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- IV -
LE RÈGLEMENT
On peut écrire isolément l'histoire
des anciennes académies, et peut-être celle des
académies nouvelles, qui ont été reconstituées
en 1816 ; mais l'Institut proprement dit, dans les deux
périodes de 1795 à 1803, et de 1803 à
1816, forme un corps tellement homogène qu'on ne peut
suivre l'histoire d'une de ses classes, si lon ne connaît
le règlement qui les régissait toutes, et qui
les réunissait constamment dans une action et une vie
communes.
J'ai déjà raconté comment les anciennes
académies, menacées dans leur existence, avaient
essayé de se sauver en présentant elles-mêmes
à l'Assemblée constituante un projet de réorganisation.
Le projet fut renvoyé à l'examen de Mirabeau,
dont les conclusions, dictées par Chamfort, furent
loin de leur être favorables. Il mourut avant de prononcer
son discours ; mais on trouva son projet dans ses papiers,
on le publia, et Chamfort, acharné à sa proie,
écrivit lui-même, avec un redoublement d'injures,
contre le corps dont il faisait partie. Tous ces efforts étaient
inutiles. On n'avait pas besoin de tuer les académies ;
elles avaient une maladie qui est dangereuse en tout temps,
et qui, à cette date, était mortelle :
elles étaient impopulaires. L'Assemblée constituante
n'eut pas le temps de les anéantir : anéantir,
est le mot dont Mirabeau s'était servi. La Convention
s'en chargea à l'heure des grandes exterminations.
Puis, quand elle échappa elle-même à la
domination des Jacobins, elle les rétablit, sous le
nom d'Institut, dans des conditions nouvelles. Nous verrons
qu'elle les avait à la fois fortifiées et affaiblies.
Le temps a supprimé ou atténué les défauts,
et l'Institut, tel qu'il existe aujourd'hui, a conservé
une partie de ce que la Convention lui avait donné,
et retrouvé tout ce qu'elle lui avait fait perdre.
Le public, qui avait gardé sa colère contre
les académies, ne se douta pas qu'on venait de les
rétablir ; et les auteurs du décret de
brumaire crurent eux-mêmes qu'il y avait plus de différences
que d'analogies entre les académies et l'Institut.
Le Comité d'instruction publique, qui rédigea
la loi de brumaire et forma la liste du tiers électeur
eut deux idées heureuses : la première,
de comprendre dans ses choix beaucoup d'anciens membres des
académies, et la seconde, de charger l'Institut lui-même
de rédiger les règlements relatifs à
ses travaux, en réservant au corps législatif
le soin de les examiner, et de les transformer en loi. Le
projet de règlement fut promptement terminé.
La loi de brumaire avait fixé les points principaux ;
les souvenirs des anciens académiciens firent le reste.
L'arrêté du Directoire qui nommait les quarante-huit
premiers membres, ou le tiers électeur, est du 20 novembre
1795. Ce tiers nomma un second tiers le 10 décembre,
et les deux tiers réunis nommèrent le troisième,
le 14 décembre. Le projet de règlement fut aussitôt
préparé par une commission mixte de douze membres,
où Daunou, Sieyès, de Lisle de Sales, Grégoire
représentaient la seconde classe. Il était en
état d'être présenté au conseil
des Cinq Cents un mois après. Il fut déposé
sur le bureau, par le président de l'Institut dans
la séance du 21 janvier (1er pluviôse an IV).
Il n'y eut aucune lenteur, ni dans le conseil des Cinq-Cents,
ni dans le conseil des Anciens. Les membres des deux commissions
législatives étaient pour la plupart des membres
de l'Institut. Lakanal, qui fut le rapporteur au conseil des
Cinq-Cents, appartenait à la classe des sciences morales
et politiques. Il fit voter la loi en une séance ;
c'était le projet même de l'Institut, avec un
seul changement, improvisé au cours de la délibération,
qui parut insignifiant, et qui au fond était très
regrettable. Il s'agit de la publicité des séances
ordinaires ; j'aurai l'occasion d'y revenir. Muraire
fit le rapport au Conseil des Anciens qui n'avait pas le droit
d'amendement, et ne pouvait qu'approuver ou rejeter l'ensemble
des projets de loi. Le Conseil des Anciens approuva. Ce vote
qui terminait tout et donnait au projet élaboré
par l'Institut le caractère d'une loi de l'État,
eut lieu le 15 germinal an IV (4 avril 1796). Le même
jour, l'Institut au grand complet et en possession de son
règlement définitif, tint la première
de ses séances publiques.
Les anciennes académies avaient été créées
séparément, à des époques différentes,
sans aucune idée d'affiliation entre elles et de vie
commune. Elles avaient chacune leur règlement et leurs
usages particuliers. On pourrait presque dire qu'elles appartenaient
à trois mondes différents. Les membres de l'Académie
française, les « quarante » comme
on les appelait quelquefois, étaient ou de véritables
grands seigneurs, ou des lettrés admis dans la familiarité
des grands seigneurs. L'Académie des inscriptions,
qui ne réunissait que des érudits, se recrutait
fréquemment dans les cloîtres. Il y avait à
l'Académie des sciences des officiers, des marins,
des ingénieurs, des financiers. Quant à l'Académie
des beaux-arts, elle n'avait guère de commun avec les
autres que ce nom d'académie. C'était une société
de peintres et de sculpteurs qui faisaient des expositions,
et tenaient une école ; elle appartenait à
la maison du roi, et par ce moyen échappait à
une autre association, constituée en corps de métier
ou jurande, avec laquelle elle eut de nombreux démêlés
en justice, et qui était composée de maçons,
d'architectes et d'artistes d'un ordre inférieur. Les
rapports des trois autres académies entre elles tenaient
surtout à ce que plusieurs membres appartenaient à
la fois à deux compagnies. La communauté des
travaux amenait aussi des rapprochements, qui n'avaient rien
que d'accidentel. Il semble que l'Académie française
était, au début, plus rapprochée de l'Académie
des inscriptions, et qu'elle eut plus de rapports avec l'Académie
des sciences, lorsque, vers le milieu du XVIIIe siècle,
elle fit à la philosophie, dans son propre sein, une
part au moins égale à celle de la littérature.
Tandis que le public ignorant reprochait aux anciennes académies
leur prétendue servilité, les philosophes de
la Constituante, de la Législative et de la Convention
étaient surtout frappés de leur isolement. Ils
étaient imbus des principes de l'Encyclopédie,
qui cherchait partout les rapports des choses, et s'étudiait
à diminuer ou à supprimer les différences.
Sous l'ancien régime, les savants, les lettrés
et les artistes, parqués dans des académies
différentes, ignoraient ce que faisaient leurs voisins.
C'était là, disait-on, une cause permanente
de stérilité pour les esprits et d'étroitesse
dans les idées. Les réformateurs de la société
française et de l'esprit humain, car ils ne visaient
pas moins haut, et c'était encore un héritage
de l'Encyclopédie, entreprirent de réagir contre
ce mal, qui leur paraissait le plus grand de tous. Ils voulurent
un corps unique, divisé en classes et en sections pour
les besoins du travail, où tous les exercices de la
pensée se développeraient l'un par l'autre,
en se prêtant un mutuel appui.
Pour atteindre ce but, il fut décidé que tous
les membres de l'Institut lui appartiendraient au même
titre ; qu'ils seraient, quelle que fût leur classe,
des membres de l'Institut, élus par le corps entier,
ayant les mêmes fonctions, les mêmes droits, les
mêmes honneurs ; qu'on ne pourrait être élu
dans deux classes, car on n'est pas élu deux fois à
la même fonction et à la même dignité,
mais que chaque membre aurait le droit de siéger dans
chaque classe et d'y prendre la parole. Quand il y eut un
traitement, ou pour parler plus exactement une indemnité,
elle fut la même pour tous. On donna à l'Institut
au bout de quelques années un costume, c'est-à-dire
un uniforme. Les séances communes furent très
nombreuses. On décida qu'on y porterait toutes les
affaires qui intéressaient le corps, et toutes les
communications qui, dans chaque classe, auraient paru de nature
à mériter l'attention du monde savant.
Tout cela était excellent ; c'était la
réalisation d'une idée juste à laquelle
on ne peut qu'applaudir. Nous verrons qu'à force de
tirer des conséquences de cette idée juste,
on réussit à la dénaturer; mais les excès
dans lesquels on est tombé n'ôtent rien à
l'excellence de l'idée et des institutions qui en découlent.
Toutes ces institutions nous sont restées, à
l'exception de l'élection des membres par toutes les
classes réunies, et elles sont l'honneur et la force
de l'Institut sous sa forme actuelle. Nous avons même
conservé une séance annuelle dans laquelle toutes
les académies comparaissent à la fois devant
le public, comme pour attester la doctrine sur laquelle l'Institut
est fondé, et qui consiste à considérer
toutes les branches de la science comme les dialectes différents
d'une langue unique. J'incline même à penser
qu'on a un peu trop relâché, par les nouveaux
règlements et surtout dans l'usage, les liens qui devraient
unir les académies entre elles. Nous péchons
peut-être un peu par ce côté-là ;
à l'origine on péchait énormément
par le côté opposé. L'Institut actuel
est comme une république fédérative,
où chaque État garde son autonomie, sauf quelques
réserves d'intérêt général.
L'Institut de l'an IV était une république
une et indivisible, qui s'efforçait d'astreindre un
géomètre et un musicien aux mêmes préoccupations
et aux mêmes labeurs, assujettissement également
insupportable à l'un et à l'autre, et qu'on
ne pouvait tenter sérieusement de mettre en pratique
que dans un moment de nivellement universel et d'intrépidité
à toute épreuve.
Je résume mes objections contre le règlement
de l'an IV dans les six articles suivants.
l° On fit élire les membres de l'Institut,
non par leur classe, (les classes n'eurent que le droit
de dresser une liste de présentation), mais par l'Institut
tout entier.
2° Au lieu de demander à chaque classe un rapport
sur ses travaux de l'année, on exigea de l'Institut
un rapport collectif, et on le fit lire, non devant le public
qui suit les travaux des Académies, mais en pleine
séance du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des
Anciens.
3° On fit concourir toutes les classes indistinctement
à tous les travaux dont l'Institut était chargé.
4° On supprima les séances solennelles des classes,
et on les remplaça par quatre séances solennelles
de l'Institut, dans lesquelles chaque classe apportait une
part égale.
5° On ôta toute autorité aux présidents
et aux secrétaires, et il en résulta deux
choses : la première, que l'Institut passa tout
son temps à s'administrer, et la seconde, qu'il ne
fut pas administré du tout.
6° Enfin, on transforma cette illustre compagnie, dont
on vantait si haut l'indépendance, en bureau de renseignements
et quelquefois en bureau de police pour le ministre de l'intérieur.
1. Élections. Où éclatait
surtout la pensée d'absorber les classes dans la vie
commune, et dans l'unité de l'Institut, c'était
dans les élections. On s'était bien gardé
de permettre à l'une des classes de l'Institut d'y
introduire un nouveau membre ; elle ne pouvait que dresser
une liste de présentation. On n'était membre
de l'Institut que par la volonté, par l'élection
de l'Institut ; il fallait la consécration du
corps entier.
Voici comment on procédait. La section dans laquelle
la vacance s'était produite présentait à
la classe une liste de cinq candidats au moins. Si deux membres
de la classe demandaient qu'un ou plusieurs candidats fussent
ajoutés à la liste, la classe délibérait
par la voie du scrutin, séparément, sur chacun
de ces candidats.
La liste étant ainsi formée, chaque membre de
la classe portait sur son bulletin de vote les noms compris
dans cette liste suivant l'ordre de mérite qu'il leur
attribuait, en écrivant vis-à-vis du premier
nom un chiffre égal au nombre des candidats, vis-à-vis
du second le chiffre immédiatement inférieur,
et ainsi de suite jusqu'au dernier nom, vis-à-vis duquel
il écrivait le chiffre 1. Les secrétaires faisaient
la somme de tous ces nombres; et les candidats qui réunissaient
les plus grandes sommes formaient la liste de présentation
à l'Institut. L'Institut en assemblée générale
procédait à l'élection sur cette liste
en se conformant au même mode de scrutin. Comme on le
voit, la section compétente présentait à
la classe une liste de cinq candidats ; la classe réduisait
cette liste à trois, et sur ces trois, l'Institut en
choisissait un. L'avantage était d'identifier complètement
les trois classes, d'en faire un corps unique ; l'inconvénient,
de confier l'élection à des incompétents,
de donner à la notoriété la préférence
sur la capacité. L'Institut ne pouvait élire
en dehors de la liste, mais il pouvait élire le dernier
de la liste. Les peintres, les sculpteurs et les psychologues
prononçaient sur le mérite d'un astronome ou
d'un géomètre.
Entre beaucoup de cas que l'on pourrait citer, où l'Institut
réforma mal à propos le jugement de la classe,
en voici un. Il y avait une vacance dans la section de poésie.
La section propose à la classe la candidature de Fontanes,
qui était un poète. La classe l'adopte ;
mais usant d'un droit consacré par le règlement,
aux cinq noms de poètes présentés par
la classe, elle ajoute celui de Danse de Villoison, qui était
un érudit. Elle forme ensuite sa liste de candidats,
en mettant Fontanes au premier rang, et Villoison au dernier.
C'est Villoison qui est élu par l'assemblée
générale de l'Institut. Il devient membre de
la section de poésie, sans avoir jamais écrit
un vers français.
Il est certain qu'on n'arrive pas à exceller dans une
science ou dans un art, sans avoir un esprit élevé
et sans être un bon juge en toute matière intellectuelle ;
mais encore faut-il connaître une uvre pour en
apprécier le mérite, et l'on peut affirmer sans
crainte que Houdon ou Pajou n'avaient jamais lu le Lexique
d'Apollonius, qui est le principal titre de gloire de
Villoison.
2. Rapport unique pour les travaux des trois classes.
Tout est dans tout ; tout le monde doit comprendre
tout et s'intéresser à tout. Telle avait été
la règle de l'Encyclopédie, et telle était
celle de l'Institut. C'est en vertu de cette pensée
que l'Institut, qui, quatre fois par an, parlait au public,
devait parler, une fois par an, aux représentants de
la nation, et leur rendre compte des progrès accomplis
dans les sciences, les lettres et les arts.
Le compte rendu annuel est institué par le décret
organique de brumaire. Cet article, il faut en convenir, a
une noble apparence ; mais il prouve que les fondateurs
de l'Institut ont eu, pour leur belle création, plus
d'ambition que d'esprit pratique. Le compte rendu ne fut jamais
qu'une cérémonie. Un corps savant, introduit
pour une heure dans une assemblée politique, ne peut
évidemment y apporter une suite de démonstrations
de quelque valeur. L'orateur ne serait pas assez clair, l'auditoire
ne serait ni assez intelligent ni assez patient. Rien ne se
fait bien hors de sa place. L'idée de traiter la science
comme une des forces publiques et ses découvertes comme
des affaires d'État, est juste et grande ; mais
on s'aperçut bien vite que cette idée, comme
beaucoup d'autres de la Révolution, était plus
poétique que philosophique, et n'était pas bonne
à traduire en prose. L'orateur de l'Institut, ne pouvant
pas faire une leçon, fit seulement une harangue dans
laquelle il mêla à quelques généralités
dans le goût du temps une simple énumération
des découvertes les plus populaires. François
Arago regrettait amèrement qu'on n'eût pas conservé
cet usage en confiant chaque année à quelque
grand homme le soin de faire le rapport; mais les orateurs
de l'Institut ne furent pas de petits hommes, puisqu'ils s'appelaient
Lacépède, Daunou, Fontanes ; et cependant
ils firent de petits discours. Le Directoire exécutif,
pour ne pas être en reste avec le décret organique,
décida de son côté qu'à la fête
nationale du premier vendémiaire an VI, l'Institut
lirait un rapport sur « les productions du génie »
pendant la dernière année. Cette résolution
dut lui être inspirée par La Reveillère-Lépeaux,
dont on connaît le penchant pour la théophilantropie.
Le seul homme qui eut sur tout cela une idée juste
et pratique est le consul Napoléon Bonaparte. Au lieu
d'un discours adressé par l'Institut entier à
une assemblée distraite et incompétente, il
demanda à chaque classe de l'Institut un rapport détaillé,
imprimé, qui dut être remis entre ses mains avec
solennité, en séance du Conseil d'État.
On le voit, tout est changé. La solennité est
conservée comme hommage aux sciences et aux lettres.
Le chef de l'État, entouré du corps qui était
certainement le premier corps de l'État, au moins par
le fait, reçoit avec éclat les représentants
du travail intellectuel, et prend de leurs mains un rapport
qui est tout un livre. Bonaparte, selon son habitude, substituait
une fonction à une cérémonie. Il se souciait
peu d'une harangue vide et pompeuse, qui ne pouvait insister
sur rien, parce qu'elle était obligée de parler
de tout. Il voulait un rapport des savants sur la science
et des lettrés sur les lettres ; un long rapport,
écrit sans prétentions oratoires, et donnant
des détails assez nombreux et assez précis pour
être instructif. Ainsi compris, le compte rendu prenait
de l'importance ; mais à la condition d'embrasser
une période de quelque étendue. Une année
peut être stérile ; elle peut n'avoir produit
que des découvertes incertaines ou incomplètes.
Le premier consul décida qu'il serait quinquennal.
L'arrêté est trop important pour ne pas être
mis sous les yeux du lecteur.
« Arrêté du 13 ventôse
an X. Art. 1. L'Institut national de France formera
un tableau général de l'état et des
progrès des Sciences, des lettres et des arts, depuis
1789, jusqu'au 1er vendémiaire an X.
» Ce tableau, divisé en trois parties
correspondantes aux trois classes de l'Institut, sera présenté
au gouvernement dans le mois de fructidor an XI. Il
en sera formé et présenté un semblable
tous les cinq ans.
» Art. 2. Ce tableau sera porté au gouvernement
par une députation de chaque classe de l'Institut.
» La députation sera reçue par
les consuls en conseil d'état.
» Art. 3. A la même époque, l'Institut
national proposera au gouvernement ses vues concernant les
découvertes dont il croira l'application utile aux
services publics, les secours et encouragements dont les
sciences, les arts et les lettres auront besoin, et le perfectionnement
des méthodes employées dans les diverses branches
de l'enseignement public. »
Un ministre qui avait de grandes vues, mais à qui
le temps a manqué, M. Cousin, essaya, en 1840, de rétablir
cet usage. L'Institut a eu le tort de le laisser tomber une
seconde fois.
3. Travaux communs. II me suffira, pour
montrer ce qu'avait de regrettable l'excès de concentration
et de centralisation des travaux de l'Institut, de citer trois
exemples pris dans ses trois principales attributions :
les publications qu'il faisait, les établissements
qu'il patronnait, les places dont il disposait. Je ne cite
qu'un exemple pour chaque espèce ; j'en pourrais
citer un grand nombre.
L'Institut était chargé, entre autres publications
importantes, de reprendre la publication du Dictionnaire
de lAcadémie française : on nomma,
pour ce travail, une commission mixte où les trois
classes furent représentées en nombre égal.
Plusieurs établissements publics étaient sous
la direction ou tout au moins sous le haut patronage de l'Institut;
parmi eux, le conservatoire de musique. On demande ce que
pouvaient faire dans la commission chargée d'exercer
ce patronage des membres de la première et même
de la seconde classe.
Enfin l'Institut nommait tous les ans vingt citoyens, pris
hors de son sein, et chargés d'inspecter et de conseiller
l'agriculture. Ce n'étaient ni les membres de la section
d'économie rurale, ni ceux de la section de botanique
et de physique végétale, ni ceux, enfin de la
section d'histoire naturelle, qui étaient chargés
de choisir les inspecteurs de l'agriculture ; les membres
de ces sections n'avaient que leur voix, comme les membres
de la section de grammaire ou de la section d'architecture.
Le vote de Molé ou de Préville comptait autant
que celui de Chaptal. La difficulté, quoique toute
différente, n'était pas moins grande pour les
voyageurs membres de l'Institut. Le règlement voulait
qu'ils fussent choisis par tiers dans chacune des classes ;
mais la classe ne les nommait pas, elle ne pouvait que présenter
des candidats. La loi organique (La loi du
3 brumaire, an IV, art. V.) avait été
jusqu'à charger l'Institut, en corps, de désigner
les artistes qui, chaque année, seraient envoyés
à l'école de Rome. Le règlement décida
que les trois sections de peinture, de sculpture et d'architecture
choisiraient ces artistes au concours, mais pour les présenter
à l'Institut, qui, seul, avait le droit de les présenter
au Directoire (Règlement du 15 germinal
an IV, art. XXX.).
De nombreux tempéraments furent ainsi apportés
à la première conception, parce qu'après
tout il fallait vivre, et qu'on ne pouvait pas vivre dans
cette unité absolue. Le règlement du 15 germinal
an IV, qui, suivit la loi de si près, en établit
plusieurs ; les autres furent votés successivement
par l'Institut, ou passèrent dans l'usage sans avoir
été l'objet d'un vote. Mais comme on se trouvait
en présence d'un système, et d'un système
approuvé par tous les philosophes et admiré
par tous les contemporains, on en atténuait les inconvénients
sans pouvoir et même sans vouloir le supprimer. On avait
recours à des subtilités pour paraître
l'observer tout en le violant.
4. Séances publiques communes aux trois classes.
Il y aurait eu quelque utilité à en faire
une ; on en fit quatre. La séance unique, qui
subsiste encore aujourd'hui, a beaucoup moins d'intérêt
que les séances solennelles tenues par chaque classe.
Elle est très difficile à composer, quoiqu'elle
soit unique. Je décrirai, dans un chapitre particulier,
quelques-unes des séances publiques tenues dans les
premiers temps de l'Institut, et l'on verra que le programme
n'était pas varié, mais discordant; qu'il n'était
pas fait pour intéresser le public, mais pour l'accabler
d'ennui. On avait tellement compté sur la puissance
de l'unité et le prestige que cette conception encyclopédique
devait exercer sur les auditeurs, qu'on avait tenu à
donner trois lecteurs à chaque classe, et à
leur mesurer le temps également, ce qui, en réduisant
chaque lecture à vingt minutes, c'est-à-dire
à rien, faisait, grâce au temps perdu en applaudissements
ou en murmures, ou pour le passage d'un lecteur à un
autre, des séances de trois heures et demie, ou de
quatre heures. Encore proposa-t-on à diverses reprises
d'y ajouter des expériences de physique, des exhibitions
d'histoire naturelle, la lecture des mémoires couronnés,
etc.
5. Ladministration par scrutins. La Convention
avait tant aimé l'égalité, qu'elle n'avait
pas voulu souffrir pour elle-même de président
durable. Si à toutes forces elle établissait
quelque part une autorité, elle la faisait éphémère,
responsable, révocable. Elle n'eut pas grand'chose
à innover en ce genre pour les académies, je
parle des anciennes académies, dont l'organisation
était la plus républicaine du monde. Tous leurs
officiers, à l'exception d'un seul, étaient
élus pour un temps très limité, et chargés
de fonctions très restreintes. Cependant, elles avaient
un secrétaire perpétuel, qui, sous prétexte
d'être le greffier de la compagnie, en était
un peu le chef. Il y avait, dans certaines académies,
des pensionnaires et des honoraires. Partout, les plébéiens
coudoyaient les grands seigneurs. Ces plébéiens
étaient les confrères de leurs voisins, sans
doute ; ils étaient encore plus leurs clients
et leurs thuriféraires à gages. On entreprit
de changer tout cela.
D'abord, il ne fut plus question de secrétaires perpétuels.
Lakanal, qui avait ordinairement plus de bon sens, et qui,
dans maintes occasions, montra qu'il savait avoir de l'esprit
pratique, se laissa aller à traiter ces utiles fonctionnaires
comme des tyrans, et déclara, dans un de ses discours,
qu'il fallait épargner aux savants et aux lettrés
« le sanglant outrage » d'avoir leurs
affaires faites par un homme compétent et responsable.
Chaque classe eut un président, élu pour six
mois, et un vice-président, si elle le jugeait nécessaire ;
deux secrétaires, et au besoin un vice-secrétaire
élus pour un an, mais à six mois de distance
l'un de l'autre, de façon que chacun d'eux eût,
successivement deux collègues dans le cours de son
exercice. On ne donna, ni au président ni aux secrétaires,
aucune attribution administrative. Le président présidait,
c'est-à-dire qu'il donnait ou refusait la parole, et
maintenait l'ordre tant bien que mal pendant la séance.
Le secrétaire tenait la plume, faisait la correspondance,
mais d'après les ordres de la classe, qui prenait une
décision sur toutes les réponses à faire ;
il rédigeait des comptes rendus pour les séances
trimestrielles. Les employés subalternes de l'Institut
n'étaient pas sous ses ordres; ils dépendaient
directement des assemblées générales
qui les nommaient, les révoquaient, les suspendaient,
et les dirigeaient par voie de scrutin.
Chaque classe avait donc un président de six mois et
deux secrétaires d'un an. Mais il n'en était
pas ainsi de l'Institut. Les classes présidaient pendant
un mois, à tour de rôle. Par exemple, si le tour
de la première classe tombait en janvier, son bureau
était le bureau de l'Institut pendant le mois de janvier,
puis il cédait la place en février au bureau
de la seconde classe, qui lui-même passait la main,
en mars, au bureau de la troisième. La première
classe revenait au pouvoir en avril. Chaque président
de classe présidait ainsi, pendant son exercice, deux
séances générales, à trois mois
de distance l'une de l'autre, et il présidait la séance
publique trimestrielle, s'il avait la chance qu'elle échût
pendant son consulat. Le résultat est qu'on avait un
président et un secrétaire nouveau pour chaque
séance mensuelle, et qu'on était sûr de
ne pas être tyrannisé ou absorbé par des
pouvoirs si éphémères. En revanche, on
n'avait jamais pour officiers que des débutants. Il
n'y avait pas de routine ; mais il n'y avait pas non
plus de tradition, ni de suite dans les affaires. Une affaire
commencée par un bureau passait dans les mains d'un
autre, ou de plusieurs autres, si elle durait longtemps ;
c'était comme une organisation scientifique de l'anarchie.
Avec le temps, on n'y put tenir. Rien ne marchait, rien ne
se suivait; personne n'avait de zèle parce qu'on n'est
pas zélé pour une heure ; personne non
plus ne connaissait les affaires, ni même le règlement.
On avait poussé la jalousie jusqu'à interdire
les réélections immédiates. Un président
ne pouvait revenir qu'après six mois, les secrétaires
pouvaient être réélus, mais une fois seulement.
Indépendamment de la mauvaise administration, cet état
de choses entraînait des délibérations
perpétuelles, sans aucun intérêt, et des
pertes de temps déplorables. Un téméraire
s'aventura, après une expérience de quatre années,
à demander le rétablissement des secrétaires
perpétuels. On n'osa pas même discuter sa proposition ;
mais on mit sérieusement en avant la création
de secrétaires décennaux qui auraient ouvert
la voie. C'est le chemin que suivit le consul Bonaparte pour
arriver à l'Empire ; l'expérience lui réussit.
L'Institut n'eut pas tant de chance sous le Directoire ;
il avait été créé dans l'anarchie,
et il y resta.
On avait donc bien réellement créé l'égalité
des membres devant les fonctions et on l'avait créée
par le moyen le plus simple et le plus funeste, en réduisant
les fonctions à rien. On se flattait de l'avoir aussi
créée devant la situation sociale ; mais
cette autre égalité était plus apparente
que réelle. Il n'y a d'égalité que l'égalité
devant la loi, et elle ne peut exister dans un État
que quand les pouvoirs y sont séparés, pondérés,
et maintenus dans leur situation respective par des garanties
sérieuses. Duclos ou Thomas n'étaient pas aussi
loin du maréchal de Richelieu ou du comte de Clermont,
prince du sang, que Poirier ou Mercier l'étaient du
citoyen Bonaparte. L'Institut était composé,
comme autrefois les académies, de savants, de lettrés
et de grands seigneurs. On ne peut même dire que tous
ces grands seigneurs de nouvelle sorte entraient à
l'Institut à cause de leurs mérites. Talleyrand,
Sieyès, Cambacérès, Merlin, beaucoup
d'autres, sans parler de Bonaparte, étaient de grands
esprits ; mais des hommes tels que Creuzé-Latouche,
Garran-Coulon, Baudin des Ardennes, Lacuée, membres
de la classe des sciences morales, qui sont si petits aujourd'hui,
et qui alors comptaient dans le gouvernement et les assemblées,
durent évidemment leur élection à toute
autre cause qu'à leurs travaux littéraires.
Bonaparte écrivit à l'Institut, le jour de son
élection comme membre de la première classe,
qu'il serait longtemps un disciple avant d'être un confrère.
II se lassa d'être un confrère avec le temps,
et déclara que son vrai titre devait être celui
de protecteur.
C'est l'âge des métamorphoses. Des régicides
passent altesses. Des jacobins se prosternent ventre à
terre. Bonaparte est plus hautain que Louis XIV.
Le 27 février 1808, Chénier lui présente
son rapport sur les travaux de l'Institut. L'empereur répond :
« J'attache du prix à vos travaux. Ils
tendent à éclairer mes peuples, et sont nécessaires
à la gloire de ma couronne.
» Vous pouvez compter sur ma protection. »
6° Transformation de l'Institut en bureau consultatif
du ministère de lintérieur.
Le dernier malheur de l'Institut était d'être
investi d'une véritable fonction publique. Cela n'existait
pas pour les académies de l'ancien régime. L'Académie
des inscriptions avait été fondée pour
faire des inscriptions ; ce fut, au commencement, son
occupation principale, quand elle n'était encore que
« la petite Académie » ;
mais outre qu'on ne fait pas des inscriptions très
fréquemment, ce n'est pas être associé
à la puissance publique, et ce n'est pas vivre dans
sa dépendance, que d'être appelé de loin
en loin à écrire une phrase en latin pour consacrer
un événement célèbre. Talleyrand,
dans ce mémorable plan d'instruction publique, qui
fut sur toutes ces matières le premier manifeste de
la Révolution, et qui est resté le plus éclatant,
avait donné à l'Institut la direction de l'instruction
dans toute la France. La même idée se retrouve
dans Condorcet, qui fait en même temps, de la Société
royale (c'est le nom qu'il donne à son Institut) un
corps enseignant. Ne parlons pas de cet enseignement par la
Société royale, puisqu'il n'a jamais été
établi, et que la fondation des Facultés et
des écoles supérieures l'a rendu inutile. La
direction de l'enseignement, au moment où Talleyrand,
Condorcet et d'autres, parlaient de la confier à l'Institut,
ne ressemblait guère à ce qu'est aujourd'hui
le ministère de l'Instruction publique. Il y avait
fort peu d'écoles ; celles qu'on projetait, et
elles étaient très nombreuses, n'approchaient
pas cependant de ce que nous voyons à présent ;
enfin, et surtout, on ne rêvait pas un gouvernement
aussi complet des méthodes et des personnes. On laissait
beaucoup aux municipalités, aux directoires de départements,
à l'initiative des maîtres. Ce n'en était
pas moins une administration grave et compliquée. On
ne fut pas longtemps à comprendre qu'il ne fallait
pas mettre un corps à la tête de l'enseignement,
mais un homme ; et quand l'Institut fut enfin fondé
en l'an IV, après avoir été tant
de fois promis, il y avait en dehors de lui une direction
de l'instruction publique. Le directeur était Ginguené.
Il assista à la séance d'inauguration de l'Institut,
avec le ministre de l'intérieur, et fit lui-même
partie de la troisième classe. Ce n'est pas une direction
que le gouvernement confia à l'Institut à cette
dernière époque ; il lui demanda une coopération
d'une autre sorte. Il en fit un bureau de consultation.
La loi du 3 brumaire an IV destinait l'Institut, premièrement
à perfectionner les sciences et les arts et, secondement,
« à suivre, conformément aux lois
et arrêtés du directoire exécutif, les
travaux scientifiques et littéraires qui auraient pour
objet l'utilité générale et la gloire
de la République ». Ce secondement, qui
avait paru tout simple aux législateurs, était
gros de périls, car il donnait au gouvernement le droit
de diriger les travaux de l'Institut et d'absorber le temps
de ses membres. Déjà la Convention, après
avoir supprimé l'Académie des sciences, avait
découvert qu'elle ne pouvait pas s'en passer. Elle
avait tenté de la conserver comme une commission à
ses ordres.
L'Institut était chargé par la loi organique
de la fixation de l'unité des poids et mesures. On
ne tarda pas à y ajouter d'autres travaux. Ainsi, dès
l'année de sa fondation, nous le voyons étudiant,
par ordre, le projet d'une nouvelle division géographique
de la France. En thermidor de la même année,
il nomme une commission mixte pour préparer, de concert
avec la commission des Cinq-Cents, l'organisation des écoles
spéciales. Il se trouve cette fois associé directement
au travail législatif, et la seconde classe décide
que ses commissaires lui rendront compte de tout ce qui se
fera dans la commission, « afin qu'elle puisse
en délibérer ». Le Directoire charge
l'Institut de préparer le projet de récompenses
nationales pour l'encouragement des arts et métiers,
à la place du bureau consultatif des arts. C'est une
attribution qui aurait pu convenir à un Conseil d'État.
L'Institut discute le projet article par article. Le commissaire
de la seconde classe est Lacuée.
Plus tard, le Directoire décide qu'à la fête
nationale du 1er vendémiaire an VI (22 septembre 1797)
l'Institut lira un rapport sur « les productions
du génie » pendant la dernière année.
Il lui demande, en outre, pour la même fête, une
liste raisonnée des traités élémentaires
de morale récemment parus ; puis il s'aperçoit
qu'en portant ainsi un jugement public sur la morale dans
une occasion solennelle, l'Institut va se trouver érigé
en une sorte de concile national, et cette partie du programme
est retranchée. Le rapport sur les productions du génie
paraît au contraire si conforme aux attributions de
l'Institut et au vu du gouvernement, qu'il reste établi
qu'on publiera chaque année la liste des productions
dans les sciences, la littérature et les arts, dignes
de l'attention publique et des encouragements de l'État.
L'Institut était chargé par la loi organique
de distribuer, en son propre nom, des récompenses ;
cela est tout naturel, c'est une des attributions d'un corps
savant. Mais toute autre est la fonction qui lui tut donnée
de servir de bureau consultatif au ministre de l'intérieur
pour examiner les dossiers et apprécier les mérites
de ceux qui sollicitaient des indemnités ou des pensions,
à titre de savants ou de lettrés. Dans le premier
cas, les membres de l'Institut étaient des juges ;
ils n'étaient que des commis dans le second. Voici
comment cet abus s'introduisit.
La nation avait besoin d'hommes. Elle avait des hommes de
premier ordre dans la politique et dans l'armée ;
elle avait même des savants et des écrivains
illustres : il est facile de s'en convaincre en jetant
les yeux sur la liste de l'Institut. Cependant l'émigration
avait fait sortir de France un grand nombre de gens éclairés ;
d'autres avaient péri dans les massacres ou sur l'échafaud.
Le clergé avait été décimé.
Les moines et les prêtres qui survivaient à la
Terreur étaient déportés ou cachés.
Même quand des lois plus douces et des dispositions
plus tolérantes de l'esprit public leur permirent de
reparaître, et de reprendre l'exercice du culte, ils
furent partout écartés de l'enseignement. On
voulait des écoles, on ne trouvait pas de maîtres.
Dans le désir très louable de relever les hautes
études, on mit des fonds à la disposition du
ministre de l'intérieur pour récompenser ce
qu'on appelait les productions du génie. Bénézech
s'empressa de créer un bureau, et le bureau de faire
pleuvoir les récompenses ministérielles sur
le génie bien pensant et bien appuyé. Quand
l'Institut fut créé, on pensa, avec raison,
qu'il remplirait mieux cette tâche que tous les bureaux
du monde, non seulement à cause de sa compétence,
mais à cause de son indépendance ; on ne
vit pas qu'un tel métier le dégradait profondément,
et finirait par l'absorber.
Il y avait encore une autre source de travail, qu'on peut
appeler travail gouvernemental ; c'étaient les
investigations du citoyen Denormandie, liquidateur de la dette
publique. Lorsqu'il rencontrait un savant ou un homme de lettres
sur la liste des pensionnaires de l'État, il questionnait
l'Institut pour savoir si la pension devait être maintenue,
diminuée ou supprimée. Il est à croire
qu'il ne prenait pas son parti sans en référer
au ministre, à qui la décision appartenait dans
tous les cas ; et il résultait de cette façon
de procéder qu'un grand corps tel que l'Institut de
France, réunissant dans son sein toutes les illustrations
de la science et des lettres, était réduit à
remplir les fonctions d'un bureau de renseignement.
L'Institut n'examinait pas seulement les livres qui lui venaient
par le ministre. Il était à la disposition du
premier venu. Le procès-verbal de la séance
tenue par la seconde classe le 24 prairial an IV mentionne
l'envoi d'un mémoire anonyme. Les commissaires nommés
pour procéder à l'examen sont Dupont de Nemours
et Rderer. Les envois d'ouvrages anonymes sont une exception,
mais je pourrais citer des lettres, signées de noms
inconnus, n'indiquant d'ailleurs ni profession, ni qualité,
posant à l'Institut des questions sans intérêt,
dans un langage et avec une orthographe qui dénoncent
l'absence complète d'éducation. Très
souvent on écrivait à l'Institut ou à
une classe pour l'inviter à une séance d'inauguration,
ou à une fête patriotique, ou pour le prier d'examiner
un établissement privé d'instruction publique.
Dans les commencements il y allait ; il nommait des commissaires.
L'abus devint trop fréquent; il écrivit qu'il
était établi pour la République, non
pour une commune ou un arrondissement, et qu'il n'assistait
à des cérémonies que quand il y était
appelé par la loi ou par le gouvernement. Un chef d'institution
eut l'idée d'écrire à la seconde classe
pour la prier de faire examiner ses élèves par
deux commissaires, l'assurant que cette visite ne pouvait
qu'exercer une influence très salutaire sur l'esprit
des familles. Pour cette fois l'Institut ne jugea pas à
propos de répondre.
Il avait fini avec le temps par se trouver surchargé,
humilié, quelquefois embarrassé. Il n'était
plus maître de son temps et de son travail. Chaque classe
siégeait deux fois par décade, ce qui faisait
par an soixante-douze séances de classe, en tout quatre-vingt-huit
séances en comptant les douze séances trimestrielles
et les quatre séances publiques. Les séances
de sections et les séances de commissions devaient
doubler ou tripler ce nombre. Dans la seconde classe, qui
était toute remplie de hauts fonctionnaires, directeurs,
ministres, ambassadeurs, députés, etc., les
académiciens qui, n'étant qu'académiciens,
faisaient la besogne des autres, devaient être accablés.
Ils furent obligés d'augmenter la durée de leurs
séances et de les faire commencer à cinq heures
et demie au lieu de six heures et demie, heure réglementaire
(12 prairial an VI). Les commissions
étaient si nombreuses qu'elles ne faisaient plus rien.
On nomma, le 7 germinal an VIII, une commission chargée
d'activer le travail des autres commissions. Je ne trouve
d'elle qu'une résolution votée quelques jours
après sa formation (le 22 germinal) et portant que
le premier élu de chaque section et de chaque commission
la représentera, la réunira, la présidera ;
ce règlement nous est à peu près resté ;
et que, le premier de chaque mois, l'agent du secrétariat
remettra au président le tableau des sections et des
commissions dont le travail est en souffrance. Il est évident
que l'Institut siégeait tous les jours, et qu'il passait
le temps de ses séances à faire des scrutins.
Il ne paraît pas qu'il ait songé à se
soustraire aux corvées que lui imposait presque journellement
le ministre de l'intérieur, mais il cessa de se tenir
aux ordres de tous les barbouilleurs de papier. D'abord, pour
épargner le temps, il décida que les commissaires
chargés de l'examen des mémoires ne seraient
plus nommés au scrutin, et que le bureau les désignerait.
Dans le début, la classe lisait les mémoires
avant de les renvoyer à une commission; ils furent
désormais renvoyés directement à un membre,
chargé de les lire et de décider s'ils étaient,
oui ou non, dignes d'un examen. S'il rendait un avis favorable,
on nommait une commission ; dans le cas contraire, on
renvoyait le manuscrit à l'auteur, sans plus ample
informé. Cette résolution tutélaire ne
fut prise que tardivement par un arrêté de la
seconde classe en date du 17 vendémiaire an X (10 octobre
1801 ).
La première classe usa d'un autre moyen, non pas pour
épargner son temps, mais pour dégager ou diminuer
sa responsabilité. Elle décida de remplacer
les appréciations détaillées par des
formules toutes faites. Les rapports durent être, à
l'avenir, terminés par une de ces formules : « L'Institut
regarde cette découverte ou cette invention comme un
objet de second, premier ou troisième ordre ; »
ou bien : « L'Institut ne trouve dans cette
découverte ou invention aucune utilité directe. »
La seconde classe adhéra à cette résolution,
qui ne remédiait pas à grand'chose, et sert
seulement à montrer l'intensité du mal.
On se demande comment les hommes de premier ordre, qui abondaient
dans l'Institut, se sont soumis à un tel régime.
Cela tient en partie à une des erreurs du temps. On
était engoué de l'utilité. On ne voulait
voir que cela. Quand on part de cette préoccupation,
il est rare qu'on ne tombe pas dans une sorte de positivisme
pratique qui est moins utile qu'on ne le pense, et qui est
souvent très funeste. Les utilitaires, car on a créé
ce nom pour eux, s'imaginent, par exemple, qu'ils font quelque
chose de très intelligent quand ils transforment le
palais de Saint-Germain en pénitencier. Ils appellent
cela le rendre utile ; et en effet, il devient utile
à garder des prisonniers ; et il cesse d'être
utile à élever l'esprit par sa beauté
architecturale et par les souvenirs qu'il rappelle aux amants
de l'histoire et de la patrie. Sous le Directoire, on croyait
volontiers que la science n'était utile que si elle
multipliait les aliments, les vêtements, les engins
de guerre. La philosophie, malgré ce qu'elle venait
de faire dans le monde, paraissait presque inutile. Elle ne
se relevait qu'en combattant la superstition, ou en inventant
la pasigraphie. La poésie venait au dernier rang parmi
les exercices de l'esprit humain. On la croyait propre uniquement
à écrire des cantates pour la fêle de
la vieillesse. Il n'est pas étonnant que la philosophie
et la poésie disparussent : l'utile chassait du
monde le divin.
C'est ainsi qu'avec la meilleure foi du monde on détournait
l'Institut du but généreux de sa fondation.
On l'avait voulu libre, on l'asservissait aux bureaux du citoyen
Bénézech. On l'avait voulu philosophe, et on
lui jetait des monceaux d'inepties à juger et à
classer. On l'avait créé pour le ciel et on
l'attachait aux plus grossiers intérêts de la
terre. Muraire avait dit, dans son rapport sur le règlement
au Conseil des Anciens : « Rien ne doit gêner
dans les sociétés savantes la liberté
entière de la pensée, la liberté absolue
des opinions, le choix illimité des travaux. »
Et il avait ajouté un peu plus loin : « Ce
sont des sociétés essentiellement libres, et
nulles si elles ne l'étaient pas. » Voilà
sans contredit de belles paroles ; mais d'un côté
le règlement, qui méconnaissait les différences
d'instincts et d'aptitudes, et de l'autre le gouvernement,
qui usait et abusait de son droit de réquisition, faisaient
de cette indépendance prétendue une véritable
chimère.
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