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- VIII -
LA SECTION DE MORALE
Le Directoire avait fait pour la section de morale deux choix
fort inégaux : Bernardin de Saint-Pierre et Louis-Sébastien
Mercier. Bernardin de Saint-Pierre jouissait déjà
à cette époque de la glorieuse renommée
qu'il garde dans la postérité. Mercier, que
l'on connaît à peine aujourd'hui, avait eu son
heure de popularité bruyante et n'avait jamais été
ni compté parmi les savants, ni apprécié
par les gens de goût. L'Institut nomma, pour composer
avec eux la section de morale, Grégoire, La Réveillère-Lépeaux,
Lakanal et Naigeon. De ces six membres, deux seulement, Bernardin
de Saint-Pierre et Naigeon, n'avaient pas appartenu et n'appartinrent
jamais aux assemblées politiques. Bernardin de Saint-Pierre
avait été, dans sa jeunesse, un ingénieur
et un voyageur ; Mercier et Naigeon étaient uniquement
des hommes de lettres, Grégoire était évêque,
La Réveillère-Lépeaux avait été
avocat; il était, à l'époque de son élection,
un des cinq directeurs ; il passait pour un des chefs
de la secte des théophilanthropes. Lakanal, qui avait
été professeur de collège et le redevint
après la Révolution, avait marqué dans
la Convention comme le défenseur le plus courageux
et le plus heureux de l'instruction publique. Naigeon faisait
publiquement profession d'athéisme. A eux six, ils
représentaient la morale, mais non pas précisément
la même morale.
Tous les membres de la section avaient un nom célèbre.
Il n'en est pas de même des six associés, Labène,
Roussel, Ricard, de Villeterque, Crèvecur et
Ferlus. A la mort de Ricard il fut remplacé par Gaudin.
Aucun d'eux n'a fait grand bruit à l'Institut, ni dans
le monde. Nous n'aurons pas à en parler.
Tous les détails de la vie de Bernardin de Saint-Pierre
(Né au Havre le 19 janvier 1737, mort
le 20 janvier 1814.) sont connus. Son humeur aventureuse
éclate dès son enfance. Un jour il s'échappe
de chez ses parents, pour aller vivre en ermite au fond des
bois. On lui fait faire un voyage à la Martinique,
sans parvenir à le dompter. Chez les jésuites
de Caen, où on le place ensuite, il se signale par
une dévotion exaltée, et la plus complète
indépendance de caractère. On est obligé
de le transférer à Rouen, dans un autre collège
de jésuites. Admis à l'École des ponts
et chaussées, placé dans le corps du génie,
envoyé à Düsseldorf, sous les ordres du
comte de Saint-Germain, il montra d'abord du talent et du
courage, et finit par se rendre insupportable et même
impossible. Il obtient d'être envoyé à
Malte, se brouille avec ses camarades et ses supérieurs
pendant la traversée, et est rapatrié ayant
à peine posé le pied dans l'île. De retour
à Paris, il essaie de donner des leçons de mathématiques
et tombe rapidement dans la misère. II vend tous ses
effets et part pour Amsterdam, où il écrit quelque
temps dans un journal français. Il prend ensuite du
service en Russie, en Pologne, en Saxe, en Prusse, trouvant
partout des protecteurs, et même des protectrices, et
ne manquant pas de se fâcher avec eux à la première
occasion. Il revient en France après six années
d'aventures, et part pour l'Ile de France avec un brevet d'ingénieur.
Il ne tarde pas à se mettre à dos tous les officiers,
et l'intendant Poivre. Ce fut sa dernière étape
dans la carrière d'ingénieur, où il avait
tâté de tous les services, et n'avait réussi
qu'à se faire des ennemis en Russie, en Pologne, en
Saxe, en Prusse, et surtout en France.
Il était sur le pavé de Paris, à trente-quatre
ans, sans place, sans revenus, sans économies, et sans
amis. Il eut pourtant alors quelque liaison avec Jean-Jacques
Rousseau. Leur commune passion pour la botanique et une certaine
conformité d'humeur fit durer cette amitié pendant
un peu de temps, et le départ de Jean-Jacques pour
Ermenonville leur épargna le chagrin de la rompre.
D'Alembert l'avait introduit dans quelques salons, où
se faisaient alors les renommées ; il n'y réussit
pas et n'y revint pas. Il avait rapporté de nombreux
matériaux de ses voyages en Amérique. Il publia
d'abord un Voyage à lIle de France qui
fut peu apprécié malgré son mérite.
Il travailla ensuite pendant six années, et dans un
dénuement complet, à ses Études de
la nature, pour lesquelles, à force de peine, il
parvint à trouver un éditeur. Cette fois le
succès fut immense. Quatre ans après, il donna
Paul et Virginie qui le fit entrer définitivement
dans la gloire. Il publia, en 1789, les Vux d'un
solitaire, qui exposaient éloquemment tous les
principes libéraux dont le premier mouvement révolutionnaire
est sorti, et en 1792, la Chaumière indienne,
véritable satire contre le clergé et les académies,
mais satire de premier ordre. Les honneurs vinrent alors le
chercher. Il fut porté, avec Sieyès, Saint-Martin,
Condorcet, Berquin, sur la liste des candidats pour la place
d'instituteur du prince royal. Louis XVI le nomma intendant
du jardin des plantes et du cabinet d'histoire naturelle.
Enfin un décret de la Convention, du 19 brumaire an
III (novembre 1794), le chargea de l'enseignement de la morale
à l'École normale de 1794. L'affluence à
sa première leçon fut énorme. Il était
fort troublé, n'ayant jamais parlé en public,
et ne se sentant aucune vocation pour le métier d'orateur.
Il commença par ces mots : « Je suis
père de famille, et j'habite à la campagne... »
On l'interrompit aussitôt par des applaudissements bruyants
et réitérés, et par des acclamations,
qui ne permirent pas d'entendre le reste de la leçon.
Cette place le désignait pour l'Institut et pour la
section de morale. Aucun des choix faits par le Directoire
ne fut aussi populaire.
L'Institut ne tarda pas à être sa principale
ressource, car sa place au Jardin des plantes fut supprimée,
l'École normale fut licenciée, et la contrefaçon
dévora la plus grande partie du produit de ses ouvrages.
Il eut le tort d'initier le public à ses misères
privées, d'accepter, et même de demander des
services d'argent ; et tant de déboires accumulés,
de contrariétés et d'avanies, aigrirent encore
une humeur qui, on n'en a vu que trop de preuves, n'avait
jamais été très conciliante. Il ne se
fit pas aimer à l'Institut. On ne voit que le vieux
Ducis qui ait eu avec lui des relations affectueuses. Il se
plaint particulièrement, dans ses Lettres, de
sa classe et de sa section. Il dit qu'on s'efforçait
de le tenir à l'écart, non seulement pour les
séances publiques, mais même pour les séances
privées. Cette petite persécution pourrait bien
n'avoir existé que dans son imagination. Il avait porté,
pendant plus de quarante ans, sa supériorité,
une supériorité immense, sans pouvoir la prouver
aux autres, ni peut-être se la prouver suffisamment
à lui-même. Cette situation n'est pas faite pour
entretenir l'égalité d'humeur. Même quand
il fut arrivé à la gloire, et que son grand
talent de poète et de peintre eut éclaté,
on continua, non sans raison, de le regarder comme un demi-savant.
Il le savait, il en souffrait, surtout pendant son administration
au muséum. Il souffrait aussi de ce besoin d'argent,
et qui sait s'il n'avait pas au fond du cur le sentiment
de manquer de courage et de dignité ? Tout l'irritait
et tout l'affligeait. Une seule épine lui faisait plus
de mal que l'odeur de cent roses ne lui faisait de plaisir.
Il était, comme Le Tasse, Pascal, Jean-Jacques Rousseau,
de la famille des illustres malheureux.
Il fut chargé, en l'an V, de proposer des sujets de
prix au nom de la section. Il apporta trois sujets qu'il avait
ainsi formulés.
« Premier sujet. Les sociétés
humaines étant composées de despotes, de patriotes
et d'esclaves, on demande si les sentiments d'ambition,
d'égalité et de servitude sont également
naturels aux hommes, ou lequel de ces trois sentiments leur
est inspiré par la nature et doit être cultivé
dans leurs enfants.
» Second sujet. Quelles seraient les
institutions les plus propres à ramener un peuple
aux principes de la morale après les révolutions
politiques ?
» Troisième sujet. Quelle est
la nature de l'enseignement que le gouvernement doit à
tous les enfants de la République ? »
La classe fît choix du second sujet.
Il n'attira pas beaucoup de concurrents. Le prix ne fut pas
donné. Trois mémoires seulement avaient paru
présenter quelque intérêt. Le concours
pour le prix de morale fut prorogé de deux ans, mais
sur une question nouvelle ainsi formulée : « L'émulation
est-elle un bon moyen d'éducation ? »
En l'an VII, Bernardin de Saint-Pierre lut un mémoire
sur la solennité qu'il conviendrait de donner à
la distribution des prix de l'Institut. La question était
assez délicate. Même aujourd'hui elle est fort
mal résolue. L'Académie française fait
lire publiquement la pièce qui a obtenu le prix d'éloquence ;
elle constate, dans le rapport de son secrétaire perpétuel,
le mérite des autres ouvrages couronnés. Les
autres académies ne lisent aucun mémoire, même
par extrait ; elles ne donnent leur jugement motivé
que pour certains prix importants. Le reste est simplement
mentionné, dans une liste rapidement lue, à
peine écoutée, et le public même, si ce
n'est celui des séances de l'Académie des beaux-arts,
ne prend pas la peine de saluer par des applaudissements les
noms des lauréats. On peut dire aujourd'hui, pour excuser
ce défaut de solennité, que les prix sont nombreux,
et la liste longue : il n'en était pas de même
au début de l'Institut; il n'y avait en général
que six prix et six lauréats. Les prix n'étaient
plus de 300 livres et de 600 livres, comme autrefois les prix
d'éloquence de l'Académie française.
Ils étaient uniformément de cinq hectogrammes
d'or frappés en médaille (1667 francs). Mais
les savants et les lettrés, malgré leur dénuement,
sont moins sensibles à l'argent qu'à la gloire,
et l'Institut comprit que pour rendre ses prix désirables,
il devait les entourer d'un certain éclat. Il fallait
en trouver le moyen. On pensa d'abord à lire publiquement
les mémoires ; mais les lire, même par extraits,
était difficile, presque impossible. On avait été
obligé, après les premières séances
publiques, de réduire le nombre des lecteurs ;
on en avait supprimé trois ; on ne pouvait pas
tout à coup en introduire six, et six étrangers.
Il fut pourtant décidé, sur la proposition de
Bernardin de Saint-Pierre, qu'on lirait les mémoires
couronnés, mais que, pour ne pas retenir le public
trop longtemps, on les lirait avant la séance. C'était
les lire devant les banquettes, ou pis encore, pendant le
bruit et les disputes des arrivants. Cette décision
assez étrange ne paraît pas avoir eu de suite.
Une autre mesure proposée par Bernardin de Saint-Pierre
consistait à publier les mémoires. Mais toujours
revenait la même objection : il y en avait six
à publier chaque année pour tout l'Institut,
deux au moins pour la classe. Ils pouvaient être longs,
occuper toute la place au détriment des travaux des
membres. Publier seulement les mémoires qui obtiendraient
le premier prix, ce n'était pas mettre les pièces
du procès sous les yeux du public, et le faire juge
des décisions de la classe. Que ferait-on des seconds
prix et des mentions honorables ?
Des publications par extraits paraissaient impossibles ;
il ne s'agissait plus de morceaux d'éloquence, comme
à la défunte Académie française.
On s'arrêta à des comptes rendus. Un membre de
la classe dut être chargé de résumer les
mémoires couronnés, et d'en extraire tout ce
qu'ils contenaient d'utile. L'idée était honorable
pour le courage de l'Académie ; elle n'était
pas praticable. Il fallait trouver des membres de bonne volonté
pour écrire ces abrégés. Daunou, Anquetil
se dévouèrent tour à tour à cette
tâche ingrate, et l'institution tomba peu à peu,
faute d'abréviateurs et faute de lecteurs.
En l'an VIII, le ministre de la marine demande à l'Institut
des instructions pour le capitaine Baudin, qui entreprenait
un voyage de circumnavigation. Bernardin de Saint-Pierre fut
nommé commissaire. Celte fois au moins son rapport
fut très admiré, et les conclusions furent adoptées.
Elles étaient fort simples : les deux principales
consistaient à avoir à bord un biniou, et à
jeter de temps en temps à la mer une bouteille vide,
contenant la date du jour, avec indication de la latitude
et de la longitude. C'était un moyen peu dispendieux
de parvenir à connaître les divers courants de
l'Océan. Il pouvait servir aussi à des équipages
naufragés sur des écueils. Le biniou paraissait,
à l'auteur des Études sur la nature,
préférable à toute une pharmacie. Il
avait vu les matelots bretons, en entendant les airs de leur
pays, oublier les atteintes du scorbut, et se remettre à
danser. On pense bien que la classe ne se borna pas à
ces deux grandes découvertes. Elle comptait Fleurieu
et Bougainville parmi ses membres, et Bernardin lui-même
avait une longue expérience des voyages.
Mais le coup d'éclat de Bernardin de Saint-Pierre fut
le rapport qu'il déposa à propos du concours
sur cette question : « Quelles sont les institutions
les plus propres à fonder la morale d'un peuple ? »
Il se produisit un incident extrêmement honorable pour
lui, et qui jette un grand jour sur la situation des esprits
dans la seconde classe de l'Institut. Ce qui dominait dans
la classe, ce n'était pas l'athéisme, car on
n'y comptait d'athées déclarés que Cabanis
et Naigeon ; mais bien les complaisants de l'athéisme,
qui, pour épargner les scrupules d'une minorité
puissante, foulaient aux pieds ceux d'une majorité
trop facilement et trop lâchement résignée.
La même faiblesse coupable se retrouvait dans les actes
et le langage du gouvernement. On avait pris son parti de
ne plus parler de Dieu. A l'impiété débordante
et sanglante de 1793 avait succédé la période
de l'impiété par prétention. Les concurrents,
fidèles aux doctrines qui avaient cours dans les écoles
et dans les documents officiels, persuadés d'ailleurs,
non sans raison, que l'Institut était l'encyclopédie
vivante, n'avaient parlé que d'une morale résultant
du contrat social, ou de la nature de l'entendement, ou de
l'intérêt bien entendu de l'homme et de la société ;
en un mot, d'une morale indépendante non seulement
de tout dogme positif, mais de toute idée religieuse.
Ce fut, pour Bernardin de Saint-Pierre, une raison d'en appeler
hautement à l'idée de Dieu, et d'appuyer la
morale humaine sur la morale divine. Il alla même jusqu'à
rappeler, dans son rapport, les principales preuves de l'existence
de Dieu. On devait s'y attendre de sa part; car il navait
jamais abandonné, ni caché ses croyances ;
les Etudes de la nature étaient pleines de Dieu ;
il parlait avec l'accent de Fénelon, et c'était
un des charmes de ses ouvrages. Le passage de son rapport
où il proclamait sa foi philosophique fut accueilli
par des murmures, et il ne tarda pas à être interrompu
avec violence. Naigeon regardait ces déclarations comme
des attaques personnelles à lui adressées ;
Volney se départait de son calme accoutumé ;
Cabanis, ordinairement si maître de lui, ne pouvait
plus se contenir. « Je jure, s'écria-t-il,
que Dieu n'existe pas ! » Devant ce serment
d'une nouvelle sorte et le tumulte qui s'était produit,
Bernardin de Saint-Pierre se retira. Il se rendit dans la
salle voisine qui était la bibliothèque, et
de là il écrivit à ses confrères
pour les conjurer de ne pas supprimer la profession de foi
qui terminait son rapport. « Je n'y changerai rien,
disait-il ; il y va de mon honneur et du vôtre. »
On avait proposé de ne jamais prononcer le nom de Dieu,
« par respect pour la liberté de conscience ; »
car la conscience délicate des athées se trouve
blessée par toutes les manifestations de la conscience
des autres. « C'est la méchanceté
des hommes, disait Bernardin de Saint-Pierre dans sa lettre
à ses confrères, qui leur fait méconnaître
une providence dans la nature ; ils sont comme les enfants
qui repoussent leur mère parce qu'ils ont été
blessés par leurs compagnons ; mais ils ne se
guérissent qu'entre ses bras. » Cette lettre
touchante ne produisit aucun effet ; la lecture publique
du rapport ne fut point autorisée. Il se contenta,
pour toute protestation, de le faire imprimer et distribuer
à la porte de la salle des séances.
Mercier (Né à Paris le 6 juin
1740, mort le 25 avril 1814.), que le Directoire lui
avait donné pour collègue dans la section de
morale, ne serait plus connu aujourd'hui sans son Tableau
de Paris, et de son Tableau de Paris, on ne connaît
guère plus que le nom. Il a beaucoup écrit :
on peut même dire qu'il n'a que trop écrit. Drame,
histoire, critique, grammaire, il a abordé tous les
genres avec une facilité sans égale, et, quoiqu'il
ne manquât pas de talent, avec plus d'étrangeté
encore que de talent. Son Tableau de Paris, tout rempli
de déclamations et de paradoxes, avait eu en France
et dans toute l'Europe un succès immense. Si l'auteur
avait plus raconté et moins déclamé,
on trouverait à présent plus d'intérêt
et de plaisir à le lire ; mais il aurait été
moins populaire parmi ses contemporains. Ce livre ressemble
à un recueil darticles écrit pour un journal
mondain, et dont quelques-uns sont bien faits. On pouvait
à la rigueur faire de ce polygraphe infatigable, de
cet aventurier littéraire, un membre de l'Institut,
bien montrer qu'on rompait avec les traditions des anciennes
académies ; il était au moins de le placer
parmi les moralistes. Il débuta par frapper un grand
coup. L'Institut, à peine constitué, s'était
empressé de demander pour Descartes les honneurs d'une
sépulture au Panthéon. Mercier protesta bruyamment,
pour bien établir son indépendance. Il trouvait
Descartes impuissant et Newton ridicule. Il disait qu'il fallait
renoncer à jouer les tragédies de Corneille.
Il aurait voulu quon les remplaçât par
ses propres drames, pour régénérer la
scène française ; et il eut à ce
sujet de longs démêlés avec la Comédie
française, qui n'était pas de cet avis. Plusieurs
de ces drames se jouaient encore en province, sous la Restauration.
Ce sont des pièces romantiques, longtemps avant le
romantisme. Il avait l'idée ; il lui manquait
le talent. Il lui manquait aussi cette fixité dans
les opinions qui ne messied pas à un moraliste. Dans
son Tableau de Paris, après avoir dit, en passant,
dans un chapitre assez violent contre la religion : « II
n'y a plus que les garçons perruquiers qui fassent
des plaisanteries sur la messe. La dit qui veut, l'entend
qui veut ; on ne parle plus de cela ; on ne se soucie
plus de cela, » il écrit sur Notre-Dame
un chapitre conçu, par anticipation, dans le sens de
l'Esprit du christianisme. Tous ses livres sont ainsi
remplis de contradictions et de disparates. On y trouve même
de belles choses. Il aurait été bien malheureux
si, à force d'écrire, et de parler de tout,
et de ne subir aucun frein, il n'avait pas fait quelques rencontres.
Il trouvait une idée juste, par hasard, comme un aveugle
peut trouver la porte pour sortir. Il semble que, même
en un temps où un philosophe ne pouvait plus s'étonner
de rien, l'illustre Bernardin de Saint-Pierre, le grave Lakanal,
l'évêque Grégoire durent quelquefois souffrir
du voisinage d'un homme qui n'accordait aucune éloquence
à Bossuet, qui accusait Boileau d'avoir perdu la poésie
française, qui voulait bien reconnaître par grâce
un peu d'esprit à Racine, et qui se vantait d'avoir,
à lui seul, détruit les parlements, et amené
la mode des chapeaux ronds.
Avant d'en faire un membre de l'Institut, on l'avait bombardé
homme politique. Les Jacobins l'attirèrent, à
son entrée dans la Convention, par leurs extravagances,
mais ce qui est honorable pour lui, ils ne tardèrent
pas à le dégoûter par leur cruauté.
Il ne pouvait être radical qu'en théorie ;
bon homme et honnête homme, au demeurant. Il se rangea
bien vite parmi les modérés de la convention
et vota contre la mort du roi. Il protesta ensuite contre
le 31 mai, et il était en prison, attendant le tribunal
révolutionnaire, quand le 9 thermidor le délivra.
Sa carrière comme membre de l'Institut fut, comme toute
sa vie, mêlée de bien et de mal. Il parla beaucoup ;
il ne laissa aucune trace. Son imperturbable confiance en
lui-même fit de lui un membre encombrant. Il était
de ces hommes qui compromettent les bonnes causes de deux
façons, par le défaut de talent et par le défaut
de modération. Il entreprend un jour, dans cette académie,
où l'on n'admettait que les doctrines de Locke et de
Condillac, de défendre le rationalisme. C'était
une idée juste, et une action courageuse. Mais, comme
pour rendre à dessein sa tâche plus difficile,
il identifie le rationalisme avec la théorie des idées
innées. Le rapporteur des travaux de l'an VIII (c'est
Daunou,) le raille un peu lourdement et le réfute très
faiblement. « Les idées innées, dit-il,
furent partout abandonnées, après la réfutation
que Locke en avait faite. Le citoyen Mercier veut aujourd'hui
les faire revivre. Il s'élève contre une doctrine
qui met l'âme dans une sorte de dépendance des
sens ; il s'indigne de voir notre intelligence liée
à la matière dans ses plus sublimes opérations.
Il s'écrie que notre être s'aperçoit lui-même,
que notre pensée est un éclair de l'existence
éternelle. En l'écoutant, on croit souvent entendre
Platon. (Ce parallèle, ajoute le rapporteur, ne peut
offenser le citoyen Mercier.) Si l'on ne partage pas l'opinion
du citoyen Mercier, dit-il encore, on respectera le motif
qui l'a fait naître. Il a craint que la doctrine de
Locke ne devînt favorable au matérialisme. A-t-il
donc .oublié que Locke était religieux ?... »
De Gérando et Destutt de Tracy avaient attaqué
le système de Kant : et, ce qui est regrettable,
ils l'avaient attaqué sans le bien connaître.
Mercier démêle que le système de Kant
était une forme du rationalisme, et sans l'étudier
autant qu'il l'aurait fallu pour avoir le droit d'en parler,
il entreprend de le défendre, et impose intrépidement
à la classe la lecture de plusieurs mémoires
(Quatre mémoires sur Kant et un mémoire
où il compare le ' système de Kant et celui
de Fichte.) sur un système qu'il ne connaît
pas, que la classe ne connaît pas davantage, et que
de Gérando lui-même a très imparfaitement
étudié de troisième main. Mercier ne
connaît pas mieux l'histoire ancienne, contre laquelle
il part en guerre. Il appelle son mémoire : Appréciation
de l'histoire ancienne. « Ce que j'aime
le plus après le roman, dit-il, c'est l'histoire. »
Mais il ajoute : « Rien de plus favorable
pour toucher au grand, que de ne rien savoir de ce qui s'est
passé. » L'histoire est un océan
qui s'accroît sans cesse, et par la multiplicité
des faits et la variété infinie des appréciations,
ne peut être qu'un aliment pour la curiosité.
On énonce une loi générale, et, si l'on
vit un peu plus longtemps, ou si on étudie un peu plus
et un peu mieux le passé, on découvre incessamment
des faits qui la détruisent. Le philosophe, dit-il
encore, n'a qu'une clef pour une serrure qui se renouvelle
tous les jours. Si nous ne connaissions Catilina que par des
mémoires écrits de sa main, nous jurerions qu'il
fut vertueux ; et comme nous le connaissons ou croyons
le connaître par les diatribes de Cicéron, nous
jurons qu'il fut criminel.
Quand même les faits seraient certains et les jugements
infaillibles, nous ne pourrions tirer aucune utilité
de l'histoire, car la scène de l'humanité, et
l'humanité elle-même sont emportées dans
un éternel changement. Les traditions, qu'on dit si
vénérables, ne sont que de solennelles niaiseries.
Elles sont l'immobilité ou le recul ; le mot de
l'humanité est « en avant ! »
Abandonnons les légendes et les souvenirs, comme on
abandonne les vieilles paperasses d'un procès malheureux.
Nous avons déjà rencontré le mémoire
de Mercier dans lequel il établit une distinction entre
la langue et le langage. C'est ce mémoire qui donna
à l'une des séances publiques de l'Institut
l'aspect d'une salle de théâtre, le jour d'une
première représentation quand la pièce
est sifflée. Il faut convenir que la pièce ne
méritait pas un meilleur sort ; le sujet même
est mal défini ; on ne sait pas bien si Mercier
veut opposer le langage naturel au langage articulé,
ou la langue du peuple à celle des académies.
Il mêle ensemble ces deux points de vue, de sorte que
tout le mémoire n'est qu'une suite de déclamations
d'où ne sort aucune clarté. Il semble pourtant
qu'il a voulu s'insurger contre la prétention, si fortement
enracinée dans notre pays depuis le XVIIe siècle,
d'avoir un dictionnaire fermé, et une grammaire immuable.
Il exprime même assez heureusement cette pensée
en disant : « Le langage de Montaigne vaut
bien la langue de Malherbe. » Langue ou langage,
cela est intelligible ; mais voici qui l'est un peu moins.
« La clarté du langage vole dans les campagnes
et s'élève au sommet des monts sur l'aile des
zéphyrs ; la langue obscure est dans les pensées
raffinées des savants. La pompe qui enfle la bouche,
et qui remplit les oreilles de termes vastes et résonnants
pour nommer les petites choses, n'a point lieu dans le langage.
Simplicité, naïveté, vivacité, tels
sont ses caractères. » A la réorganisation
de 1803, on fit de Mercier un membre de la classe d'histoire
et de littérature ancienne.
On aurait pu penser que Grégoire (Né
à Vého (Meurthe) le 4 décembre 1750,
mort à Paris le 28 avril 1831) serait un des
membres les plus actifs de l'Institut. Il aimait l'Institut
et il aimait à écrire. Il n'était pas
de ceux qui travaillent lentement, et qui hésitent
longtemps avant de se décider à publier. Il
a toute sa vie beaucoup agi, beaucoup osé, beaucoup
improvisé. Né en 1750, dans un village près
de Lunéville, d'une famille pauvre, il fît ses
études chez les jésuites de Nancy : « Je
conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers
mes professeurs, écrit-il dans ses Mémoires,
quoique je n'aime point l'esprit de la défunte Société,
dont la renaissance présagerait peut-être à
l'Europe de nouveaux malheurs. » Ses études
terminées, il se jeta avec avidité sur les livres
défendus, fréquenta la jeunesse incrédule
de Nancy, se sentit dévoré de doutes, en triompha,
et se voua au sacerdoce. « Catholique par conviction,
prêtre par choix, disait-il. » Il obtint,
en 1773, le prix de l'Académie de Nancy, pour un éloge
de la poésie ; il était alors professeur
au collège de Pont-à-Mousson ; en 1788,
il fut couronné par l'Académie de Metz, pour
son Essai sur la régénération physique
et morale des juifs. A cette même époque,
il commença ses campagnes pour l'abolition de l'esclavage,
en publiant un mémoire en faveur des gens de sang mêlé
de l'île de Saint-Domingue. Il était entré
depuis plusieurs années dans le ministère, et
était devenu curé d'Embermesnil : un curé
exemplaire, dévoué à ses fonctions, et
procurant de tout son pouvoir le bien moral et matériel
de ses paroissiens. Il avait fondé pour eux une bibliothèque,
et propageait avec activité les nouvelles méthodes
d'agriculture. Ce curé de village, qui défendait
les juifs dans un savant et courageux mémoire et plaidait
la cause des nègres, était respecté dans
le clergé et connu par les philosophes, dont il partageait
en politique les aspirations libérales. Il assista,
comme commissaire du clergé, aux assemblées
électorales de Nancy. Il en fût l'âme.
Son nom sortit le premier de l'urne pour la députation.
En mettant le pied dans la salle des états généraux,
il était catholique, prêtre, déjà
républicain, rempli de projets pour la réforme
du clergé et la régénération de
la France ; tel il était ce jour-là, tel
il fut pendant toute sa carrière politique et pendant
sa vie tout entière ; car il n'y eut pas de vie
plus agitée, plus mêlée aux événements
de toute sorte, et plus constamment attachée aux mêmes
principes ou occupée des mêmes projets. « Quand
on considère la prodigieuse activité de Grégoire
à cette époque, dit un biographe (M.
Depping), on croirait qu'il était arrivé
aux états généraux porteur de tous les
plans de perfectionnement inventés dans l'univers entier,
et qu'il s'empressait de les mettre au jour de peur qu'il
ne s'en égarât quelques uns. » Il
fut, dans le clergé, un des premiers à se réunir
au tiers. Il laissa voir, dès le commencement, sa haine
contre la cour et la royauté et vota avec empressement
toutes les mesures qui, de proche en proche, aboutirent à
la République. C'est lui qui rédigea le décret
d'abolition de la royauté et prononça ces paroles
célèbres : « L'histoire des
rois est le martyrologe des peuples. »
A l'époque du jugement de Louis XVI, il était
commissaire en Italie avec trois autres membres de la convention ;
Hérault de Séchelles, Jagot et Simon. Ses collègues
écrivirent une adresse à la Convention pour
adhérer à la condamnation à mort, et
lui proposèrent de la signer. Grégoire était
pleinement d'avis de ne pas profiter de l'éloignement
pour échapper à la responsabilité du
vote ; il croyait que Louis XVI était coupable
et que la Convention avait le droit de le juger; mais il était
ennemi déclaré de la peine de mort, et, pour
cette raison unique, il ne pouvait signer l'adresse telle
qu'elle était conçue. On transigea : les
deux mots à mort furent effacés, et l'adresse
portant approbation formelle de « la condamnation »,
sans spécifier le supplice, partit pour Paris avec
les quatre signatures. Cette lettre fut discutée avec
violence, longtemps plus tard, quand le nom de régicide
devint un arrêt de proscription. Il est clair que Grégoire
aurait voté avec les régicides, si son opinion
théorique sur la peine de mort ne l'avait retenu. On
peut rapprocher de cet acte sa conduite lors du rétablissement
de l'empire. Il n'y eut, à cette époque, que
trois non, au Sénat. Lambrechts et Grégoire
avaient dit non ; il reste de l'incertitude sur le troisième
non, qui fut réclamé par plus d'un membre. Il
n'y a nulle comparaison entre voter la mort du roi et voter
contre le rétablissement de la monarchie ; mais
je mentionne ensemble ces deux actes pour montrer la persévérance
et la violence du sentiment républicain chez Grégoire.
La constitution civile du clergé avait été
l'une des plus difficiles, des plus graves et des plus décisives
opérations de l'Assemblée constituante. Grégoire
trouva justes toutes les réformes proposées ;
il crut qu'elles n'étaient qu'un retour à l'ancienne
discipline de l'Église ; qu'elles ne touchaient
pas au dogme ; que l'assemblée avait le droit
de les faire, et il crut servir, en s'y associant, l'Église
en même temps que la patrie. Ce fut aussi l'avis d'hommes
très respectables, très instruits dans les matières
canoniques, parmi lesquels il faut citer au premier rang Lanjuinais
et Daunou. Cependant la réforme ne se bornait pas à
supprimer les abus de l'administration temporelle du clergé ;
elle touchait à l'organisation spirituelle de l'Église,
en modifiant, sans accord préalable avec le pape, le
nombre et la circonscription des diocèses, en réglant
et en limitant les pouvoirs épiscopaux, en rendant
toutes les charges électives, y compris l'épiscopat,
en attribuant le pouvoir électoral au peuple entier,
et non pas seulement au peuple des fidèles, en permettant,
dans certains cas, de procéder à l'institution
et à la consécration des évêques,
sans l'intervention et même contre la volonté
expresse du pape. Elle était incontestablement sage,
et même nécessaire dans presque toutes ses parties ;
mais, en n'accordant au siège de Rome qu'une primauté
d'honneur, et en modifiant profondément, sans lui et
contre lui, l'origine et les attributions de l'épiscopat,
elle rompait ouvertement avec les traditions de l'Église
catholique. C'est ce que ne voulurent pas voir les constitutionnels.
Semblables aux évêques jansénistes qui,
frappés d'interdiction et d'excommunication, s'obstinaient
à se déclarer unis à l'Église
romaine, ils ne cessèrent de protester de leur fidélité
en désobéissant. Grégoire fut élu
en même temps évêque du département
de Loir-et-Cher et du département de la Sarthe. Il
opta pour le département de Loir-et-Cher. Les évêques
constitutionnels ayant décidé, quelques années
après, de prendre le nom de leur ville épiscopale,
il fut connu sous le nom d'évêque de Blois, et,
après sa démission, d'ancien évêque
de Blois, qu'il porta jusqu'à sa mort, toujours attentif
à le réclamer quand on l'omettait. Il se mit
aussitôt en possession de son diocèse, malgré
les protestations de son prédécesseur orthodoxe ;
il le remplaça et le chassa, parce qu'il croyait en
avoir le droit ; mais il prononça son éloge
en chaire. Il remplit avec zèle et exactitude toutes
ses fonctions épiscopales ; ce qui ne l'empêcha
pas d'être dans le département le chef du parti
républicain. Envoyé à la Convention par
les électeurs de son diocèse, il s'honora par
son courage quand l'Église constitutionnelle fut enveloppée
dans la proscription de tous les cultes. Le jour de l'abjuration
de Gobel, on le pressa d'imiter ce lamentable exemple :
« J'entre ici, dit-il, n'ayant que des notions
confuses sur ce qui s'est passé avant mon arrivée.
On me parle de sacrifices à la patrie ; j'y suis
accoutumé. S'agit-il d'attachement à la cause
de la liberté ? Mes preuves sont faites depuis
longtemps. S'agit-il du revenu attaché aux fonctions
d'évêque ? Je l'abandonne sans regret. S'agit-il
de religion ? Cet article est hors de votre domaine.
J'ai consenti à porter le fardeau de l'épiscopat
dans un temps où il était entouré d'épines.
On m'a tourmenté pour l'accepter, on me tourmente aujourd'hui
pour me forcer à une abdication qu'on ne m'arrachera
pas. » Il refusait ce jour-là d'abjurer
le catholicisme ; il refusa constamment, et jusqu'à
la mort, de renoncer à l'Église constitutionnelle.
Avec la politique républicaine et le catholicisme constitutionnel,
et sur le même rang, la propagation et la défense
des sciences et des lettres fut la constante préoccupation
de Grégoire. Il fut sur ce point l'émule de
Lakanal. Il était un des membres les plus actifs du
comité d'instruction publique, dont il fit presque
constamment partie avec Daunou, Lakanal, Sieyès, Chénier,
Mercier, Villar, ancien principal du collège de La
Flèche, Lalande, ex-oratorien, évêque
de Nancy, Massieu, évêque de Beauvais, Wandelincourt,
principal du collège de Verdun, Arbogast, recteur de
l'université de Strasbourg, Boissy d'Anglas, Thibaudeau,
Deleyre, David. Il provoqua les mesures nécessaires
pour substituer le français, dans les campagnes, aux
divers patois de nos provinces. Il contribua à la conservation
des livres, des manuscrits, à celle des monuments.
Il sauva un grand nombre d'hommes de lettres de la proscription
et de la misère. Il concourut à la fondation
du Bureau des longitudes, du Conservatoire des arts et métiers,
et de l'Institut.
Il n'a pas été, comme Daunou, rapporteur de
la loi organique de l'Institut, ni comme Lakanal, rapporteur
du règlement ; il n'en a pas eu la première
pensée, puisque le nom et la chose se trouvent dans
le travail de Mirabeau, dans les rapports de Talleyrand
et de Condorcet ; mais il y a poussé, a coopéré ;
et quand une fois l'Institut fut établi, et qu'il en
fut nommé membre, il se montra un des plus zélés
pour accroître ses relations et répandre son
influence. Il avait soin d'envoyer, souvent à ses frais,
toutes les publications de la classe, aux associés
de départements et aux correspondants étrangers.
Il leur écrivait ; il les recevait quand ils venaient
à Paris ; il a rendu ainsi, modestement et silencieusement,
de très grands services.
En revanche, ce qui a manqué presque complètement,
c'est son travail littéraire. Son nom ne figure que
trois ou quatre fois dans les cinq volumes de mémoires
publiés par la seconde classe : une première
fois pour un extrait tiré d'un ouvrage sur les moyens
de perfectionner les sciences politiques. Il fut lu à
la séance du 7 germinal an IV. C'est une amplification
sur ce thème : « Le doute méthodique,
en rappelant à l'examen les opinions reçues,
a déblayé des préjugés, émoussé
le glaive de l'intolérance, éteint les bûchers
de l'inquisition et affranchi les nègres. »
Tout est de cette force et de ce style. Nous y signalerons
cette phrase qui montre au moins l'ardent libéralisme
de l'auteur : « S'il était une seule
vérité qu'il fallût taire ou déguiser
dans l'Institut national, il serait déshonorant d'y
siéger. »
La seconde fois que Grégoire est mentionné,
c'est pour un rapport relatif à l'Institut d'Egypte.
Quelque temps après il communiqua un mémoire
sur La chaîne des Vosges. Enfin, le 22 floréal
an VIII, il donna lecture de son Apologie de Las Casas,
évêque de Ciappa.
L'Institut d'Egypte avait commencé ses travaux le 6
fructidor an VI (23 avril 1798), et s'était empressé
d'envoyer à l'Institut les procès-verbaux de
ses premières séances. Les trois classes nommèrent
une commission composée de Laplace, Fourcroy, Lacépède
pour la première classe ; Fleurieu, Volney, Grégoire
pour la seconde ; Dupuis, Mongez, Langlés pour
la troisième. Les commissaires proposèrent à
l'Institut et firent adopter une série de questions
dont l'Institut d'Egypte fut invité à procurer
la solution. Grégoire fut le rapporteur. Les questions
étaient très nombreuses. Celles qui touchent
d'une part aux mathématiques, et de l'autre aux arts
et antiquités, intéressent surtout les deux
autres classes ; je n'ai pas à en parler. La première
question de la classe des sciences morales et politiques est
celle-ci : « Reste-t-il dans le langage du
pays, dans la tradition ou dans les monuments, quelque affinité
avec ce peuple nomade qu'on appelle, en diverses contrées
de l'Europe, Bohémiens, Cyganis, Gypsies ? »
Viennent ensuite diverses questions de statistique sur le
nombre des habitants, les heures de travail, les conditions
de la mortalité, la nourriture, etc. Puis la classe
demande s'il y a d'autres règles que le Koran pour
la justice distributive, civile et criminelle ? Quelles
sont les bases et les bornes de la propriété ?
Quel est le caractère politique, religieux et moral
des différentes sectes qui sont en Egypte ? Quelle
est leur influence sur le gouvernement, et quelle est l'influence
du gouvernement sur elles ? Quelles sont l'étendue
et les bornes de la puissance maritale, de l'autorité
paternelle et des obligations filiales, déterminées
soit par l'usage, soit par la loi ? La plupart de ces
questions avaient été suggérées
par Grégoire. On en ajouta une autre, à laquelle
Bernardin de Saint-Pierre s'intéressait tout spécialement :
Traite-t-on avec douceur les animaux domestiques ? Les
questions de géographie, rédigées par
Fleurieu, forment un excellent programme, au double point
de vue de l'histoire ancienne et des intérêts
européens.
Le mémoire de Grégoire sur la chaîne des
Vosges contient des détails exacts sur la population,
la constitution physique du pays, les coutumes, l'état
de l'agriculture, les mines, les eaux minérales. L'auteur
déplore le déboisement des montagnes, et en
signale les conséquences funestes. Il déclare
avoir trouvé dans le canton de Bresse une véritable
république, qui professait la liberté des cultes,
lorsque la religion d'état et les institutions monarchiques
l'enserraient encore de tous côtés.
L'Apologie de Las Casas, évêque de Giappa,
est un des nombreux écrits que Grégoire ne cessa
de publier en faveur des nègres et contre l'esclavage.
M. Carnot raconte (Etude sur l'abbé
Grégoire, par M. Carnot, 1882.) que, dans
les premiers jours de sa puissance croissante, Bonaparte rassembla
autour de lui une soixantaine de personnages politiques pour
aviser aux moyens de rétablir à Saint-Domingue
l'autorité française. Les uns proposèrent
la force, les autres la trahison ; tous concluaient à
l'esclavage. Grégoire n'ouvrait pas la bouche. Bonaparte
l'interpella brusquement : « Qu'en pensez-vous ?
Je pense, répondit-il, que, fût-on aveugle,
il suffirait d'entendre de tels discours pour être sûr
qu'ils sont tenus par des blancs. Si ces Messieurs changeaient
de couleur, ils changeraient aussi de langage. »
Cette Apologie de Las Casas doit être comptée
parmi les meilleurs petits ouvrages de Grégoire. Les
accusations dont Las Casas a été l'objet y sont
discutées avec force et en pleine connaissance de cause.
On y retrouve l'ardeur passionnée de l'auteur pour
la suppression de l'esclavage. On aime à le voir protester
contre l'habitude trop répandue de juger un parti par
les crimes commis en son nom, au lieu de s'en tenir aux principes
qu'il professe et à l'ensemble de son histoire. Grégoire
n'a jamais pensé, et ce sera son éternel honneur,
qu'on pût juger le christianisme par la Saint-Barthélémy,
et la Révolution par la Terreur.
Un rapport et trois mémoires, en six ans, c'est bien
peu pour un esprit aussi actif (On peut encore
mentionner une brochure intitulée : Détails
sur l'établissement de Sierra Leona, et sur l'imputation
calomnieuse, faite au gouvernement français d'avoir
ordonné la destruction de cette colonie.)
On s'explique cette stérilité relative quand
on se rappelle que Grégoire était alors dans
tout le feu de ses luttes pour empêcher la ruine de
l'Église constitutionnelle, qui se désignait
elle-même sous le nom d'église gallicane. Le
concile de 1797 eut lieu entre deux persécutions ;
celui de 1800, à la veille du Concordat. Il s'agissait
surtout, dans le premier, d'arracher la France à l'impiété,
et dans le second, de sauver l'Église constitutionnelle,
menacée par la victoire prochaine et définitive
des réfractaires. Les deux conciles furent convoqués
et dirigés par Grégoire, quoiqu'il n'en eût
pas la présidence générale, n'étant
pas métropolitain. Il fut membre de toutes les commissions,
il dicta toutes les résolutions. Il fut le meneur et
l'organe de la commission permanente chargée des intérêts
de l'Église gallicane entre les deux conciles. Assidu
au conseil des Cinq-Cents, aux séances de l'Institut,
à celles du concile, où il présidait
dans les occasions solennelles, dont il préparait les
actes et rédigeait les circulaires, attentif en même
temps à ladministration de son diocèse,
on comprend qu'il lui restait peu de temps pour des compositions
linéaires. Peu à peu ses grandes occupations
diminuèrent. Il donna sa démission de son évêché ;
le Sénat fut loin d'absorber son temps comme l'avaient
fait les assemblées républicaines. Un moment
vint où il se vit exclu de tout, ou plutôt chassé
de partout, et l'Institut fut le seul lien qui le rattachât
au monde officiel. Enfin ce dernier lien fut rompu. Grégoire
fut, avec Monge et Carnot, au nombre des vingt-sept membres
de l'Institut que la réaction sacrifia en 1816.
La place de Grégoire était marquée à
l'Institut ; on comprend moins l'élection de La
Réveillère-Lépeaux (Né
à Montaigu (Vendée) le 25 août 1753, mort
à Paris le 27 mars 1824.). C'était un
orateur, mais ce n'était pas un grand orateur ;
ce n'était ni un homme de lettres, ni un savant. Il
avait quelques connaissances en botanique, autant qu'il en
fallait pour faire des leçons brillantes à Angers,
ou pour s'intéresser, à Paris, aux leçons
des véritables maîtres. On ne cite de lui aucun
discours mémorable, ni aucune découverte, ni
aucun livre, à moins qu'on ne donne ce nom à
un annuaire de son département, écrit et composé
avec soin. En réunissant ses brochures à celles
de son ami Leclerc, on est parvenu à faire un volume
de mélanges sous le nom d'opuscules moraux et politiques.
Cela ne s'élève, ni pour le style, ni pour la
pensée, au-dessus d'une médiocrité honorable.
Il passa dans la troisième classe à la réorganisation
de 1803 ; mais le serment ayant été exigé
l'année suivante, il le refusa et cessa de faire partie
de l'Institut.
Il n'y avait joué aucun rôle. Le recueil des
mémoires de la seconde classe ne contient aucun morceau
de lui ; il est seulement mentionné dans le compte
rendu des travaux du premier trimestre de l'an XI pour l'annuaire
dont nous venons de parler, et qui a pour titre : Essai
sur le département de la Vendée, ou aperçus
sur la topographie de ce département, sur son histoire
naturelle, son histoire politique, les murs, le caractère,
les habitudes, le langage des habitants. Le titre est
long, l'ouvrage est court. Il n'est pas sans intérêt.
L'auteur ne parle pas des scènes sanglantes dont son
pays était alors le théâtre. C'est un
précis historique et géographique, sans aucune
prétention. Il fit encore quelques rares communications,
dont une seule a de l'importance, au moins comme signe des
temps. C'est un mémoire sur le culte, lu à la
séance du 5 floréal an V, et sur lequel j'aurai
tout à l'heure occasion de revenir.
On serait tenté de croire qu'il avait été
élu uniquement à cause de sa position. (Il
était directeur au moment de son élection, le
10 décembre 1795.) Il nen est rien. La
Réveillère-Lépeaux, aujourd'hui peu connu,
et mal connu, était un personnage pendant la Révolution,
et il devait son importance à son talent, et surtout
à son caractère. C'était un homme énergique,
courageux, intelligent, d'un attachement inébranlable
à ses opinions, et du désintéressement
le plus persévérant et le plus noble. Il avait
embrassé avec ardeur, dès le premier jour, la
cause de la Révolution et de la République ;
et il combattit, avec la même fermeté, les excès
de la démagogie et les efforts de la réaction.
Comme tous les hommes qui suivent invariablement une ligne
droite, il a eu des ennemis et des calomniateurs de tous les
côtés.
Il lutta contre Danton à la tribune, combattit la Commune,
le Comité de salut public, se fit mettre hors la loi,
et n'échappa que par miracle à la mort. Mais
il avait voté la mort de Louis XVI, et quand il
crut que la réaction était maîtresse dans
les Conseils, et avait même dans le Directoire un allié
déclaré et un complice inconscient, il n'hésita
pas à faire le 18 fructidor. En un mot, il ne voulut
pas être terroriste, mais il était, et resta
républicain, et républicain autoritaire.
Il fit le 18 fructidor sans aucune vue d'intérêt
personnel, par l'armée, pour éviter tout excès,
et non, comme Barras le conseillait, par les faubourgs. Il
n'en porte pas moins la principale responsabilité d'un
coup d'État qui entraîna des proscriptions et
fut comme la justification anticipée du 18 brumaire.
Carnot, qu'on ne se représente pas comme le complice,
ou même comme la dupe des royalistes, ne fut pas seulement
exclu du Directoire, il fut condamné à la déportation
avec son collègue Barthélémy. Condamnés
n'est pas le mot propre. Ils furent frappés de déportation
par un arrêté de leurs trois collègues
qui avaient la force de leur côté et qui se crurent
cléments, parce qu'ils se contentaient de les proscrire,
au lieu de les tuer, comme le comité de salut public
l'aurait fait.
On sait que Carnot réussit à se cacher. Il échappa
à la déportation ; mais il fut rayé
de la liste de l'Institut, avec Fontanes et l'abbé
Sicard, qui ne ressemblaient guère plus que lui à
des conspirateurs, Barthélémy, son collègue
dans le Directoire et Pastoret, celui-ci d'un autre parti
et d'une autre trempe. Cette radiation de cinq membres de
l'Institut était aussi, dans son genre, un coup d'État.
N'hésitons pas à dire qu'elle était un
attentat contre les lettres. Il est bien regrettable pour
la mémoire de La Réveillère-Lépeaux,
qu'il se soit laissé aller à de tels abus de
la force. Disons à sa décharge que c'était
l'esprit du temps. Il sacrifia au désir de maintenir
la République, et de lui assurer un gouvernement régulier.
Pour cette fois , au moins, la force fut mise au service d'une
conviction, non d'un intérêt personnel. A peine
raffermi contre les royalistes, le Directoire se vit menacé
par les ardents révolutionnaires. La Réveillère-Lépeaux
comprit sur-le-champ ce nouveau péril, et lutta avec
courage jusqu'au moment où il se trouva seul de son
parti dans le Directoire, et par conséquent impuissant.
Il se retira alors avec une dignité suprême,
en refusant les avantages accordés jusque-là
aux directeurs sortants, comme il refusa plus tard les offres
de l'empereur, et comme il renonça au titre de membre
de l'Institut pour ne pas prêter un serment contraire
à sa conscience. On voulait le mettre en accusation ;
loin de chercher à fléchir ses ennemis, il les
brava, et finit par leur imposer silence. Sa vie plaidait
pour lui. Ce n'était pas un grand homme ; mais
c'était certainement un homme.
On a souvent répété que La Réveillère-Lépeaux
faisait partie de la secte des théophilanthropes ;
on a même dit qu'il en était le fondateur. La
secte a été fondée par le frère
du célèbre physicien Haüy ; La Réveillère-Lépeaux
n'y a jamais été affilié ; il n'a
jamais assisté à aucune de ses cérémonies ;
il n'y a jamais fait aucune allusion, ni dans ses discours,
ni dans ses écrits. Il était de la religion
du Vicaire savoyard ; il ne croyait à aucun dogme
révélé, mais il croyait en Dieu, et il
connaissait la puissance du sentiment religieux chez certaines
âmes. Il aurait voulu qu'on donnât de la solennité
et comme une consécration aux trois actes principaux
de la vie civile : la naissance, le mariage et la mort.
Cette opinion, qui ne lui était pas particulière,
mais qu'il exprimait avec vivacité donna lieu à
ses ennemis catholiques et à ses ennemis athées,
de le ranger parmi les théophilanthropes, dans l'espoir
de le rendre ridicule. La secte des théophilanthropes,
quoique partant d'un bon sentiment, était ridicule
en effet, et ne pouvait pas ne pas l'être. Il faut que
les philosophes en prennent leur parti : ils ne peuvent
arriver par la seule raison qu'à un culte individuel,
intérieur. L'analyse sera toujours incompatible avec
la cérémonie. On peut le regretter, mais il
faut le reconnaître. Le 12 floréal an V, La Réveillère-Lépeaux
venait de lire à la classe des sciences morales et
politiques un mémoire intitulé : Réflexions
sur le culte et les cérémonies civiles.
« Je n'ai, lui dit Talleyrand, qu'une observation
à vous faire. Jésus-Christ, pour fonder sa religion,
a été crucifié et est ressuscité.
Vous auriez dû tâcher d'en faire autant. »
De tous les membres de l'Institut, le plus ravi de s'y voir,
était certainement Lakanal (Né
à Serres (Ariège) le 14 juillet 1762, mort à
Paris le 14 février 1845). Il avait été
élevé par les Pères de la doctrine chrétienne,
il s'était affilié à leur compagnie,
et il professait la rhétorique à Moulins, dans
un de leurs collèges, à l'âge de trente
ans, quand il fut appelé à siéger dans
la Convention nationale.
Il y arrivait tout imbu des idées républicaines,
et il n'hésita pas à voter la mort de Louis XVI.
La vocation de l'enseignement lui était restée,
et avec elle un dévouement absolu et fervent pour les
sciences et les lettres. Il voulait la République,
mais il la voulait éclairée, pacifique, glorieuse.
Il se fit placer dans le comité d'instruction publique,
il y resta constamment, prit à ses travaux la part
principale, fut presque toujours son rapporteur dans les séances
de la Convention et eut la gloire de proposer, de faire accepter
par le Comité, et de défendre devant la Convention
la plupart des grandes fondations qui honorent cette époque
à la fois sauvage et sublime.
Son premier succès fut un décret qui prononçait
des peines sévères contre la mutilation des
objets d'art, et ce que son collègue Grégoire
appelait d'un mot nouveau : le vandalisme. Dans le naufrage
des académies, il essaya, mais vainement, de sauver
l'Académie des sciences ; il ne parvint tout au
plus, qu'à retarder sa perte. Le Jardin des plantes
était menacé : il proposa non seulement
de le conserver, mais de l'agrandir, en en faisant un muséum
d'histoire naturelle. Il mérita ainsi d'être
appelé le second fondateur de ce magnifique établissement,
qui reste une des gloires les plus incontestées de
notre pays. Chappe essayait alors, au milieu de difficultés
inouïes, de faire adopter son télégraphe
aérien. Il écrivait à Lakanal :
« Je désespérerais du succès,
si vous n'étiez pas là. » Il réussit,
et c'est à Lakanal qu'il le dut. La France, grâce
à lui, eut un nouvel instrument pour ses victoires,
la science un nouvel organe pour ses conquêtes, Lakanal
fit voter par l'assemblée le principe de la propriété
littéraire, qu'il appelle, non sans raison, la déclaration
des droits du génie. Lorsque la période de destruction
violente qui, pour en finir avec l'ancienne société,
avait supprimé, en même temps que des abus détestables,
les institutions les plus nécessaires à la vie
d'un peuple, eut enfin fait place à la période
de régénération, et que le besoin de
retrouver les organes de la vie s'imposa à tous les
esprits, Lakanal qui, pendant la Terreur, avait accepté
une mission dans les départements, se retrouva, avec
la même ardeur, dans le comité d'instruction
publique, et entreprit de créer partout des écoles,
et, ce qui était plus difficile, de remplacer les maîtres
dispersés, proscrits, foudroyés par la tempête.
Les théories n'avaient pas manqué depuis le
commencement ; il alla droit à la pratique et
fit décréter d'un coup vingt-quatre mille écoles
primaires qu'on plaça dans les presbytères abandonnés.
En même temps, on créa dans les grandes villes
des écoles centrales, à raison d'une école
centrale par trois cent mille habitants. On y donnait à
peu près le
même enseignement que dans les anciens collèges.
Les maîtres manquaient partout. Les membres survivants
des anciennes congrégations, en dépit de l'adoucissement
des lois et des murs, étaient encore réduits
à se cacher. Lakanal fit adopter l'idée d'appeler
à Paris les trois cents jeunes gens les plus distingués
par leur mérite, de leur donner pour maîtres
tout ce que la France gardait encore de grands hommes, de
leur enseigner rapidement l'art d'enseigner, et, après
avoir allumé en eux le feu sacré, de les renvoyer
aux écoles centrales. De cette idée qui fut
adoptée par la commission, et qui fut ensuite complétée
et perfectionnée, est sortie l'École normale
de 1794, suivie à bref délai par l'École
normale qui subsiste encore. Lakanal et Sieyès, que
remplaça bientôt Deleyre, furent chargés
de surveiller la nouvelle école. Les mathématiques
y étaient enseignées par Lagrange et Laplace,
la géométrie descriptive par Monge, la chimie
par Berthollet, la physique par Haüy, l'histoire naturelle
par Daubenton, l'hygiène par Hallé, la philosophie
par Garat, l'histoire par Volney, la morale par Bernardin
de Saint-Pierre. Ce fut un éclat de génie incomparable.
L'enseignement proprement dit se donna tumultueusement et
presque au hasard ; mais un grand enthousiasme se détacha
de tout ce mouvement, et il ne s'agissait plus que de l'organiser
et de le développer.
Vint ensuite la création du Bureau des longitudes,
dont Grégoire et Lakanal se disputent l'honneur. Le
bureau avait sous sa direction l'observatoire de Paris, ceux
des départements, et comptait parmi ses membres Lalande,
Cassini, Delambre, Méchain des navigateurs tels que
Borda et Bougainville.
Quant à l'Institut, il faut compter parmi ses fondateurs
ou se disant tels Talleyrand, qui le proposa à l'Assemblée
constituante ; Condorcet qui, dans son rapport à
la Législative, en modifia le plan d'une façon
heureuse ; Daunou, qui lui donna sa dernière forme,
sa forme pratique et le fit décréter par la
Convention ; Lakanal qui, sous le Directoire, fit voter
le règlement par le conseil des Cinq-Cents. Grégoire
lui-même, et Chénier, et Villar, qui avaient
donné un concours actif dans le sein du comité
d'instruction publique, prétendaient avoir des droits
à cette paternité glorieuse. Nous avons vu qu'elle
pourrait être réclamée par Mirabeau. La
vérité est que, depuis la destruction des académies,
tous les esprits soucieux de l'avenir, tous les amants des
sciences et des lettres, songeaient à les rétablir,
et à en former comme un faisceau indestructible, où
viendraient s'unir dans un travail commun, et dans la même
action bienfaisante et civilisatrice, les sciences, les lettres
et les arts, tout ce qui engendre la civilisation, tout ce
qui honore l'humanité.
Depuis 1793, Lakanal n'avait cessé de travailler à
la formation de cette assemblée représentative
de la science, de la pensée, de l'imagination et de
la parole humaine. C'est lui qui, dans les derniers jours
du Comité, avait dressé la liste des quarante-huit
premiers membres de l'Institut, qu'on appela le tiers-électeur,
liste promulguée quelques jours après par le
Directoire. Il voyait enfin son uvre réalisée
et vivante ; semblable à Pygmalion, quand il vit
sa statue se mouvoir, il assistait avec ravissement aux débuts
de ce noble corps, dont il était au moins l'un des
pères. Le titre de membre qui lui avait été
conféré était la juste récompense
de ses travaux, et, à ses yeux, le plus grand honneur
de toute sa vie. (Voici la lettre par laquelle
le ministre de l'intérieur annonça à
Lakanal son élection : « C'est avec
bien de la satisfaction, citoyen, que je vous fais par de
votre nomination à l'Institut national dans la seconde
classe. Ce choix honore autant les électeurs que l'élu.
L'Institut national tiendra sa première séance
primidi prochain ; vous voudrez bien vous y rendre.
Salut et fraternité. Bénézech
Cette séance est indiquée pour cinq heures
dans la salle de la ci-devant académie des sciences,
au muséum des arts. ») Il se montra
assidu aux séances, parce que c'était son bonheur,
et parce qu'il était dans ses habitudes et dans sa
nature de remplir fidèlement tous ses devoirs ;
mais il ne fut, et ne voulut être qu'un auditeur, et
un serviteur. Toutes les fois quune mesure était
nécessaire pour améliorer la marche de l'Institut,
il la proposait au conseil des Cinq-Cents ; c'était
sa part, il savait qu'il y excellait, et il prit une fois
la plume, longtemps après, pour en réclamer
le mérite (Suum cuique. Exposé
sommaire des travaux de Joseph Lakanal pour sauver, durant
la Révolution, les sciences, les lettres et ceux qui
les honoraient par leurs travaux. Paris 1838.). Comme
lettré, il se jugeait avec une modestie touchante.
Quand les événements le rendirent à la
vie privée, il n'accepta que la place de procureur
(économe) du lycée Charlemagne (l'école
centrale de la rue Antoine). « Je me suis assis
sur la dernière marche », disait-il. Cet
homme, qui avait fondé tous ces grands corps, acceptait
dans l'un d'eux une place modeste, et la remplissait en conscience.
La malédiction attachée aux régicides
vint l'y chercher et le chassa de son pays. Il se rendit en
Amérique, où il se fit agriculteur. Sa renommée
le suivit jusque là, et il fut plusieurs fois consulté
par les pouvoirs publics comme législateur et comme
philosophe.
En France, on l'avait oublié, et si profondément
que quand la seconde classe de l'Institut dont il avait fait
partie fut rétablie, il ne fut pas inscrit officiellement
parmi ses membres. Ce fut, pour ce grand vieillard, le plus
rude coup. Enfin, il y fut élu, en 1837, à la
place de Garat. Cette élection le décida ;
il quitta tout, et revint en France, pour siéger encore
à côté de Sieyès, Merlin, Daunou,
Rderer, les compagnons des anciennes luttes. Il avait
soixante-quinze ans. « Un jour, dit M. Mignet,
je vis arriver chez moi, avec le vieil uniforme de l'Institut
tel qu'on le portait sous le Directoire, un homme qui avait
la stature encore droite, des cheveux abondants et noirs,
dont le visage était grave, le regard contenu, la bouche
sévère, les manières décidées
et polies, le langage spirituel et sentencieux, et qui semblait
appartenir à un autre temps. C'était Lakanal. »
Il fut, comme par le passé, assidu aux séances
de l'Académie. Il y resta silencieux. Il n'avait plus,
disait-il, qu'à écouter et à se taire.
Il s'éteignit en 1845, à quatre-vingt-deux ans.
Il disait paisiblement sur son lit de mort : « Je
vais comparaître, les mains pures et sans crainte, devant
cette providence que je ne comprends pas, mais que je sens. »
En 1881, les habitants de l'Ariège lui ont élevé
une statue.
Lakanal est un homme de la Convention ; voici, pour achever
la section de morale, un homme de l'encyclopédie ;
un homme de lettres, par goût et par profession, qui
ne voulut jamais être autre chose, c'est son très
grand honneur, et qui traversa toute la Révolution
sans s'y mêler. Naigeon (Né à
Paris le 15 juillet 1738, mort le 28 février 1810.)
avait cinquante ans quand on le nomma membre de la seconde
classe, chargé d'y représenter tout particulièrement
la morale. Son plus grand, et presque son seul mérite,
était d'avoir été l'admirateur et l'ami
de Diderot. Il aimait Diderot avec passion, et Diderot l'aimait
aussi, ce qui paraît assez étrange. C'était,
au physique, un dameret et un valétudinaire, au moral :
un esprit étroit, impuissant, qui tirait toute son
importance, comme les radicaux en politique, de l'audace de
ses négations. Il n'avait fait de sa vie que des éditions,
des traductions, des compilations, et quelques articles de
l'encyclopédie méthodique. Il servait de secrétaire,
ou d'humble collaborateur, à d'Holbach et à
Diderot, ses deux idoles. Il avait pour Diderot un autre mérite :
il était son écouteur en titre. Diderot, dont
la vie était un monologue éternel, avait besoin
d'un écouteur dans l'intimité : il avait pris
Naigeon, et s'était attaché à lui, malgré
les ridicules du personnage. On avait fait de lui ce portrait :
Je suis savant ; je m'en pique,
Et tout le monde le sait.
Je vis de métaphysique,
De légumes et de lait.
J'ai reçu de la nature
Une figure à bonbon :
Ajoutez-y ma frisure,
Et je suis monsieur Naigeon.
La métaphysique dont il vivait était
de l'espèce la moins compliquée. Elle tenait
en ces trois mots : matérialisme, fatalisme, athéisme.
Il avait une seule fois entrepris de faire acte de citoyen.
C'est au moment où l'Assemblée nationale discutait
le préambule de la constitution. Il écrivit
alors une adresse à l'Assemblée pour la prier
de ne pas prononcer le nom de Dieu. « Le gros d'une
nation, disait-il, restera toujours ignorant, peureux, et
par conséquent superstitieux. L'athéisme peut
être la doctrine d'une petite école, mais jamais
celle d'un grand nombre de citoyens, encore moins celle d'une
nation. La croyance à l'existence de Dieu, ou la vieille
souche, restera donc toujours ; or, qui sait ce que cette
souche abandonnée à sa végétation
peut produire de monstrueux ? Je ne conserverais donc
pas les prêtres comme des dépositaires de vérités,
mais comme des obstacles à des erreurs possibles et
plus monstrueuses encore ; non comme les précepteurs
des gens sensés, mais comme les gardiens des fous ;
et leurs églises, je les laisserais subsister comme
l'asile et les petites maisons d'une certaine espèce
d'imbéciles, qui pourraient devenir furieux si on les
négligeait entièrement. » L'Assemblée
constituante n'adopta pas le programme de Naigeon ; il
fut obligé d'attendre Chaumette.
Il est bon que toutes les opinions soient représentées
dans un corps savant; c'est une des conditions de la liberté ;
mais, dans une section de six membres, cette diversité
rend le travail commun assez difficile. Il y avait dans la
section un athée, deux indifférents, un déiste
de la religion du Vicaire savoyard, un théophilanthrope,
et un évêque. Au point de vue politique, il y
avait deux régicides, peut-être trois, si l'on
compte Grégoire. Enfin, les professions n'étaient
pas moins diverses, puisqu'on y trouvait un ingénieur,
un avocat, un professeur, un prêtre, un journaliste.
Comment des hommes si différents pouvaient-ils s'accorder
pour choisir un sujet de prix, pour juger un concours, pour
répondre à une question posée ?
Les attributions mêmes de la section étaient
mal définies : non qu'il y eût incertitude
sur l'objet et la nature de la morale ; mais il était
malaisé de bien distinguer cette section des sections
avoisinantes. On tombait dans la confusion pour avoir trop
cherché la séparation. Si les moralistes étudiaient
les principes de la raison et les faits de la nature humaine,
ils empiétaient sur l'analyse des sensations et des
idées ; s'ils recherchaient quels étaient
les devoirs de l'homme dans la société, ils
faisaient de la science sociale ; s'ils s'occupaient
des moyens de fonder la prospérité publique
et d'assurer le bonheur des citoyens, ils devenaient des économistes.
La conséquence de cette situation doublement difficile
fut qu'il n'y eut, dans la section, que des travaux isolés,
sans aucune connexion entre eux ; que plusieurs membres
ne communiquèrent aucun mémoire ; que d'autres
apportèrent des mémoires absolument étrangers
à la morale ; que les concours demeurèrent
sans résultats. Les membres de la section produisirent
isolément et en dehors de l'Institut quelques écrits
distingués ; la section ne produisit rien. Elle
fut très inférieure à la section de philosophie,
qui avait fait faire de grands pas à la psychologie
et à la science des signes. Elle ne fut pas même
heureuse dans ses concours. Elle fut obligée de retirer
plusieurs des sujets qu'elle avait proposés, faute
de concurrents, ou du moins de concurrents de valeur.
J'ai rappelé plus haut le sujet mis au concours en
l'an V sur la proposition de Bernardin de Saint-Pierre, « Quelles
seraient les institutions les plus propres à ramener
un peuple aux principes de la morale après les révolutions
politiques ? » Nous avons vu que Bernardin
de Saint-Pierre fut malmené par Volney et Naigeon pour
avoir invoqué dans son rapport l'idée de Dieu
et les croyances rationalistes. Il fallut retirer le sujet
au bout de deux ans. On le remplaça par celui-ci :
« L'émulation est-elle un bon moyen d'éducation ? »
Cette fois, il y eut un vainqueur, et ce fut le citoyen Feuillet,
sous-bibliothécaire de l'Institut.
La section proposa encore cette question : « Quel
est le véritable caractère de la bonté
dans l'homme public ? » Il paraît que
les hommes de talent ne furent pas tentés de faire
cette recherche ; il ne leur parut pas qu'on pût
tirer autre chose d'un pareil sujet qu'une dissertation de
collège. Il y eut quelques mémoires sans aucun
mérite ; le sujet fut retiré.
Enfin, la section trouva un sujet qui était bien un
sujet de morale, et qui, traité par une plume habile,
pouvait intéresser, non seulement les moralistes, mais
les philosophes et les hommes de gouvernement. Voici le programme
qu'elle publia :
« Jusqu'à quel point les traitements barbares
exercés sur les animaux intéressent-ils la morale
publique ? Et conviendrait-il de faire des lois à
cet égard ? »
Mais les temps de la loi Grammont et de la Société
protectrice des animaux étaient encore éloignés ;
et le concours, comme la plupart de ceux que la section de
morale avait institués, n'aboutit qu'à un échec.
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