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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- IV -

LE RÈGLEMENT

 

On peut écrire isolément l'histoire des anciennes académies, et peut-être celle des académies nouvelles, qui ont été reconstituées en 1816 ; mais l'Institut proprement dit, dans les deux périodes de 1795 à 1803, et de 1803 à 1816, forme un corps tellement homogène qu'on ne peut suivre l'histoire d'une de ses classes, si l’on ne connaît le règlement qui les régissait toutes, et qui les réunissait constamment dans une action et une vie communes.

J'ai déjà raconté comment les anciennes académies, menacées dans leur existence, avaient essayé de se sauver en présentant elles-mêmes à l'Assemblée constituante un projet de réorganisation. Le projet fut renvoyé à l'examen de Mirabeau, dont les conclusions, dictées par Chamfort, furent loin de leur être favorables. Il mourut avant de prononcer son discours ; mais on trouva son projet dans ses papiers, on le publia, et Chamfort, acharné à sa proie, écrivit lui-même, avec un redoublement d'injures, contre le corps dont il faisait partie. Tous ces efforts étaient inutiles. On n'avait pas besoin de tuer les académies ; elles avaient une maladie qui est dangereuse en tout temps, et qui, à cette date, était mortelle : elles étaient impopulaires. L'Assemblée constituante n'eut pas le temps de les anéantir : anéantir, est le mot dont Mirabeau s'était servi. La Convention s'en chargea à l'heure des grandes exterminations. Puis, quand elle échappa elle-même à la domination des Jacobins, elle les rétablit, sous le nom d'Institut, dans des conditions nouvelles. Nous verrons qu'elle les avait à la fois fortifiées et affaiblies. Le temps a supprimé ou atténué les défauts, et l'Institut, tel qu'il existe aujourd'hui, a conservé une partie de ce que la Convention lui avait donné, et retrouvé tout ce qu'elle lui avait fait perdre. Le public, qui avait gardé sa colère contre les académies, ne se douta pas qu'on venait de les rétablir ; et les auteurs du décret de brumaire crurent eux-mêmes qu'il y avait plus de différences que d'analogies entre les académies et l'Institut.

Le Comité d'instruction publique, qui rédigea la loi de brumaire et forma la liste du tiers électeur eut deux idées heureuses : la première, de comprendre dans ses choix beaucoup d'anciens membres des académies, et la seconde, de charger l'Institut lui-même de rédiger les règlements relatifs à ses travaux, en réservant au corps législatif le soin de les examiner, et de les transformer en loi. Le projet de règlement fut promptement terminé. La loi de brumaire avait fixé les points principaux ; les souvenirs des anciens académiciens firent le reste. L'arrêté du Directoire qui nommait les quarante-huit premiers membres, ou le tiers électeur, est du 20 novembre 1795. Ce tiers nomma un second tiers le 10 décembre, et les deux tiers réunis nommèrent le troisième, le 14 décembre. Le projet de règlement fut aussitôt préparé par une commission mixte de douze membres, où Daunou, Sieyès, de Lisle de Sales, Grégoire représentaient la seconde classe. Il était en état d'être présenté au conseil des Cinq Cents un mois après. Il fut déposé sur le bureau, par le président de l'Institut dans la séance du 21 janvier (1er pluviôse an IV).

Il n'y eut aucune lenteur, ni dans le conseil des Cinq-Cents, ni dans le conseil des Anciens. Les membres des deux commissions législatives étaient pour la plupart des membres de l'Institut. Lakanal, qui fut le rapporteur au conseil des Cinq-Cents, appartenait à la classe des sciences morales et politiques. Il fit voter la loi en une séance ; c'était le projet même de l'Institut, avec un seul changement, improvisé au cours de la délibération, qui parut insignifiant, et qui au fond était très regrettable. Il s'agit de la publicité des séances ordinaires ; j'aurai l'occasion d'y revenir. Muraire fit le rapport au Conseil des Anciens qui n'avait pas le droit d'amendement, et ne pouvait qu'approuver ou rejeter l'ensemble des projets de loi. Le Conseil des Anciens approuva. Ce vote qui terminait tout et donnait au projet élaboré par l'Institut le caractère d'une loi de l'État, eut lieu le 15 germinal an IV (4 avril 1796). Le même jour, l'Institut au grand complet et en possession de son règlement définitif, tint la première de ses séances publiques.

Les anciennes académies avaient été créées séparément, à des époques différentes, sans aucune idée d'affiliation entre elles et de vie commune. Elles avaient chacune leur règlement et leurs usages particuliers. On pourrait presque dire qu'elles appartenaient à trois mondes différents. Les membres de l'Académie française, les « quarante » comme on les appelait quelquefois, étaient ou de véritables grands seigneurs, ou des lettrés admis dans la familiarité des grands seigneurs. L'Académie des inscriptions, qui ne réunissait que des érudits, se recrutait fréquemment dans les cloîtres. Il y avait à l'Académie des sciences des officiers, des marins, des ingénieurs, des financiers. Quant à l'Académie des beaux-arts, elle n'avait guère de commun avec les autres que ce nom d'académie. C'était une société de peintres et de sculpteurs qui faisaient des expositions, et tenaient une école ; elle appartenait à la maison du roi, et par ce moyen échappait à une autre association, constituée en corps de métier ou jurande, avec laquelle elle eut de nombreux démêlés en justice, et qui était composée de maçons, d'architectes et d'artistes d'un ordre inférieur. Les rapports des trois autres académies entre elles tenaient surtout à ce que plusieurs membres appartenaient à la fois à deux compagnies. La communauté des travaux amenait aussi des rapprochements, qui n'avaient rien que d'accidentel. Il semble que l'Académie française était, au début, plus rapprochée de l'Académie des inscriptions, et qu'elle eut plus de rapports avec l'Académie des sciences, lorsque, vers le milieu du XVIIIe siècle, elle fit à la philosophie, dans son propre sein, une part au moins égale à celle de la littérature.

Tandis que le public ignorant reprochait aux anciennes académies leur prétendue servilité, les philosophes de la Constituante, de la Législative et de la Convention étaient surtout frappés de leur isolement. Ils étaient imbus des principes de l'Encyclopédie, qui cherchait partout les rapports des choses, et s'étudiait à diminuer ou à supprimer les différences. Sous l'ancien régime, les savants, les lettrés et les artistes, parqués dans des académies différentes, ignoraient ce que faisaient leurs voisins. C'était là, disait-on, une cause permanente de stérilité pour les esprits et d'étroitesse dans les idées. Les réformateurs de la société française et de l'esprit humain, car ils ne visaient pas moins haut, et c'était encore un héritage de l'Encyclopédie, entreprirent de réagir contre ce mal, qui leur paraissait le plus grand de tous. Ils voulurent un corps unique, divisé en classes et en sections pour les besoins du travail, où tous les exercices de la pensée se développeraient l'un par l'autre, en se prêtant un mutuel appui.

Pour atteindre ce but, il fut décidé que tous les membres de l'Institut lui appartiendraient au même titre ; qu'ils seraient, quelle que fût leur classe, des membres de l'Institut, élus par le corps entier, ayant les mêmes fonctions, les mêmes droits, les mêmes honneurs ; qu'on ne pourrait être élu dans deux classes, car on n'est pas élu deux fois à la même fonction et à la même dignité, mais que chaque membre aurait le droit de siéger dans chaque classe et d'y prendre la parole. Quand il y eut un traitement, ou pour parler plus exactement une indemnité, elle fut la même pour tous. On donna à l'Institut au bout de quelques années un costume, c'est-à-dire un uniforme. Les séances communes furent très nombreuses. On décida qu'on y porterait toutes les affaires qui intéressaient le corps, et toutes les communications qui, dans chaque classe, auraient paru de nature à mériter l'attention du monde savant.

Tout cela était excellent ; c'était la réalisation d'une idée juste à laquelle on ne peut qu'applaudir. Nous verrons qu'à force de tirer des conséquences de cette idée juste, on réussit à la dénaturer; mais les excès dans lesquels on est tombé n'ôtent rien à l'excellence de l'idée et des institutions qui en découlent. Toutes ces institutions nous sont restées, à l'exception de l'élection des membres par toutes les classes réunies, et elles sont l'honneur et la force de l'Institut sous sa forme actuelle. Nous avons même conservé une séance annuelle dans laquelle toutes les académies comparaissent à la fois devant le public, comme pour attester la doctrine sur laquelle l'Institut est fondé, et qui consiste à considérer toutes les branches de la science comme les dialectes différents d'une langue unique. J'incline même à penser qu'on a un peu trop relâché, par les nouveaux règlements et surtout dans l'usage, les liens qui devraient unir les académies entre elles. Nous péchons peut-être un peu par ce côté-là ; à l'origine on péchait énormément par le côté opposé. L'Institut actuel est comme une république fédérative, où chaque État garde son autonomie, sauf quelques réserves d'intérêt général. L'Institut de l'an IV était une république une et indivisible, qui s'efforçait d'astreindre un géomètre et un musicien aux mêmes préoccupations et aux mêmes labeurs, assujettissement également insupportable à l'un et à l'autre, et qu'on ne pouvait tenter sérieusement de mettre en pratique que dans un moment de nivellement universel et d'intrépidité à toute épreuve.

Je résume mes objections contre le règlement de l'an IV dans les six articles suivants.

l° On fit élire les membres de l'Institut, non par leur classe, (les classes n'eurent que le droit de dresser une liste de présentation), mais par l'Institut tout entier.

2° Au lieu de demander à chaque classe un rapport sur ses travaux de l'année, on exigea de l'Institut un rapport collectif, et on le fit lire, non devant le public qui suit les travaux des Académies, mais en pleine séance du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil des Anciens.

3° On fit concourir toutes les classes indistinctement à tous les travaux dont l'Institut était chargé.

4° On supprima les séances solennelles des classes, et on les remplaça par quatre séances solennelles de l'Institut, dans lesquelles chaque classe apportait une part égale.

5° On ôta toute autorité aux présidents et aux secrétaires, et il en résulta deux choses : la première, que l'Institut passa tout son temps à s'administrer, et la seconde, qu'il ne fut pas administré du tout.

6° Enfin, on transforma cette illustre compagnie, dont on vantait si haut l'indépendance, en bureau de renseignements et quelquefois en bureau de police pour le ministre de l'intérieur.

1. Élections. — Où éclatait surtout la pensée d'absorber les classes dans la vie commune, et dans l'unité de l'Institut, c'était dans les élections. On s'était bien gardé de permettre à l'une des classes de l'Institut d'y introduire un nouveau membre ; elle ne pouvait que dresser une liste de présentation. On n'était membre de l'Institut que par la volonté, par l'élection de l'Institut ; il fallait la consécration du corps entier.

Voici comment on procédait. La section dans laquelle la vacance s'était produite présentait à la classe une liste de cinq candidats au moins. Si deux membres de la classe demandaient qu'un ou plusieurs candidats fussent ajoutés à la liste, la classe délibérait par la voie du scrutin, séparément, sur chacun de ces candidats.

La liste étant ainsi formée, chaque membre de la classe portait sur son bulletin de vote les noms compris dans cette liste suivant l'ordre de mérite qu'il leur attribuait, en écrivant vis-à-vis du premier nom un chiffre égal au nombre des candidats, vis-à-vis du second le chiffre immédiatement inférieur, et ainsi de suite jusqu'au dernier nom, vis-à-vis duquel il écrivait le chiffre 1. Les secrétaires faisaient la somme de tous ces nombres; et les candidats qui réunissaient les plus grandes sommes formaient la liste de présentation à l'Institut. L'Institut en assemblée générale procédait à l'élection sur cette liste en se conformant au même mode de scrutin. Comme on le voit, la section compétente présentait à la classe une liste de cinq candidats ; la classe réduisait cette liste à trois, et sur ces trois, l'Institut en choisissait un. L'avantage était d'identifier complètement les trois classes, d'en faire un corps unique ; l'inconvénient, de confier l'élection à des incompétents, de donner à la notoriété la préférence sur la capacité. L'Institut ne pouvait élire en dehors de la liste, mais il pouvait élire le dernier de la liste. Les peintres, les sculpteurs et les psychologues prononçaient sur le mérite d'un astronome ou d'un géomètre.

Entre beaucoup de cas que l'on pourrait citer, où l'Institut réforma mal à propos le jugement de la classe, en voici un. Il y avait une vacance dans la section de poésie. La section propose à la classe la candidature de Fontanes, qui était un poète. La classe l'adopte ; mais usant d'un droit consacré par le règlement, aux cinq noms de poètes présentés par la classe, elle ajoute celui de Danse de Villoison, qui était un érudit. Elle forme ensuite sa liste de candidats, en mettant Fontanes au premier rang, et Villoison au dernier. C'est Villoison qui est élu par l'assemblée générale de l'Institut. Il devient membre de la section de poésie, sans avoir jamais écrit un vers français.

Il est certain qu'on n'arrive pas à exceller dans une science ou dans un art, sans avoir un esprit élevé et sans être un bon juge en toute matière intellectuelle ; mais encore faut-il connaître une œuvre pour en apprécier le mérite, et l'on peut affirmer sans crainte que Houdon ou Pajou n'avaient jamais lu le Lexique d'Apollonius, qui est le principal titre de gloire de Villoison.


2. Rapport unique pour les travaux des trois classes. — Tout est dans tout ; tout le monde doit comprendre tout et s'intéresser à tout. Telle avait été la règle de l'Encyclopédie, et telle était celle de l'Institut. C'est en vertu de cette pensée que l'Institut, qui, quatre fois par an, parlait au public, devait parler, une fois par an, aux représentants de la nation, et leur rendre compte des progrès accomplis dans les sciences, les lettres et les arts.

Le compte rendu annuel est institué par le décret organique de brumaire. Cet article, il faut en convenir, a une noble apparence ; mais il prouve que les fondateurs de l'Institut ont eu, pour leur belle création, plus d'ambition que d'esprit pratique. Le compte rendu ne fut jamais qu'une cérémonie. Un corps savant, introduit pour une heure dans une assemblée politique, ne peut évidemment y apporter une suite de démonstrations de quelque valeur. L'orateur ne serait pas assez clair, l'auditoire ne serait ni assez intelligent ni assez patient. Rien ne se fait bien hors de sa place. L'idée de traiter la science comme une des forces publiques et ses découvertes comme des affaires d'État, est juste et grande ; mais on s'aperçut bien vite que cette idée, comme beaucoup d'autres de la Révolution, était plus poétique que philosophique, et n'était pas bonne à traduire en prose. L'orateur de l'Institut, ne pouvant pas faire une leçon, fit seulement une harangue dans laquelle il mêla à quelques généralités dans le goût du temps une simple énumération des découvertes les plus populaires. François Arago regrettait amèrement qu'on n'eût pas conservé cet usage en confiant chaque année à quelque grand homme le soin de faire le rapport; mais les orateurs de l'Institut ne furent pas de petits hommes, puisqu'ils s'appelaient Lacépède, Daunou, Fontanes ; et cependant ils firent de petits discours. Le Directoire exécutif, pour ne pas être en reste avec le décret organique, décida de son côté qu'à la fête nationale du premier vendémiaire an VI, l'Institut lirait un rapport sur « les productions du génie » pendant la dernière année. Cette résolution dut lui être inspirée par La Reveillère-Lépeaux, dont on connaît le penchant pour la théophilantropie.

Le seul homme qui eut sur tout cela une idée juste et pratique est le consul Napoléon Bonaparte. Au lieu d'un discours adressé par l'Institut entier à une assemblée distraite et incompétente, il demanda à chaque classe de l'Institut un rapport détaillé, imprimé, qui dut être remis entre ses mains avec solennité, en séance du Conseil d'État. On le voit, tout est changé. La solennité est conservée comme hommage aux sciences et aux lettres. Le chef de l'État, entouré du corps qui était certainement le premier corps de l'État, au moins par le fait, reçoit avec éclat les représentants du travail intellectuel, et prend de leurs mains un rapport qui est tout un livre. Bonaparte, selon son habitude, substituait une fonction à une cérémonie. Il se souciait peu d'une harangue vide et pompeuse, qui ne pouvait insister sur rien, parce qu'elle était obligée de parler de tout. Il voulait un rapport des savants sur la science et des lettrés sur les lettres ; un long rapport, écrit sans prétentions oratoires, et donnant des détails assez nombreux et assez précis pour être instructif. Ainsi compris, le compte rendu prenait de l'importance ; mais à la condition d'embrasser une période de quelque étendue. Une année peut être stérile ; elle peut n'avoir produit que des découvertes incertaines ou incomplètes. Le premier consul décida qu'il serait quinquennal. L'arrêté est trop important pour ne pas être mis sous les yeux du lecteur.

« Arrêté du 13 ventôse an X. Art. 1. L'Institut national de France formera un tableau général de l'état et des progrès des Sciences, des lettres et des arts, depuis 1789, jusqu'au 1er vendémiaire an X.

» Ce tableau, divisé en trois parties correspondantes aux trois classes de l'Institut, sera présenté au gouvernement dans le mois de fructidor an XI. Il en sera formé et présenté un semblable tous les cinq ans.

» Art. 2. Ce tableau sera porté au gouvernement par une députation de chaque classe de l'Institut.

» La députation sera reçue par les consuls en conseil d'état.

» Art. 3. A la même époque, l'Institut national proposera au gouvernement ses vues concernant les découvertes dont il croira l'application utile aux services publics, les secours et encouragements dont les sciences, les arts et les lettres auront besoin, et le perfectionnement des méthodes employées dans les diverses branches de l'enseignement public. »

Un ministre qui avait de grandes vues, mais à qui le temps a manqué, M. Cousin, essaya, en 1840, de rétablir cet usage. L'Institut a eu le tort de le laisser tomber une seconde fois.


3. Travaux communs. — II me suffira, pour montrer ce qu'avait de regrettable l'excès de concentration et de centralisation des travaux de l'Institut, de citer trois exemples pris dans ses trois principales attributions : les publications qu'il faisait, les établissements qu'il patronnait, les places dont il disposait. Je ne cite qu'un exemple pour chaque espèce ; j'en pourrais citer un grand nombre.

L'Institut était chargé, entre autres publications importantes, de reprendre la publication du Dictionnaire de l’Académie française : on nomma, pour ce travail, une commission mixte où les trois classes furent représentées en nombre égal.

Plusieurs établissements publics étaient sous la direction ou tout au moins sous le haut patronage de l'Institut; parmi eux, le conservatoire de musique. On demande ce que pouvaient faire dans la commission chargée d'exercer ce patronage des membres de la première et même de la seconde classe.

Enfin l'Institut nommait tous les ans vingt citoyens, pris hors de son sein, et chargés d'inspecter et de conseiller l'agriculture. Ce n'étaient ni les membres de la section d'économie rurale, ni ceux de la section de botanique et de physique végétale, ni ceux, enfin de la section d'histoire naturelle, qui étaient chargés de choisir les inspecteurs de l'agriculture ; les membres de ces sections n'avaient que leur voix, comme les membres de la section de grammaire ou de la section d'architecture. Le vote de Molé ou de Préville comptait autant que celui de Chaptal. La difficulté, quoique toute différente, n'était pas moins grande pour les voyageurs membres de l'Institut. Le règlement voulait qu'ils fussent choisis par tiers dans chacune des classes ; mais la classe ne les nommait pas, elle ne pouvait que présenter des candidats. La loi organique (La loi du 3 brumaire, an IV, art. V.) avait été jusqu'à charger l'Institut, en corps, de désigner les artistes qui, chaque année, seraient envoyés à l'école de Rome. Le règlement décida que les trois sections de peinture, de sculpture et d'architecture choisiraient ces artistes au concours, mais pour les présenter à l'Institut, qui, seul, avait le droit de les présenter au Directoire (Règlement du 15 germinal an IV, art. XXX.).

De nombreux tempéraments furent ainsi apportés à la première conception, parce qu'après tout il fallait vivre, et qu'on ne pouvait pas vivre dans cette unité absolue. Le règlement du 15 germinal an IV, qui, suivit la loi de si près, en établit plusieurs ; les autres furent votés successivement par l'Institut, ou passèrent dans l'usage sans avoir été l'objet d'un vote. Mais comme on se trouvait en présence d'un système, et d'un système approuvé par tous les philosophes et admiré par tous les contemporains, on en atténuait les inconvénients sans pouvoir et même sans vouloir le supprimer. On avait recours à des subtilités pour paraître l'observer tout en le violant.


4. Séances publiques communes aux trois classes. — Il y aurait eu quelque utilité à en faire une ; on en fit quatre. La séance unique, qui subsiste encore aujourd'hui, a beaucoup moins d'intérêt que les séances solennelles tenues par chaque classe. Elle est très difficile à composer, quoiqu'elle soit unique. Je décrirai, dans un chapitre particulier, quelques-unes des séances publiques tenues dans les premiers temps de l'Institut, et l'on verra que le programme n'était pas varié, mais discordant; qu'il n'était pas fait pour intéresser le public, mais pour l'accabler d'ennui. On avait tellement compté sur la puissance de l'unité et le prestige que cette conception encyclopédique devait exercer sur les auditeurs, qu'on avait tenu à donner trois lecteurs à chaque classe, et à leur mesurer le temps également, ce qui, en réduisant chaque lecture à vingt minutes, c'est-à-dire à rien, faisait, grâce au temps perdu en applaudissements ou en murmures, ou pour le passage d'un lecteur à un autre, des séances de trois heures et demie, ou de quatre heures. Encore proposa-t-on à diverses reprises d'y ajouter des expériences de physique, des exhibitions d'histoire naturelle, la lecture des mémoires couronnés, etc.


5. L’administration par scrutins. — La Convention avait tant aimé l'égalité, qu'elle n'avait pas voulu souffrir pour elle-même de président durable. Si à toutes forces elle établissait quelque part une autorité, elle la faisait éphémère, responsable, révocable. Elle n'eut pas grand'chose à innover en ce genre pour les académies, je parle des anciennes académies, dont l'organisation était la plus républicaine du monde. Tous leurs officiers, à l'exception d'un seul, étaient élus pour un temps très limité, et chargés de fonctions très restreintes. Cependant, elles avaient un secrétaire perpétuel, qui, sous prétexte d'être le greffier de la compagnie, en était un peu le chef. Il y avait, dans certaines académies, des pensionnaires et des honoraires. Partout, les plébéiens coudoyaient les grands seigneurs. Ces plébéiens étaient les confrères de leurs voisins, sans doute ; ils étaient encore plus leurs clients et leurs thuriféraires à gages. On entreprit de changer tout cela.

D'abord, il ne fut plus question de secrétaires perpétuels. Lakanal, qui avait ordinairement plus de bon sens, et qui, dans maintes occasions, montra qu'il savait avoir de l'esprit pratique, se laissa aller à traiter ces utiles fonctionnaires comme des tyrans, et déclara, dans un de ses discours, qu'il fallait épargner aux savants et aux lettrés « le sanglant outrage » d'avoir leurs affaires faites par un homme compétent et responsable. Chaque classe eut un président, élu pour six mois, et un vice-président, si elle le jugeait nécessaire ; deux secrétaires, et au besoin un vice-secrétaire élus pour un an, mais à six mois de distance l'un de l'autre, de façon que chacun d'eux eût, successivement deux collègues dans le cours de son exercice. On ne donna, ni au président ni aux secrétaires, aucune attribution administrative. Le président présidait, c'est-à-dire qu'il donnait ou refusait la parole, et maintenait l'ordre tant bien que mal pendant la séance. Le secrétaire tenait la plume, faisait la correspondance, mais d'après les ordres de la classe, qui prenait une décision sur toutes les réponses à faire ; il rédigeait des comptes rendus pour les séances trimestrielles. Les employés subalternes de l'Institut n'étaient pas sous ses ordres; ils dépendaient directement des assemblées générales qui les nommaient, les révoquaient, les suspendaient, et les dirigeaient par voie de scrutin.

Chaque classe avait donc un président de six mois et deux secrétaires d'un an. Mais il n'en était pas ainsi de l'Institut. Les classes présidaient pendant un mois, à tour de rôle. Par exemple, si le tour de la première classe tombait en janvier, son bureau était le bureau de l'Institut pendant le mois de janvier, puis il cédait la place en février au bureau de la seconde classe, qui lui-même passait la main, en mars, au bureau de la troisième. La première classe revenait au pouvoir en avril. Chaque président de classe présidait ainsi, pendant son exercice, deux séances générales, à trois mois de distance l'une de l'autre, et il présidait la séance publique trimestrielle, s'il avait la chance qu'elle échût pendant son consulat. Le résultat est qu'on avait un président et un secrétaire nouveau pour chaque séance mensuelle, et qu'on était sûr de ne pas être tyrannisé ou absorbé par des pouvoirs si éphémères. En revanche, on n'avait jamais pour officiers que des débutants. Il n'y avait pas de routine ; mais il n'y avait pas non plus de tradition, ni de suite dans les affaires. Une affaire commencée par un bureau passait dans les mains d'un autre, ou de plusieurs autres, si elle durait longtemps ; c'était comme une organisation scientifique de l'anarchie. Avec le temps, on n'y put tenir. Rien ne marchait, rien ne se suivait; personne n'avait de zèle parce qu'on n'est pas zélé pour une heure ; personne non plus ne connaissait les affaires, ni même le règlement. On avait poussé la jalousie jusqu'à interdire les réélections immédiates. Un président ne pouvait revenir qu'après six mois, les secrétaires pouvaient être réélus, mais une fois seulement. Indépendamment de la mauvaise administration, cet état de choses entraînait des délibérations perpétuelles, sans aucun intérêt, et des pertes de temps déplorables. Un téméraire s'aventura, après une expérience de quatre années, à demander le rétablissement des secrétaires perpétuels. On n'osa pas même discuter sa proposition ; mais on mit sérieusement en avant la création de secrétaires décennaux qui auraient ouvert la voie. C'est le chemin que suivit le consul Bonaparte pour arriver à l'Empire ; l'expérience lui réussit. L'Institut n'eut pas tant de chance sous le Directoire ; il avait été créé dans l'anarchie, et il y resta.

On avait donc bien réellement créé l'égalité des membres devant les fonctions et on l'avait créée par le moyen le plus simple et le plus funeste, en réduisant les fonctions à rien. On se flattait de l'avoir aussi créée devant la situation sociale ; mais cette autre égalité était plus apparente que réelle. Il n'y a d'égalité que l'égalité devant la loi, et elle ne peut exister dans un État que quand les pouvoirs y sont séparés, pondérés, et maintenus dans leur situation respective par des garanties sérieuses. Duclos ou Thomas n'étaient pas aussi loin du maréchal de Richelieu ou du comte de Clermont, prince du sang, que Poirier ou Mercier l'étaient du citoyen Bonaparte. L'Institut était composé, comme autrefois les académies, de savants, de lettrés et de grands seigneurs. On ne peut même dire que tous ces grands seigneurs de nouvelle sorte entraient à l'Institut à cause de leurs mérites. Talleyrand, Sieyès, Cambacérès, Merlin, beaucoup d'autres, sans parler de Bonaparte, étaient de grands esprits ; mais des hommes tels que Creuzé-Latouche, Garran-Coulon, Baudin des Ardennes, Lacuée, membres de la classe des sciences morales, qui sont si petits aujourd'hui, et qui alors comptaient dans le gouvernement et les assemblées, durent évidemment leur élection à toute autre cause qu'à leurs travaux littéraires. Bonaparte écrivit à l'Institut, le jour de son élection comme membre de la première classe, qu'il serait longtemps un disciple avant d'être un confrère. II se lassa d'être un confrère avec le temps, et déclara que son vrai titre devait être celui de protecteur.

C'est l'âge des métamorphoses. Des régicides passent altesses. Des jacobins se prosternent ventre à terre. Bonaparte est plus hautain que Louis XIV.

Le 27 février 1808, Chénier lui présente son rapport sur les travaux de l'Institut. L'empereur répond :

« J'attache du prix à vos travaux. Ils tendent à éclairer mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.

» Vous pouvez compter sur ma protection. »


Transformation de l'Institut en bureau consultatif du ministère de l’intérieur. — Le dernier malheur de l'Institut était d'être investi d'une véritable fonction publique. Cela n'existait pas pour les académies de l'ancien régime. L'Académie des inscriptions avait été fondée pour faire des inscriptions ; ce fut, au commencement, son occupation principale, quand elle n'était encore que « la petite Académie » ; mais outre qu'on ne fait pas des inscriptions très fréquemment, ce n'est pas être associé à la puissance publique, et ce n'est pas vivre dans sa dépendance, que d'être appelé de loin en loin à écrire une phrase en latin pour consacrer un événement célèbre. Talleyrand, dans ce mémorable plan d'instruction publique, qui fut sur toutes ces matières le premier manifeste de la Révolution, et qui est resté le plus éclatant, avait donné à l'Institut la direction de l'instruction dans toute la France. La même idée se retrouve dans Condorcet, qui fait en même temps, de la Société royale (c'est le nom qu'il donne à son Institut) un corps enseignant. Ne parlons pas de cet enseignement par la Société royale, puisqu'il n'a jamais été établi, et que la fondation des Facultés et des écoles supérieures l'a rendu inutile. La direction de l'enseignement, au moment où Talleyrand, Condorcet et d'autres, parlaient de la confier à l'Institut, ne ressemblait guère à ce qu'est aujourd'hui le ministère de l'Instruction publique. Il y avait fort peu d'écoles ; celles qu'on projetait, et elles étaient très nombreuses, n'approchaient pas cependant de ce que nous voyons à présent ; enfin, et surtout, on ne rêvait pas un gouvernement aussi complet des méthodes et des personnes. On laissait beaucoup aux municipalités, aux directoires de départements, à l'initiative des maîtres. Ce n'en était pas moins une administration grave et compliquée. On ne fut pas longtemps à comprendre qu'il ne fallait pas mettre un corps à la tête de l'enseignement, mais un homme ; et quand l'Institut fut enfin fondé en l'an IV, après avoir été tant de fois promis, il y avait en dehors de lui une direction de l'instruction publique. Le directeur était Ginguené. Il assista à la séance d'inauguration de l'Institut, avec le ministre de l'intérieur, et fit lui-même partie de la troisième classe. Ce n'est pas une direction que le gouvernement confia à l'Institut à cette dernière époque ; il lui demanda une coopération d'une autre sorte. Il en fit un bureau de consultation.

La loi du 3 brumaire an IV destinait l'Institut, premièrement à perfectionner les sciences et les arts et, secondement, « à suivre, conformément aux lois et arrêtés du directoire exécutif, les travaux scientifiques et littéraires qui auraient pour objet l'utilité générale et la gloire de la République ». Ce secondement, qui avait paru tout simple aux législateurs, était gros de périls, car il donnait au gouvernement le droit de diriger les travaux de l'Institut et d'absorber le temps de ses membres. Déjà la Convention, après avoir supprimé l'Académie des sciences, avait découvert qu'elle ne pouvait pas s'en passer. Elle avait tenté de la conserver comme une commission à ses ordres.

L'Institut était chargé par la loi organique de la fixation de l'unité des poids et mesures. On ne tarda pas à y ajouter d'autres travaux. Ainsi, dès l'année de sa fondation, nous le voyons étudiant, par ordre, le projet d'une nouvelle division géographique de la France. En thermidor de la même année, il nomme une commission mixte pour préparer, de concert avec la commission des Cinq-Cents, l'organisation des écoles spéciales. Il se trouve cette fois associé directement au travail législatif, et la seconde classe décide que ses commissaires lui rendront compte de tout ce qui se fera dans la commission, « afin qu'elle puisse en délibérer ». Le Directoire charge l'Institut de préparer le projet de récompenses nationales pour l'encouragement des arts et métiers, à la place du bureau consultatif des arts. C'est une attribution qui aurait pu convenir à un Conseil d'État. L'Institut discute le projet article par article. Le commissaire de la seconde classe est Lacuée.

Plus tard, le Directoire décide qu'à la fête nationale du 1er vendémiaire an VI (22 septembre 1797) l'Institut lira un rapport sur « les productions du génie » pendant la dernière année. Il lui demande, en outre, pour la même fête, une liste raisonnée des traités élémentaires de morale récemment parus ; puis il s'aperçoit qu'en portant ainsi un jugement public sur la morale dans une occasion solennelle, l'Institut va se trouver érigé en une sorte de concile national, et cette partie du programme est retranchée. Le rapport sur les productions du génie paraît au contraire si conforme aux attributions de l'Institut et au vœu du gouvernement, qu'il reste établi qu'on publiera chaque année la liste des productions dans les sciences, la littérature et les arts, dignes de l'attention publique et des encouragements de l'État.

L'Institut était chargé par la loi organique de distribuer, en son propre nom, des récompenses ; cela est tout naturel, c'est une des attributions d'un corps savant. Mais toute autre est la fonction qui lui tut donnée de servir de bureau consultatif au ministre de l'intérieur pour examiner les dossiers et apprécier les mérites de ceux qui sollicitaient des indemnités ou des pensions, à titre de savants ou de lettrés. Dans le premier cas, les membres de l'Institut étaient des juges ; ils n'étaient que des commis dans le second. Voici comment cet abus s'introduisit.

La nation avait besoin d'hommes. Elle avait des hommes de premier ordre dans la politique et dans l'armée ; elle avait même des savants et des écrivains illustres : il est facile de s'en convaincre en jetant les yeux sur la liste de l'Institut. Cependant l'émigration avait fait sortir de France un grand nombre de gens éclairés ; d'autres avaient péri dans les massacres ou sur l'échafaud. Le clergé avait été décimé. Les moines et les prêtres qui survivaient à la Terreur étaient déportés ou cachés. Même quand des lois plus douces et des dispositions plus tolérantes de l'esprit public leur permirent de reparaître, et de reprendre l'exercice du culte, ils furent partout écartés de l'enseignement. On voulait des écoles, on ne trouvait pas de maîtres. Dans le désir très louable de relever les hautes études, on mit des fonds à la disposition du ministre de l'intérieur pour récompenser ce qu'on appelait les productions du génie. Bénézech s'empressa de créer un bureau, et le bureau de faire pleuvoir les récompenses ministérielles sur le génie bien pensant et bien appuyé. Quand l'Institut fut créé, on pensa, avec raison, qu'il remplirait mieux cette tâche que tous les bureaux du monde, non seulement à cause de sa compétence, mais à cause de son indépendance ; on ne vit pas qu'un tel métier le dégradait profondément, et finirait par l'absorber.

Il y avait encore une autre source de travail, qu'on peut appeler travail gouvernemental ; c'étaient les investigations du citoyen Denormandie, liquidateur de la dette publique. Lorsqu'il rencontrait un savant ou un homme de lettres sur la liste des pensionnaires de l'État, il questionnait l'Institut pour savoir si la pension devait être maintenue, diminuée ou supprimée. Il est à croire qu'il ne prenait pas son parti sans en référer au ministre, à qui la décision appartenait dans tous les cas ; et il résultait de cette façon de procéder qu'un grand corps tel que l'Institut de France, réunissant dans son sein toutes les illustrations de la science et des lettres, était réduit à remplir les fonctions d'un bureau de renseignement.

L'Institut n'examinait pas seulement les livres qui lui venaient par le ministre. Il était à la disposition du premier venu. Le procès-verbal de la séance tenue par la seconde classe le 24 prairial an IV mentionne l'envoi d'un mémoire anonyme. Les commissaires nommés pour procéder à l'examen sont Dupont de Nemours et Rœderer. Les envois d'ouvrages anonymes sont une exception, mais je pourrais citer des lettres, signées de noms inconnus, n'indiquant d'ailleurs ni profession, ni qualité, posant à l'Institut des questions sans intérêt, dans un langage et avec une orthographe qui dénoncent l'absence complète d'éducation. Très souvent on écrivait à l'Institut ou à une classe pour l'inviter à une séance d'inauguration, ou à une fête patriotique, ou pour le prier d'examiner un établissement privé d'instruction publique. Dans les commencements il y allait ; il nommait des commissaires. L'abus devint trop fréquent; il écrivit qu'il était établi pour la République, non pour une commune ou un arrondissement, et qu'il n'assistait à des cérémonies que quand il y était appelé par la loi ou par le gouvernement. Un chef d'institution eut l'idée d'écrire à la seconde classe pour la prier de faire examiner ses élèves par deux commissaires, l'assurant que cette visite ne pouvait qu'exercer une influence très salutaire sur l'esprit des familles. Pour cette fois l'Institut ne jugea pas à propos de répondre.

Il avait fini avec le temps par se trouver surchargé, humilié, quelquefois embarrassé. Il n'était plus maître de son temps et de son travail. Chaque classe siégeait deux fois par décade, ce qui faisait par an soixante-douze séances de classe, en tout quatre-vingt-huit séances en comptant les douze séances trimestrielles et les quatre séances publiques. Les séances de sections et les séances de commissions devaient doubler ou tripler ce nombre. Dans la seconde classe, qui était toute remplie de hauts fonctionnaires, directeurs, ministres, ambassadeurs, députés, etc., les académiciens qui, n'étant qu'académiciens, faisaient la besogne des autres, devaient être accablés. Ils furent obligés d'augmenter la durée de leurs séances et de les faire commencer à cinq heures et demie au lieu de six heures et demie, heure réglementaire (12 prairial an VI). Les commissions étaient si nombreuses qu'elles ne faisaient plus rien. On nomma, le 7 germinal an VIII, une commission chargée d'activer le travail des autres commissions. Je ne trouve d'elle qu'une résolution votée quelques jours après sa formation (le 22 germinal) et portant que le premier élu de chaque section et de chaque commission la représentera, la réunira, la présidera ; ce règlement nous est à peu près resté ; et que, le premier de chaque mois, l'agent du secrétariat remettra au président le tableau des sections et des commissions dont le travail est en souffrance. Il est évident que l'Institut siégeait tous les jours, et qu'il passait le temps de ses séances à faire des scrutins.

Il ne paraît pas qu'il ait songé à se soustraire aux corvées que lui imposait presque journellement le ministre de l'intérieur, mais il cessa de se tenir aux ordres de tous les barbouilleurs de papier. D'abord, pour épargner le temps, il décida que les commissaires chargés de l'examen des mémoires ne seraient plus nommés au scrutin, et que le bureau les désignerait. Dans le début, la classe lisait les mémoires avant de les renvoyer à une commission; ils furent désormais renvoyés directement à un membre, chargé de les lire et de décider s'ils étaient, oui ou non, dignes d'un examen. S'il rendait un avis favorable, on nommait une commission ; dans le cas contraire, on renvoyait le manuscrit à l'auteur, sans plus ample informé. Cette résolution tutélaire ne fut prise que tardivement par un arrêté de la seconde classe en date du 17 vendémiaire an X (10 octobre 1801 ).

La première classe usa d'un autre moyen, non pas pour épargner son temps, mais pour dégager ou diminuer sa responsabilité. Elle décida de remplacer les appréciations détaillées par des formules toutes faites. Les rapports durent être, à l'avenir, terminés par une de ces formules : « L'Institut regarde cette découverte ou cette invention comme un objet de second, premier ou troisième ordre ; » ou bien : « L'Institut ne trouve dans cette découverte ou invention aucune utilité directe. » La seconde classe adhéra à cette résolution, qui ne remédiait pas à grand'chose, et sert seulement à montrer l'intensité du mal.

On se demande comment les hommes de premier ordre, qui abondaient dans l'Institut, se sont soumis à un tel régime. Cela tient en partie à une des erreurs du temps. On était engoué de l'utilité. On ne voulait voir que cela. Quand on part de cette préoccupation, il est rare qu'on ne tombe pas dans une sorte de positivisme pratique qui est moins utile qu'on ne le pense, et qui est souvent très funeste. Les utilitaires, car on a créé ce nom pour eux, s'imaginent, par exemple, qu'ils font quelque chose de très intelligent quand ils transforment le palais de Saint-Germain en pénitencier. Ils appellent cela le rendre utile ; et en effet, il devient utile à garder des prisonniers ; et il cesse d'être utile à élever l'esprit par sa beauté architecturale et par les souvenirs qu'il rappelle aux amants de l'histoire et de la patrie. Sous le Directoire, on croyait volontiers que la science n'était utile que si elle multipliait les aliments, les vêtements, les engins de guerre. La philosophie, malgré ce qu'elle venait de faire dans le monde, paraissait presque inutile. Elle ne se relevait qu'en combattant la superstition, ou en inventant la pasigraphie. La poésie venait au dernier rang parmi les exercices de l'esprit humain. On la croyait propre uniquement à écrire des cantates pour la fêle de la vieillesse. Il n'est pas étonnant que la philosophie et la poésie disparussent : l'utile chassait du monde le divin.

C'est ainsi qu'avec la meilleure foi du monde on détournait l'Institut du but généreux de sa fondation. On l'avait voulu libre, on l'asservissait aux bureaux du citoyen Bénézech. On l'avait voulu philosophe, et on lui jetait des monceaux d'inepties à juger et à classer. On l'avait créé pour le ciel et on l'attachait aux plus grossiers intérêts de la terre. Muraire avait dit, dans son rapport sur le règlement au Conseil des Anciens : « Rien ne doit gêner dans les sociétés savantes la liberté entière de la pensée, la liberté absolue des opinions, le choix illimité des travaux. » Et il avait ajouté un peu plus loin : « Ce sont des sociétés essentiellement libres, et nulles si elles ne l'étaient pas. » Voilà sans contredit de belles paroles ; mais d'un côté le règlement, qui méconnaissait les différences d'instincts et d'aptitudes, et de l'autre le gouvernement, qui usait et abusait de son droit de réquisition, faisaient de cette indépendance prétendue une véritable chimère.