêmes sections qu'en l'an IV, à l'exception de la section de géographie, qui ne fut pas maintenue. Mais M. Guizot parla la langue française, et non pas la langue d'un système ; et la section de l'analyse des sensations et des idées s'appela tout simplement et tout glorieusement la section de philosophie.

Le mot de philosophie ne faisait pas peur aux créateurs de l'Institut. Ils ne donnèrent ce nom à aucune des subdivisions qu'ils établissaient, parce que, dans leur pensée, toutes les subdivisions de la classe des sciences morales et politiques étaient des subdivisions de la philosophie. Cette longue élaboration de l'Institut, commencée par Mirabeau sous les inspirations de Chamfort, poursuivie par Talleyrand, Condorcet, Daunou, et à laquelle ne furent étrangers ni Chénier, ni Villar, ni Lakanal, les collègues de Daunou dans le comité d'instruction publique, est un effort pour réunir dans un vaste système l'ensemble des connaissances humaines tel que le XVIIIe siècle l'avait conçu. Le législateur, tout en rejetant le nom d'académie pour obéir à l'une des manies du temps, prend les anciennes académies pour base de son travail ; mais il se propose surtout de les approprier au plan général de l'Encyclopédie, c'est-à-dire à la philosophie telle qu'on l'entendait alors, qui n'est pas un système particulier sur l'origine et la nature des choses, ou sur l'essence et les lois de l'intelligence humaine ; qui n'embrasse pas seulement la métaphysique, la psychologie et la logique, mais tout ce qui, dans l'histoire ou dans la politique, dans les sciences abstraites et les sciences naturelles touche aux axiomes, aux principes fondamentaux et aux lois primordiales, et qui est, en un mot, la science des relations nécessaires qui unissent toutes les sciences dans une synthèse supérieure ; car divisées dans leurs développements et dans leurs applications, elles partent du même point, aboutissent au même but, et ne sont, pour ainsi dire, que des langues diverses pour exprimer la même pensée.

Cette préoccupation des fondateurs de l'Institut éclate surtout par les liens très étroits qu'ils établissent entre les différentes classes, et par la création d'une classe spéciale, consacrée à la philosophie sous le nom de sciences morales et politiques. Les anciennes académies pouvaient bien correspondre l'une avec l'autre ; mais ces correspondances étaient rares, et toutes spontanées. Chaque académie avait sa vie propre ; il ne leur arrivait ni de siéger, ni de délibérer en commun. Elles n'avaient pas non plus de place réservée à la philosophie : l'Académie française appelait à elle les grands écrivains, l'Académie des inscriptions était faite pour les érudits, et l'Académie des sciences n'embrassait que les sciences mathématiques, physiques et naturelles. On chercherait vainement dans cet ensemble la place de la métaphysique, ou celle même de la morale. Un métaphysicien, un moraliste, un historien, pouvait entrer à l'Académie française ; mais il y était appelé par l'éclat de son talent; au nom des lettres, et non pas au nom de la philosophie. On peut même dire qu'à l'époque où les académies furent fondées, les philosophes étaient presque suspects ; ils étaient presque considérés comme des libertins. On n'admettait que les philosophes chrétiens, pour lesquels la philosophie était un vestibule conduisant à la théologie. On pouvait discuter, à l'Académie française, sur la grammaire, sur la littérature, sur les trois unités, sur les anciens et les modernes, sur la tragédie du Cid ; personne n'aurait eu la pensée d'y exposer le système de Descartes, ou même d'y parler de théologie. Ainsi, à l'origine des académies, la philosophie était ou condamnée, ou absente ; à l'origine de l'Institut au contraire, elle était triomphante. Non seulement elle donnait à tout l'ensemble son caractère encyclopédique, mais elle prenait son rang parmi les sciences spéciales ; elle avait, comme l'érudition, les beaux-arts, les sciences exactes, sa propre académie.

On peut se demander pourquoi les divers rapporteurs, qui faisaient ressortir avec tant de soin le caractère encyclopédique de leur œuvre, insistent moins sur l'Académie des sciences morales et politiques, Ils se contentent en quelque sorte de la mentionner. C’est d'une part parce qu'elle était attendue, parce que tout le monde comprenait qu'elle devait être là, parce qu'elle comblait, en arrivant, une lacune qui paraissait incompréhensible ; c'est ensuite parce que l'Académie française était transformée depuis un demi-siècle en académie philosophique. J'ai déjà marqué cette transformation ; mais il faut maintenant y insister, et en bien marquer le caractère, parce qu'il s'agit de la filiation directe de la nouvelle académie. Je répète donc que l'académie française était profondément modifiée depuis l'élection de Voltaire. Les dehors n'étaient pas changés; c'était toujours officiellement la même académie; mais ce n'était plus le même monde. L'Académie gardait son nom, son règlement, ses usages; elle faisait son dictionnaire, elle lisait des vers dans ses séances privées et dans ses séances publiques ; elle donnait des prix d'éloquence ; elle assistait à la messe dans la chapelle du Louvre, le jour de la Saint-Louis, et désignait un prédicateur pour faire devant elle le panégyrique du saint. Elle continuait à faire l'éloge de ses fondateurs dans ses discours de réception. Le nouvel académicien déclarait solennellement que le chancelier Séguier était un grand homme, que Richelieu et Louis XIV étaient de très grands hommes, que l'académicien qu'il remplaçait était un grand homme dans un genre différent, et que les autres membres de l'Académie, et particulièrement ceux qui lui avaient donné leurs suffrages, étaient aussi de fort grands hommes. On pouvait rire de ces usages surannés, et on ne s'en faisait pas faute ; mais comme chaque fauteuil était ambitionné par ce qu'il y avait de plus grand dans les lettres et de plus éclatant à la cour ; comme un prince du sang royal avait tenu à se décorer du titre d'académicien ; comme le public se préoccupait ardemment de tout ce qui touchait à l'Académie et affluait à ses séances, elle avait conservé son empire sur l'opinion, et, peu à peu, cet empire avait passé de la forme aux idées, et à des idées qui n'étaient plus, tant s'en faut, les idées du XVIIe siècle. Voltaire, après deux échecs, était enfin entré à l'Académie en 1746. Sa présence n'était pas faite pour ôter à l'Académie son caractère littéraire, puisqu'il avait au plus haut degré le culte des lettres ; mais il apportait avec lui l'esprit de la secte dont il était le patriarche, et la secte elle-même dans la personne de ses principaux adhérents. D'Alembert, qui devait être un jour secrétaire perpétuel de l'Académie, y entra en 1754, puis Marmontel, Thomas, Saint-Lambert. Il fallut l'opposition directe et personnelle du roi pour empêcher l'élection de Diderot.

En 1771, Grimm constatait que l'Académie, suivant l'usage de tous les corps, était divisée en deux partis ou factions : « Le parti dévot, qui réunit aux prélats tous les académiciens mincement pourvus de mérites, et d'autant plus empressés par conséquent à faire leur cour avec bassesse, et le parti philosophique, que les dévots appellent encyclopédistes, qui est composé de tous les gens de lettres qui pensent avec un peu d'élévation et de hardiesse, et qui préfèrent l'indépendance et une fortune bornée aux faveurs qu'on obtient qu'à force de ramper et de mentir. » Grimm place dans ce dernier parti, ce qui ne laisse pas d'être piquant, M. le prince Louis de Rohan, coadjuteur de Strasbourg, M. le duc de Nivernais, l'archevêque de Toulouse, le prince de Beauvau. Il nous apprend qu'il existe, entre ces deux partis, comme entre deux armées opposées, un fonds de déserteurs qui se rangent, suivant la fortune, de l'un ou de l'autre côté, et dont l'un ou l'autre se fortifie en les méprisant également ; « qu'il y a aussi de ces âmes fières et libres, qui dédaignent d'être d'aucun parti, comme M. de Buffon, par exemple, et que leur neutralité expose à la calomnie des deux factions » (Correspondance littéraire de Grimm, t. VII, p. 252 et suiv.).

Ainsi, quoique le parti philosophique eût acquis une grande supériorité, il ne se sentait pas tranquille au sein même de la victoire. Il avait introduit tous ses grands hommes dans l'Académie, à l'exception de Diderot , et il en était à redouter la disette de candidats. S'il était obligé de se rabattre sur des jeunes gens, encore à moitié obscurs, et dont la fortune était à faire, n'avait-il pas à craindre des défections ? Et si de tels malheurs arrivaient, si la majorité passait d'un côté à l'autre, ne verrait-on pas l'Académie des philosophes, l'Académie encyclopédique, remplacée par une assemblée d'évêques et d'abbés ? Grimm frémissait d'horreur à cette pensée. Si l'on cherche ce qui lui inspirait de si noirs pressentiments au milieu du triomphe de ses amis, c'est que, quand les philosophes avaient voulu faire passer La Harpe, ils avaient trouvé une opposition formidable ; qu'ils s'étaient inutilement rejetés sur Gaillard, encyclopédiste moins prononcé, et qu'enfin le parti dévot, dirigé par le maréchal de Richelieu, qui était le héros de Voltaire et n'était le héros que de Voltaire, avait fait élire l'évêque de Senlis. Ce n'était après tout qu'un échec momentané. Les philosophes se vengèrent comme se vengent les vaincus quand ils ont de l'esprit. L'évêque fit par bonheur un discours de réception ridicule ; l'abbé de Voisenon, directeur de l'Académie, le persifla d'une façon cruelle. Le mot persifler était alors tout nouveau dans la langue ; le procédé ne l'était pas moins dans l'Académie ; et il montre, malgré les terreurs de Grimm, que les philosophes et les encyclopédistes étaient bien en possession de leur majorité, puisqu'ils étaient, impertinents.

Gaillard, qui était déjà de l'Académie des inscriptions, et qui fut depuis membre de l’Académie française, avait partagé le prix d'éloquence avec Thomas en 1765. Le sujet du concours était l'éloge de Descartes. Un tel sujet donné aujourd'hui n'étonnerait personne. Il était presque une témérité en 1765 (L'académie des Jeux Floraux s'était avisée de donner pour sujet de discours en 1773 l'éloge de Bayle. La Gazette de France dit à ce sujet : « L'Académie des Jeux Floraux de Toulouse avait proposé l'éloge de Bayle pour sujet du discours de l'année prochaine ; mais des raisons particulières, qu'elle ne pouvait prévoir, l'ont engagée à changer ce sujet, et à donner l'éloge de saint Exupère, évêque de Toulouse. ») ; en tout cas, il montrait que l'Académie prenait ouvertement parti pour la philosophie ; et elle marcha si vite dans cette voie qu'elle proposa, en 1789, l'éloge de Jean-Jacques Rousseau. Les plus petits incidents contribuaient à marquer la transformation qui s'était faite. On ne connaît plus aujourd'hui, même de nom, l'abbé de Bassinet. L'Académie le choisit pour prédicateur en 1767, et ce prédicateur, chargé de faire l'éloge de saint Louis, se déchaîna contre les croisades. Le scandale fut grand. Il aurait été immense, si le discours avait été soutenu par l'éclat du talent. Quelque temps après, Saint-Lambert, dans son discours de réception, attaqua l'intolérance. La mode en prit. C'était presque un lieu commun dans les discours de l'Académie, vers le milieu du XVIIIe siècle, d'attaquer l'intolérance : tant on était loin de l'Académie de Bossuet ! Thomas, comme directeur, se montre si ouvertement philosophe, que le chancelier prend le parti d'empêcher l'impression de son discours, ce qui augmente la popularité de l'Académie, et prouve de plus en plus qu'elle est devenue autre chose qu'une compagnie de lettrés. Le cardinal de Richelieu lui-même, le fondateur de l'Académie, qu'on pouvait regarder comme le genius loci, ne conserve pas ses privilèges. La règle veut qu'on le loue ; mais Gaillard, au moyen d'une distinction, tout en louant le protecteur des lettres, flétrit le ministre sanguinaire et dépasse même la mesure, parce qu'il faut toujours qu'une réaction aille trop loin. En un mot, lorsqu'en 1782, M. de Monthyon voulut fonder deux séries de prix, l'une pour des ouvrages utiles, l'autre pour des actions vertueuses, il ne crut pas, et personne ne crut qu'en chargeant l'Académie française de les décerner, il la détournerait de sa fonction propre et de ses occupations habituelles. Elle était toujours la compagnie de lettrés qu'avait instituée Louis XIV ; mais elle était en même temps l'assemblée de philosophes que Voltaire avait formée.

Tous les grands esprits qui, pendant la Révolution, s'occupèrent de réorganiser les académies, ou, comme disait Mirabeau, de les anéantir et de les remplacer, regardèrent comme tout naturel de dédoubler en quelque sorte l'Académie française. Ils donnèrent une existence officielle et bien complète à l'Académie philosophique qu'elle était devenue ; et ils reléguèrent avec l'érudition et les beaux-arts l'académie purement littéraire qu'elle avait été à l'origine. Cette séparation, et ce partage inégal entre les deux sortes d'occupations de l'Académie, sont très conformes à l'esprit du temps, qui ne faisait pas grand cas de l'éloquence et de la poésie. C'est tout au plus si Condorcet ne classait pas l'éloquence et la poésie parmi ce qu'il appelait « les arts d'agrément ». On ne se préoccupait que de l'utile. On ne s'apercevait pas que, pour qu'une idée devienne populaire et puissante, il faut que l'éloquence ou la poésie l'arme de sa lumière et de sa chaleur. Un Condillac ne parle qu'à son écolier ; Voltaire parle à tout l'univers. Il semble qu'il soit dans la destinée de l'esprit humain que la philosophie doive toujours succéder aux belles-lettres. Ce qui fait la grandeur du XVIIIe siècle, c'est qu'il est éclairé par la brillante aurore de la philosophie avant que les lettres soient penchées vers leur déclin. Le vrai, sous la plume de Voltaire, de Rousseau, de Montesquieu, de Buffon, rayonne dans toute sa splendeur.

Telle est l'origine, telle est la filiation de l'Académie des sciences morales et politiques. Elle existait avant d'être fondée. Elle est une des deux formes sous lesquelles la Constitution de l'an III conserva l'Académie française. On ne saurait être de meilleure maison. Son histoire ne fut pas tout à fait digne de sa naissance, le système de Condillac l'étouffa ; les fonctions publiques l'absorbèrent. Elle catalogua beaucoup, trouva peu, et manqua de la vertu de propagation. Elle demeura cependant fidèle à l'esprit qui l'avait fondée, fidèle à la philosophie du XVIIIe siècle ; elle était, par excellence, l'Académie de la Révolution ; et quand le premier consul voulut rétablir l'influence de la religion sur le peuple, il fit le Concordat et supprima la seconde classe de l'Institut.