Dossiers

UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

Sommaire de ce dossier

Autres dossiers

 

Travaux
Retour au sommaire du site ASMP - Académie des Sciences Morales et Politiques
Retour sommaire

- XI -

LA SECTION D'HISTOIRE


Nous avons vu que la liste du Directoire portait deux membres du nom de Lévesque, et que le premier, Jean-Simon Lévesque de Pouilly, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, avait été nommé, quoiqu'il se fût volontairement exilé de France, sans autre motif que de fuir le régime de la Terreur. Il se hâta d'écrire, de la ville allemande où il résidait encore, pour remercier de sa nomination, si elle n'était pas le résultat d'une erreur, et pour annoncer qu'il l'acceptait ; mais c'était le résultat d'une erreur, et quand il fut donné lecture de sa lettre, à la seconde séance de l'Institut, son successeur, Garat, était déjà désigné. Quelque impartial que fût dans ses choix le Directoire, il ne l'était pas au point de violer les lois en rouvrant la France à un émigré sous le prétexte d'une nomination à l'Institut.

Pierre-Charles Lévesque (Né à Paris le 28 mars 1736, mort le 12 mai 1812.) était comme Lévesque de Pouilly avec, lequel il n'avait d'ailleurs aucun lien de parenté, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il avait lu un mémoire sur Aristophane à la dernière séance de cette académie, qui eut lieu le 13 octobre 1792, quelques jours après les journées de Septembre, un mois avant le décret par lequel il fut interdit aux Académies de pourvoir aux places vacantes. Charles Lévesque, élevé pour être graveur, comme son père, obtint à grand'peine de faire ses études, les fit brillantes, vécut quelque temps ensuite de son état de graveur, fut nommé, à la recommandation de Diderot, professeur à Saint-Pétersbourg, et en rapporta une Histoire de Russie, qui lui ouvrit les portes de l'Académie des inscriptions. Il devint aussi professeur au Collège de France. Il a traduit Xénophon et Plutarque pour la collection des moralistes anciens. Son principal titre littéraire est une bonne traduction de Thucydide.

De Lisle de Sales (De Lisle de Sales (Jean-Claude Izouard, dit), né à Lyon le 29 avril 1741, mort à Paris le 22 septembre 1816.) avait été oratorien dans son extrême jeunesse. Il n'a pas laissé un grand nom dans les lettres, et comme académicien il fut plus d'une fois embarrassant pour ses confrères ; mais c'était ce même de Lisle de Sales dont la Philosophie de la nature (Voici le titre exact de ce livre, célèbre seulement par le procès : De la philosophie de la nature, ou traité de morale pour le genre humain, tiré de la philosophie et fondé sur la nature. La condamnation par le Châtelet est du 9 septembre 1775) dénoncée au Châtelet plusieurs années après sa publication, avait entraîné contre son auteur une condamnation au bannissement perpétuel. La condamnation, qui du reste fut cassée par le parlement, avait eu un retentissement immense. On avait su dans le public qu'il y avait eu des voix concluant ad omnia citra mortem, ce qui comprenait le carcan, la marque, le fouet et les galères. De Lisle, empressé de profiter de sa gloire, se rendit auprès de Voltaire à Ferney, puis en Prusse auprès de Frédéric. Rentré en France, un écrit en faveur de la tolérance le fit jeter dans les prisons du Châtelet. Il y resta onze mois et ne fut délivré que par les événements du 9 thermidor. C'était un martyr dont la nomination fut très approuvée, mais qui n'était qu'un martyr et n'apportait aucune force à la section d'histoire.

Raynal (Né à Lapanouse (Aveyron) le 12 avril 1713, mort à Paris le 6 mars 1796.) étant né en 1713, avait quatre-vingt-deux ans en 1795. Échappé assez tard à la compagnie de Jésus, il avait eu le temps d'y prendre un goût d'ordre, de travail régulier, d'influence sur les puissants de la terre, et il faisait servir tous ces moyens à la protection des faibles, au soulagement des pauvres, avec un zèle qui n'était plus que philosophique, et qu'on aurait pu croire encore religieux. D'une économie qui eût été de l'avarice, si elle n'eût servi parfois à de grandes générosités, il donnait aux écrivains et aux inventeurs méconnus du pain et des moyens de travail. Il leur procurait ce qui était alors indispensable : des protecteurs. Il était dans la capitale de la France et de la philosophie comme un grand maître de cérémonies qui présentait les talents naissants aux talents illustres, les gens de lettres aux manufacturiers et aux négociants, aux fermiers généraux et aux ministres (Mémoires sur M. Suard, par Garat, t. I, p. 106). On le regardait plutôt comme un homme d'affaires, ami des lettres, que comme un lettré véritable, jusqu'au moment où il publia son Histoire philosophique et politique des établissements des Européens dans les deux Indes. Ce livre eut un succès immense. Le sujet était nouveau et magnifique ; le style, fort inégal, avait en certains passages une allure affectée et solennelle qui devenait de plus en plus le goût de l'époque ; toutes les idées chères aux encyclopédistes s'y trouvaient reproduites. Ce n'est pas trop de dire que le livre et l'auteur allèrent aux nues. Une condamnation qui força Raynal à s'exiler, et que le roi lui-même avait provoquée, explique cette popularité que des critiques sévères et quelquefois méritées ne firent qu'accroître.

Anquetil (Né à Paris le 22 février 1723, mort le 6 septembre 1806) est tout l'opposé de Raynal. Raynal est un ancien jésuite, qui abandonne la compagnie de Jésus pour venir prêcher à Paris comme prêtre séculier, et qui finit par devenir philosophe, athée et millionnaire. Anquetil entre à dix-sept ans dans la congrégation de Sainte-Geneviève ; et à soixante-treize ans, sous la Terreur, il est enfermé à Saint-Lazare comme prêtre catholique. C'est un dévoué, un laborieux, qui commence une Histoire de France à près de quatre-vingts ans, et la pousse jusqu'à quatorze volumes. Son principal ouvrage est l’Esprit de la ligue.

Dacier (Né à Valognes (Manche) le 1er avril 1742, mort à Paris le 4 février 1833.) n'appartenait ni au monde des philosophes, ni à celui de la politique. Il dut son élection à la réputation qu'il s'était justement acquise par ses travaux d'érudition, et à sa place de secrétaire perpétuel de l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres. Il était membre du corps municipal de Paris au commencement de la Révolution, et fut chargé d'organiser les finances de la ville d'après les nouveaux systèmes. Il montra, dans ces fonctions, une telle capacité, que Louis XVI, qui connaissait d'ailleurs ses sentiments monarchiques, lui offrit le portefeuille des finances ; mais Dacier ne poussa pas le dévouement jusqu'à l'accepter, et se hâta de rentrer dans son obscurité et de revenir à ses chères études.

Gaillard (Né à Ostel (Aisne) le 26 mars 1726, mort à Saint-Firmin (Oise) le 13 février 1806.), qui fut élu membre de la seconde classe en même temps que Dacier, appartenait comme lui à l'Académie des inscriptions. Il était de plus membre de l'Académie française. C'est l'auteur de la Rivalité de la France et de l'Angleterre. Sa vie politique peut être résumée d'un seul mot : il était l'ami de Malesherbes.

Raynal et Gaillard ne firent que paraître sur la liste des titulaires de la seconde classe. Raynal mourut le 6 mars 1796 ; mais en apprenant son élection il avait envoyé sur-le-champ sa démission, fondée sur son grand âge. On lui donna pour successeur Bouchaud (Né à Paris le 16 avril 1719, mort le 1er février 1804. ), qui lui-même n'avait pas moins de soixante-dix-huit ans au moment de la fondation de l'Institut. Bouchaud, professeur de droit naturel au Collège de France et membre de l'Académie des inscriptions, était arrière-petit-neveu de Gassendi du côté maternel. Gaillard donna sa démission, comme Raynal, en alléguant pour raison qu'il ne pouvait se résoudre à quitter Chantilly où il demeurait. Il entra pourtant dans la troisième classe, comme membre résident, sept ans plus tard, à l'époque de la réorganisation de l'Institut par le premier consul. L'Institut admit son excuse en 1795, et le nomma, dès l'année suivante, associé non résident de la seconde classe. Il fut remplacé comme titulaire par Legrand d'Aussy (Né à Amiens le 3 juin 1737, mort à Paris le 6 décembre 1800.), ancien jésuite, éditeur des Tableaux des XIIe et XIIIe siècles, et conservateur des manuscrits de la Bibliothèque. Enfin Legrand d'Aussy mourut lui-même en 1800, et sa place échut définitivement à Poirier (Né à Paris le 8 janvier 1724, mort le 7 février 1803.) ou plutôt à dom Poirier, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur, à qui l'on doit en partie le onzième volume du Recueil des historiens de France. Ce onzième volume, commencé par les frères Haudiquier, avait été terminé par D. Poirier, D. Précieux et Etienne Housseau. D. Poirier élait garde des archives de l'abbaye de Saint-Germain des Prés et resta seul au milieu des ruines de la bibliothèque de l'abbaye, après l'incendie de 1794, pour veiller sur les manuscrits que le feu avait épargnés. Il était associé libre de l'Académie des inscriptions depuis 1785, la place d'associé libre étant, comme on sait, la seule que pussent occuper les religieux dans cette académie. On l'avait nommé en 1796 sous-bibliothécaire de l'Arsenal. Il mourut en 1803, et ne fut pas remplacé dans la seconde classe dont la suppression eut lieu en cette même année.

Cette liste de neuf membres (neuf en comptant les remplaçants), contient quatre prêtres ou religieux, mais bien différents les uns des autres. Je ne comprends pas parmi les religieux de Lisle de Sales. Il nous paraît fort étonnant aujourd'hui que l'auteur de la Philosophie de la nature ait commencé par être moine ; cela ne pouvait étonner personne au XVIIIe siècle. Celui-là n'a été oratorien qu'un instant ; mais Raynal, Legrand d'Aussy, Anquetil et Dom Poirier ont appartenu au clergé d'une façon sérieuse.
L'abbé Raynal, après avoir exercé le ministère spirituel à Paris, avait quitté sans retour tout caractère ecclésiastique, s'était livré aux philosophes et à l'Encyclopédie, et avait hautement professé l'athéisme. Legrand d'Aussy, élevé chez les jésuites, était entré dans leur compagnie. Il avait vingt-six ans, et professait la rhétorique dans leur collège de Caen, lorsque la société fut dispersée. Il rentra alors dans la vie civile, mais resta dans le célibat, et mena une vie retirée, uniquement occupé de ses études. Anquetil appartenait à la congrégation de Sainte-Geneviève. Le gouvernement révolutionnaire le trouva curé de la Villette, près de Paris, et l'enferma à Saint-Lazare pendant la Terreur. On ne peut guère écrire la biographie des premiers membres de l'Institut sans avoir à mentionner une proscription ou un emprisonnement. Un prêtre surtout, un curé, et un curé de Paris qui n'avait pas abjuré, ne pouvait échapper à la mort que par un miracle. S'il n'était ni massacré, ni guillotiné, il était déporté. Sa meilleure chance était d'être oublié dans une prison. Anquetil, détenu à Saint-Lazare, continua d'écrire son Histoire universelle, autre détail qui ne manque jamais dans la vie des savants et des lettrés de cette époque. On écrivait, pour ainsi dire, jusque sous le couteau. C'était un temps où on avait peu de courage pour entreprendre et beaucoup de courage pour supporter, parce qu'on regardait la lutte comme impossible et la vie comme indifférente. Quant à Dom Poirier, il resta bénédictin, même quand il n'y en eut plus ; et quoiqu'il demeurât à deux pas de la prison de l'Abbaye, c'est certainement l'homme du monde qui entendit le moins le bruit que faisait la Révolution.

Une singularité de la section d'histoire, c'est qu'elle était presque entièrement composée de membres étrangers aux assemblées politiques. Raynal avait été nommé à l'Assemblée constituante, mais il avait refusé à cause de son âge. Nous avons vu que Louis XVI avait offert le portefeuille des finances à Dacier, qui le refusa. Il avait fait la même offre à plusieurs autres, sans plus de succès ; à Garnier, par exemple. On avait longtemps assiégé le cœur des rois pour leur arracher la place de ministre, et le roi maintenant sollicitait en vain ses sujets pour la leur faire accepter. A l'exception de ce même Dacier, qui fit partie du Tribunal, aucun des membres de la section d'histoire ne fut mêlé aux affaires publiques après sa nomination.

Enfin, ils avaient presque tous appartenu à l'ancienne Académie des inscriptions et belles-lettres : Lévesque, Bouchaud, Anquetil, Dacier, Gaillard, Poirier, six sur neuf. Dacier avait été secrétaire perpétuel et le redevint par la suite. Gaillard appartenait en même temps à l'Académie française. On avait placé l'histoire parmi les sciences morales et politiques, parce que c'est une science éminemment humaine : c'est la même science que la psychologie sous une autre forme. Mais il y a deux sortes d'historiens : les philosophes, qui étudient l'homme ; les érudits, qui discutent les textes. Dans l'organisation actuelle de l'Institut, ces deux sortes de savants appartiennent à deux académies différentes ; les philosophes sont dans l'Académie philosophique et les savants dans l'Académie érudite. Il y a bien encore, dans l'arrangement actuel, l’inconvénient d'avoir toujours au complet une section d'histoire générale et philosophique ; mais au moins l'histoire philosophique est représentée. Elle ne l'était pas avant 1803. Du moment où les philosophes historiens et les philosophes érudits n'avaient que six places dans l'Institut, on ne peut guère s'étonner que ces places aient été attribuées de préférence aux érudits, parce que des philosophes tels que Volney, Garat, Pastoret pouvaient être placés ailleurs et les érudits ne le pouvaient pas. La section d'histoire semble donc une partie de l'Académie des inscriptions égarée dans l'Académie des sciences morales et politiques, et cela, non seulement à cause de l'origine de la plupart de ses membres, mais à cause de la nature de leurs travaux.

Il faut reconnaître que le premier membre qui fut choisi par le Directoire pour faire partie de la section, Pierre-Charles Lévesque, eut lui-même la pensée qu'en passant de l'ancienne Académie des inscriptions à la nouvelle Académie philosophique, il devait, en quelque sorte, se transformer, et d'érudit devenir philosophe. Il se souvint à propos qu'il avait publié, dans sa jeunesse : Les rêves d'Aristobule, philosophe grec, suivis d'un abrégé de la vie de Formose, philosophe français. Entre autres travaux qu'il présenta à la section, il y en a quatre dont les sujets appartiennent à la philosophie. On en jugera par leurs titres. Le premier est intitulé : Considérations sur l'homme observé dans la vie sauvage, dans la vie pastorale et dans la vie policée ; le second : Considérations sur les obstacles que les anciens philosophes ont apportés au progrès de la saine philosophie ; le troisième : Extrait d'un Mémoire sur quelques acceptions du mot nature, et enfin le quatrième : Mémoire sur la sympathie morale. Il est à peine nécessaire de dire que par ces mots : la saine philosophie, Lévesque entend la philosophie de Condillac. Tous les membres de la seconde classe, à l'exception de trois ou quatre, considéraient Locke et Condillac, auxquels il leur arrivait quelquefois, par la plus étrange des anomalies, d'associer le nom de Pascal, comme les premiers des philosophes, ou plutôt, pour rendre plus exactement leur pensée, comme les seuls philosophes véritables, tous les autres n'ayant été que leurs précurseurs ou des rêveurs. Lévesque écrivit donc sur des sujets de philosophie, mais il est difficile, quelque bonne volonté qu'on y mette, de le prendre pour un philosophe. Ses quatre mémoires ne servent qu'à démontrer à quel point Condillac s'était emparé des esprits, combien on se sentait heureux de savoir que les idées ne sont qu'un rapport fait à l'entendement sur le témoignage des sens, quel mépris on professait pour les rêveries idéalistes, et quel singulier amas de notions vagues et inexactes on mettait à la place de l'histoire de la philosophie. Le mémoire sur la sympathie morale explique ainsi le principe de la morale. « On souffre, dit l'auteur, à l'aspect de l'homme souffrant. Pour s'épargner une douleur à soi-même, on s'empresse de le secourir. Si l'on parvient à rendre le calme à son âme, on éprouve un calme heureux ; et comme les sensations agréables ne sont pas moins communicables que les sensations pénibles, en faisant entrer la joie dans l'âme d'un infortuné, on éprouve soi-même le plus pur et le plus délicieux des plaisirs. »

Le mémoire sur les obstacles apportés au progrès de l'esprit humain par les anciens philosophes, a au moins un mérite : c'est son titre, qui dit tout de suite ce qu'il est. L'auteur pense que les Grecs ont commencé par avoir des idées raisonnables en philosophie : il entend par là qu'ils avaient fort peu d'idées et des idées fort peu étendues. Puis est venu Pythagore, « qui a tout gâté par ses prétentions », et qui a construit un monde chimérique derrière lequel le monde véritable a pour longtemps disparu. Il nous représente Socrate comme un homme pauvre, mal vêtu, courant nu-pieds après les passants, les arrêtant, les accablant de questions : cet homme que sa femme battait en plein marché devait être pour le grand nombre un objet de ridicule à Athènes, comme il le serait à Londres ou à Paris. Lévesque n'est pas éloigné de croire que Platon, « comme on l'en accuse », avait acheté les écrits des disciples de Pythagore pour les détruire après en avoir pris la substance. Ce serait, suivant l'auteur, un larcin bien malheureux, car la philosophie de Platon, qu'elle soit de lui ou de Pythagore, consiste à supprimer la nature sensible et à soutenir que les idées ont seules une existence réelle, parce qu'elles sont dans l'entendement divin. Lévesque se montre moins dur pour Aristote que pour Platon. L'un, dit-il, savait bien peindre, l'autre savait mieux voir ; mais il eut le malheur de faire de la physique avec de la métaphysique, au lieu d'en faire avec des observations ; il observa cependant « une fois », et il fit l'Histoire des animaux, qui est un chef-d'œuvre. Ni Platon, ni Aristote ne furent heureux dans leur postérité. Aristote fit « de subtils ergotistes » ; Platon, « de sombres et ardents mystiques ». Fort heureusement, après tant de siècles perdus par la faute des philosophes, « le sage Locke » vint remettre l'esprit humain sur la bonne voie et l'arracher aux Platon, aux Aristote, aux Descartes et aux Leibnitz.

Lévesque se rendit plus sérieusement utile à la classe par ses recherches historiques. Il lui apporta successivement un mémoire Sur la retraite des Gaulois après qu'ils se furent rendus maîtres du Capitole, un mémoire Sur la constitution de la République de Sparte, dans lequel il assure que si la royauté continua de subsister à Sparte après qu'elle eut été détruite dans le reste de la Grèce, cela vint de ce que les rois se nommaient ailleurs

tandis qu'à Sparte, ils se nommaient

Cette remarque est bien digne d'une époque et d'une école qui donnaient au langage une si large place dans la formation des idées et des raisonnements. Il apporta encore un mémoire étendu Sur la constitution de la République d'Athènes qui occupa trois séances, un mémoire Sur le retour des Argonautes par le Nord, les fragments d'une histoire de l'ancienne Egypte d'après Hérodote, Diodore de Sicile et Strabon. Enfin, il lut, en l'an XI, un mémoire Sur le gouvernement de la France sous les deux dernières dynasties. Tous ces travaux étaient estimables et plusieurs montrent chez leur auteur une connaissance très étendue de l'antiquité grecque.

Lévesque a écrit pour l'Institut la biographie de Legrand d'Aussy. Ce morceau, de peu d'étendue, ne mériterait pas d'être particulièrement signalé, s'il ne contenait cette appréciation de la compagnie de Jésus (Legrand d'Aussy avait commencé par être jésuite) : « Il entra vers l'âge de dix-huit ans dans la société de ses maîtres : société célèbre par le grand nombre d'hommes distingués qu'elle renferma dans son sein, ou dont elle forma la jeunesse. Elle fut l'objet de grandes calomnies, parce qu'elle répandit un grand éclat ; elle acquit une puissance réelle, parce qu'elle rejeta les titres fastueux ; son ambition fut grande, parce qu'elle jouit d'un grand crédit ; et, semblable à la secte qu'avait instituée Pythagore, elle fut accueillie par des souverains, prit part aux affaires politiques de plusieurs États, excita la haine d'autres corps ambitieux comme elle, et finit par être dissoute. » Ce jugement sur les jésuites fut lu en séance publique de l'Institut le 15 messidor an X.

De Lisle de Sales ne pouvait manquer d'être un académicien fécond, mais de cette fécondité qui encombre et devient un fléau pour les assemblées. Il a écrit toute sa vie, sur tous les sujets. Son premier livre est un poème en dix chants, intitulé La Bardinade ou les Noces de la Stupidité. Sa Philosophie de la nature, à laquelle il dut sa célébrité par le procès auquel elle donna lieu, n'avait pas moins de dix volumes dans sa dernière édition. Son Histoire philosophique du monde primitif est en sept volumes. Il a publié un Essai sur la tragédie, par un philosophe, des Paradoxes, par un citoyen, la Lettre de Brutus sur les chars, le Théâtre d'un sybarite, un roman oriental intitulé : Tige de myrte et Boulon de rose ; l'Histoire des hommes en cinquante-trois volumes, dont les quarante et un premiers sont entièrement de lui ; une foule de biographies ; des Mélanges, le seul de ses ouvrages dont il ne fût pas satisfait ; « Je voudrais les effacer avec mon sang, disait-il, si je ne prenais le parti plus sage de les effacer avec ma plume. » Il faut citer aussi, dans cette immensité, un Mémoire en faveur de Dieu, publié en 1802 sous ce titre : de Dieu, première propriété de l'homme, et de son influence sur l'organisation sociale ; une utopie politique, intitulée Phocion, et une autre infiniment plus développée, puisqu'elle n'a pas moins de sept volumes, sous ce titre : Ma république, auteur Platon, éditeur J. de Sales, ouvrage destiné à être publié en 1800. Il ne croyait pas déroger, en se couvrant ainsi du nom de Platon ; il ne croyait pas non plus se grandir, car il se plaçait de très bonne foi sur le rang des plus grands génies. Il avait son buste dans sa bibliothèque, avec cette inscription :

Dieu, la nature et l'homme, il a tout expliqué.

On raconte qu'Andrieux écrivit au-dessous cet autre vers :

Mais personne avant lui ne l'avait remarqué,

et que de Lisle, au lieu d'en rire, se fâcha. Sa vanité n'était d'ailleurs ni malveillante, ni malfaisante. Il disait de lui-même : Ma douce philanthropie, mes folies de bien public à la Saint-Pierre... ma bonhomie... mes innocentes caricatures. Il n'aurait peut-être pas manqué de talent, s'il avait su se juger et se restreindre. Il a fait une bonne traduction de Suétone, publiée en quatre volumes, sous un pseudonyme bizarre : Histoire des douze Césars de Suétone, traduite en français par H. Ophellot de La Pause. Il faut se souvenir que les titres extravagants étaient une des manies de l'époque. Entre autres singularités, de Lisle de Sales eut celle de se marier à soixante-douze ans. Il s'était condamné à une rude gêne pour amasser une bibliothèque de trente-six mille volumes, qu'il estimait deux cent mille francs, et qui n'en produisit que trente mille.

Il s'empressa de faire communications sur communications dès qu'il fut membre de l'Institut. Les secrétaires en rendirent compte, selon l'usage, soit dans les séances publiques, soit dans les recueils présentés au Corps législatif. « Mais, dit-il, ces analyses ne donnent pas de mes ouvrages l'idée que je m'en forme moi-même. Toute analyse faite par une main étrangère ne rend jamais qu'imparfaitement l'idée primordiale de l'auteur ; c'est quelquefois un cadre qu'emprunte un homme d'esprit pour faire valoir ses paradoxes ; plus souvent, c'est une grande composition de Raphaël ou de Michel-Ange réduite dans la plus mesquine des gravures. » Pour répondre à ces susceptibilités, la classe prit le parti de publier des analyses de ses mémoires faites par lui-même. Il se mit aussitôt à l'œuvre et donna, dans le premier volume du recueil, l'analyse de cinq mémoires qu'il avait lus pendant l'année. En voici la nomenclature : Découverte d'une île et d'une vérité, dialogue ; — Examen critique des philosophes qui ont rêvé sur le bonheur ; — Pensées philosophiques sur la raison. « L'auteur d'Émile, qui quelquefois a été le Newton de la morale, était persuadé que pour découvrir les vrais rapports des êtres entre eux, il fallait étudier les rapports de chacun d'eux avec soi-même. Cette clef simplifie toutes les recherches : on est au centre de la sphère, et on en mesure mieux tous les rayons. Dès qu'on se connaît, on connaît l'univers. » — Apophtegmes sur le bonheur ; —Éloge de la Fontaine, pour sa fête séculaire, en 1796. « La Fontaine, on ne peut se le dissimuler, était dévot. Il l'était avec cette ingénuité qui désigne l'ignorance d'un enfant et qui la fait pardonner ; et s'il n'excitait pas le sourire de la raison, c'est qu'à l'exemple de Fénelon, son modèle, il avait attaché la philosophie à la religion par le fil de la tolérance. » Celle longue analyse des mémoires lus par de Lisle de Sales comprend encore un éloge historique de Bailly, et cet étonnant mémoire dont le titre fit l'admiration de Talleyrand, qui le consigna sur le procès-verbal. Je transcris ce titre en entier, ou plutôt ces trois titres, car ils correspondent à trois parties d'un même mémoire qui furent lues séparément. Philosophie d'un homme libre sur l'Institut national et les académies ; Introduction à un tableau de la littérature européenne ; Plan général d'un tableau philosophique de la littérature depuis le siècle de Marc-Aurèle jusqu'à l'avènement de la République française
.
Parmi les mémoires communiqués par de Lisle de Sales pendant les années suivantes, nous signalerons un mémoire intitulé : Des trois morales de l'homme, de l'état et de l'univers ; un autre Sur la paix de Westphalie, un autre Sur la régence du duc d'Orléans ; un Tableau historique du règne de Louis XVI, écrit, dit le rapporteur, avec le désir d'être impartial.

Mais ce qui honore de Lisle de Sales plus que ses ouvrages, c'est le courage dont il a donné plusieurs fois des preuves. Il en donna sous l'ancienne monarchie, dans le procès de la Philosophie de la nature, sous la Convention quand il fit l'apologie de la tolérance, ce qui lui valut une captivité de onze mois et aurait pu lui coûter la vie, sous le Directoire, où, seul de tout l'Institut, il protesta contre la radiation de Carnot, Barthélémy, Pastoret, Sicard et Fontanes.

A la suite du coup d'État de fructidor, ces cinq membres de l'Institut, condamnés à la déportation sans jugement, avaient été rayés de la liste de l'Institut par le même procédé dictatorial et révolutionnaire. Une lettre du ministre de l'intérieur avait simplement averti l'Institut que le citoyen... ayant été compris dans la loi de déportation du 19 fructidor an V (5 septembre 1797), il y avait lieu de procéder à son remplacement. L'Institut ne se permit pas un mot de réclamation. Il remplaça Carnot par Napoléon Bonaparte dans la première classe ; dans la seconde, Pastoret par Champagne, Barthélémy, membre non résident, par Lescallier ; enfin dans la troisième, Sicard par Cailhava, et Fontanes par Le Blanc de Guillet. L'Institut subit en silence un coup d'autorité qui excluait de son sein des membres élus par lui, tous illustres ou célèbres, que n'avait frappés aucun jugement prononcé par un tribunal régulier, et dont le seul crime était de penser sur la politique autrement qu'un autre membre de l'Institut, La Réveillère-Lépeaux, collègue de Carnot dans le Directoire, égal peut-être à sa victime en patriotisme, en probité ; mais prodigieusement inférieur en capacité et en services. Les nouveaux élus acceptèrent paisiblement leur élection, sans paraître se douter que la place qu'ils occupaient appartenait à un autre. C'est ainsi que le Directoire commença la série des épurations que l'Empire et la Restauration devaient continuer, et qui sont de véritables attentats contre la dignité des lettres.

Une des premières mesures du gouvernement consulaire fut de rappeler les proscrits de fructidor. Dès le mois de nivôse an IX, Fontanes, Sicard, Pastoret, Carnot, exilés, ou cachés en France, furent autorisés à reparaître. Bonaparte chargea Fontanes de prononcer publiquement l'éloge de Washington ; il appela Barthélémy à faire partie du Sénat. On ne pouvait douter qu'il ne souhaitât d'autant plus de les voir rentrer à l'Institut, qu'il avait accepté pour lui-même, après le 18 fructidor, la succession de Carnot, et qu'il devait avoir à cœur de laver cette tache.

Le Directoire s'attribuait le droit de faire des épurations, parce que, sous l'ancienne monarchie, le roi, qui pouvait tout, pouvait annuler l'élection d'un académicien. Il est assez étrange de voir, en 1792 et en 1797, les académiciens et les membres de l'Institut reconnaître eux-mêmes ce droit, et le regarder comme un attribut de la puissance publique recueilli par l'assemblée nationale et plus tard par le Directoire dans l'héritage de la royauté.

On se rappelle la tentative honteuse de Fourcroy proposant à l'Académie des sciences de prononcer elle-même des radiations « pour cause d'incivisme ». L'Académie avait refusé avec dégoût. Mais elle ne se croyait pas à l'abri d'une épuration, et ce passage extrait par M. Joseph Bertrand (L'académie et les académiciens, p. 425 et suiv.) du procès-verbal de la séance du 25 août 1792 en est la preuve : « Plusieurs personnes observent que l'Académie n'a le droit d'exclure aucun de ses membres, qu'elle ne doit pas prendre connaissance de leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès des sciences étant son unique occupation ; que d'ailleurs l'Assemblée nationale se trouvant à la veille de donner une nouvelle organisation à l'Académie, elle exercera le droit qu'elle seule peut avoir de rayer de la liste de l'Académie les membres qu'elle jugera devoir être exclus. »

Cette opinion de l'ancienne Académie des sciences explique peut-être que l'Institut ait supporté si docilement l'épuration de 1797. Mais, en 1800, dès que le désir du premier Consul lui fut connu, il ne pensa plus qu'à recouvrer des membres arrachés violemment de son sein. Il commença par les inviter à assister aux séances publiques et particulières. Fontanes, Sicard, Barthélémy et Pastoret répondirent le 18 mai 1800, qu'ils ne pouvaient accepter une situation amoindrie (Paul Mesnard, p. 206 et suiv.). « Tous nos vœux, disaient-ils, et nos souvenirs, en lisant votre lettre, nous ont ramenés vers nos collègues. Un examen plus réfléchi de votre procès-verbal, que vous y avez joint, a pu seul contenir ce mouvement de notre sensibilité. Les rapports que nous avons eus avec tant d'hommes célèbres et respectables nous sont trop chers pour qu'ils s'affaiblissent de notre gré. Quand notre patrie nous traitait en étrangers, vous ne l'étiez pas à nos yeux. Pourriez-vous le devenir quand elle nous fait rentrer dans son sein ? Rien ne peut nous enlever l'honneur d'avoir assisté aux premières séances de l'Institut, et nous voulons conserver tout entier le souvenir des marques d'estime et d'affection que nous reçûmes alors de tous ses membres. » Lorsque cette lettre fut lue dans la séance générale du 5 prairial an IX (26 mai 1801), deux propositions se produisirent : les uns voulaient un engagement pris par l'Institut de réserver les cinq premières places vacantes aux cinq victimes de fructidor, les autres parlaient de demander au gouvernement d'augmenter par une loi le nombre des places de l'Institut. L'Institut ne prit pas de décision générale ; mais Carnot rentra dans la classe des sciences et dans la section des arts mécaniques, en remplacement de Leroy, le 26 mars 1800 (Carnot fut de nouveau exclu de l’Institut en 1816) ; Sicard remplaça de Wailly dans la troisième classe le 2-4 juin 1801 ; et, après la réorganisation de 1803, Fontanes fut appelé à faire partie de la seconde classe, et Pastoret de la troisième. Ils furent l'un et l'autre de l'Académie française en 1816.

Ainsi s'effacèrent peu à peu les traces de la proscription de fructidor, mais le souvenir et la plaie en restèrent dans le sein de l'Institut.

Ce sera l'éternel honneur de de Lisle de Sales d'avoir protesté publiquement, solennellement, avec force, avec éloquence, avec persévérance, contre une spoliation qui atteignait en même temps les membres exclus et les membres conservés, puisqu'elle faisait dépendre le titre de membre de l'Institut de la volonté arbitraire du gouvernement. Seul, il se rappela les déclarations solennelles qui avaient retenti dans les deux Conseils législatifs au moment de la fondation de l'Institut. Seul, il comprit qu'une société scientifique et littéraire n'est rien et ne peut rien, si elle n'est pas indépendante et libre. Il publia sur cette question jusqu'à trois mémoires. Il fit sans doute rougir de honte ses confrères ; mais il ne parvint pas à leur donner un peu de sa fermeté.

Nous avons vu que Raynal n'avait fait que paraître sur la liste de l'Institut. Élu le 10 décembre 1795, il envoya sur-le-champ sa démission au ministre de l'intérieur, qui la notifia à l'Institut le 18 janvier suivant. Il mourut un mois après (6 mars 1796).

Son successeur fut Bouchaud. C'était un professeur de droit romain. Il se montra laborieux à l'Institut, mais toutes ses communications roulent sur des points d'histoire romaine, ou plutôt de droit romain. C'est plutôt un érudit qu'un philosophe, et plutôt un érudit en droit romain qu'un érudit en histoire. Il ne faut pas s'en plaindre, car le droit est la moitié de l'histoire, et le droit romain est plus que la moitié de l'histoire romaine.

Sa première lecture est du 2 fructidor an VI. C'est une dissertation Sur les colonies romaines et les municipes. Il lut, ensuite un extrait de son Histoire numismatique de la législation romaine. Puis vinrent des recherches historiques Sur la police des Romains concernant les grands chemins, les rues, les marchés ; un mémoire Sur le code d'Alaric, lu le 12 nivôse an VII, un mémoire Sur la morale de Cicéron ; cette fois Bouchaud s'efforce d'être plutôt un moraliste qu'un jurisconsulte ; un autre, dans le même esprit, Sur Épictète ; un long et curieux mémoire, qui occupa deux séances, Sur l’autorité et l’usage des inscriptions dans la législation romaine. « Pompée ayant élevé un temple à la Victoire voulut y mettre son nom, avec l'énumération de ses dignités. Il fut arrêté par un doute : Fallait-il écrire tertium ou tertio consul ? Il consulta les savants, absolument comme un de nos rois aurait consulté l'Académie des inscriptions ; mais les savants se récusèrent ou se divisèrent. Il eut recours à Cicéron, qui trancha la difficulté comme un oracle en proposant d'écrire III consul, ce qui fut fait. » Bouchaud avait, dans l'espace de cinquante ans, composé dix mémoires, sous ce titre général : Recherches historiques et critiques sur les Édits des magistrats romains. Il avait publié les sept premiers dans le recueil de l'ancienne Académie des inscriptions ; et il inséra les trois autres dans le recueil de la seconde classe, prouvant ainsi une fois de plus que la section d'histoire, par sa composition, aurait été mieux placée dans la troisième classe que dans la seconde.

Il y avait deux frères Anquetil, un calme et un agité, qui furent tous deux de l'ancienne Académie des inscriptions. L'agité parcourut le monde, fut un grand orientaliste, et vécut, au milieu de Paris, comme un anachorète. Le calme resta chez lui, comme un bon religieux et un bon curé, et n'eut de commun avec son frère que de travailler dix heures par jour jusqu'au dernier moment d'une longue vie. C'est le nôtre ; il avait fait une bonne Histoire de la ville de Reims, qui fut son début, et il finit par une Histoire universelle, commencée à quatre-vingts ans, et qui n'a pas moins de quatorze volumes. Tous ses écrits, excepté celui-là, roulent sur l'histoire de France. Le plus célèbre est intitulé : L'Esprit de la ligue, ou Histoire politique des troubles de France pendant les XVIe et XVIIe siècles. Comme il ne cessait jamais de travailler, et de travailler sur le même sujet, quand il fut membre de l'Institut, il lui apporta beaucoup de communications sur l'histoire de France : Mémoire sur la paix de Westphalie ; L'Europe avant la paix de Westphalie ; Coup d'œil sur les anciennes relations de la France ; Les Gaulois et les Druides avant et depuis l’invasion des Romains. Anquetil fit en outre un long travail commencé pour l'ancienne Académie des inscriptions, et qu'il continua plus tard pour la seconde classe de l'Institut ; c'est encore l'histoire de France, mais l'histoire envisagée au point de vue du progrès des sciences et des lettres. Les deux académies avaient mis plusieurs fois ce sujet au concours ; Anquetil entreprit d'analyser les mémoires des concurrents, et d'en extraire tout ce qui avait quelque valeur. Il fallait un patient et un laborieux pour entreprendre une pareille tâche, et un historien pour la bien remplir.

Dacier n'était pas à beaucoup près aussi laborieux que le sage et modeste Anquetil, mais il était, par-dessus tout, ainsi que lui, un membre de l'ancienne Académie des Inscriptions resté fidèle à sa vocation. Il avait été l'élève et le collaborateur des frères Lacurne, l'élève, le collaborateur et l'ami de Foncemagne ; il était, depuis 1782, le secrétaire perpétuel de l'Académie, et il le redevint quand l'Académie et la charge furent rétablies. Il déploya même en cette qualité beaucoup de dévouement, mais il ne fut jamais très actif dans la seconde classe. Il regrettait la monarchie, et la classe était républicaine. Il se trouvait comme dépaysé dans une compagnie où l'histoire n'occupait qu'une très petite place. Lors de la suppression de l'Académie des inscriptions, et dans les saisies ou perquisitions dont cette suppression fut accompagnée, il avait perdu les manuscrits d'une édition de Froissard à laquelle il travaillait depuis longtemps. Toutes ces circonstances expliquent un peu de langueur pendant son séjour dans la classe des sciences morales et politiques. Il succéda, en 1800, à Legrand d'Aussy, comme garde des manuscrits de la Bibliothèque nationale, et retrouva aussitôt pour ces nouvelles fonctions, l'ardeur qu'il avait déployée dans la place de secrétaire perpétuel. A partir de l'an X, il fit partie du Tribunat. Il fut consulté l'année suivante sur la réorganisation de l'Institut, réorganisation dont le principal caractère fut la suppression de la classe des sciences morales et politiques. Loin de s'opposer à cette suppression, il fut l'un des premiers à la conseiller. Il semble que les membres de l'Académie des inscriptions aient été particulièrement hostiles à la fondation d'une classe des sciences morales et politiques. Gaillard, qui fut élu en même temps que Dacier, était aussi un ancien membre de l'Académie des inscriptions. Nous avons vu qu'il donna un prétexte pour ne point accepter son élection dans la seconde classe, ce qui ne l'empêcha pas de rentrer en janvier 1803 dans l'Académie des inscriptions rétablie.

Legrand d'Aussy, qui fut élu à sa place dans la section d'histoire, n'y fut appelé que le 24 mai 1798. C'est l'auteur de l'Histoire de la vie privée des Français. Il mourut le 6 décembre 1800. Il ne fit donc partie de la classe que pendant deux ans et demi. Mais pendant ce court espace de temps, il fit à la classe cinq importantes communications. La première est de thermidor an VI (août 1798). C'est une notice Sur l’état de la marine en France au commencement du XIVe siècle et sur la tactique navale usitée alors dans les combats de mer. Il lut ensuite un mémoire Sur les anciennes sépultures nationales et les ornements extérieurs qui en divers temps y furent employés, sur les embaumements, sur les tombeaux des rois francs dans la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés, et sur un projet de fouilles à faire dans nos départements. Le titre est long ; le mémoire l'est aussi ; mais il est extrêmement intéressant à lire, il amène un grand nombre de faits, de renseignements, d'anecdotes et, chemin faisant, des attaques contre le fanatisme religieux. Ce grand travail archéologique vient immédiatement, dans le second volume du recueil de la classe, avant les deux rapports de Baudin des Ardennes sur les funérailles des membres de l'Institut, et leur sert en quelque sorte d'introduction.

Legrand d'Aussy communiqua l'année suivante, (le 22 frimaire au VII), un mémoire .sur l'ancienne législation de la France, comprenant la loi salique, la loi des Wisigoths, la loi des Bourguignons. Il communiqua en l'an VIII un Voyage d'outre-mer fait en 1432 et 1433, avec le retour par terre, par Bertrandon de Brocquière, seigneur bourguignon. Legrand d'Aussy en avait modifié le style autant qu'il le fallait pour le rendre intelligible, et l'avait fait précéder d'une introduction sur les voyages écrits en français, ou dans le langage qui en tenait lieu antérieurement au quinzième siècle. L'introduction est fort érudite ; le voyage est rempli de renseignements curieux sur les mœurs, les usages et les intérêts politiques des différents peuples de l'Asie et de l'Europe. L'Institut a tout publié, l'introduction et le voyage, dans le cinquième volume de ses mémoires. Enfin Legrand d'Aussy lut, peu de temps avant sa mort, deux mémoires, l'un sur l'Établissement des dîmes en faveur du clergé, et l'autre sur les Pèlerinages en France.

Les membres non résidents de la section d'histoire étaient de Koch, à Bouxwiller, Gautier de Sibert, ancien membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, qui refusa la place qu'on lui offrait ; il s'était retiré à Tonnerre, son pays natal, où il mourut en 1797 ; Senebier à Genève, élu en remplacement de Gautier de Sibert ; Gudin à Avallon ; Jean-Jacques Garnier, à Saint-Germain ; celui-ci avait été membre de l'ancienne Académie des inscriptions, et devint membre résident de la nouvelle en 1803 ; Gaillard, associé non résident, après avoir refusé d'être membre résident, membre de l'ancienne Académie des inscriptions et de l'ancienne Académie française ; rentré, en 1803, comme membre résident, dans l'Académie des inscriptions (troisième classe de l'Institut) ; Jean-Pierre Papon, à Riom. Papon mourut le 15 janvier 1803, huit jours avant la classe dont il était membre.

De Koch et Papon sont les seuls membres non résidents dont on retrouve la trace dans les mémoires de la classe.

De Koch (Né à Bouxwiller (Bas-Rhin), le 9 mai 1737, il mourut à Strasbourg le 25 octobre 1813. Les professeurs, ses collègues, lui ont fait ériger un monument en marbre blanc dans le temple de saint Thomas à côté de ceux de Schœpflin et d'Oberlin.) est l'auteur du Commentaire sur la sanction pragmatique germanique, et de plusieurs autres ouvrages importants sur le droit canon et l'histoire diplomatique. Il était protestant, ce qui ne l'empêche pas d'être cité par les auteurs catholiques comme une autorité considérable. Il avait rassemblé, autour de la chaire de droit qu'il occupait à Strasbourg, de nombreux élèves venus de l'Alsace et de l'Allemagne. Il fit partie de l'Assemblée législative et plus tard du Tribunat. Ses opinions franchement monarchiques le firent jeter en prison sous la Terreur ; il fut un des députés que le 9 thermidor délivra. Il lut à l'Institut, le 22 germinal an VIII, des observations Sur l'origine de la maladie vénérienne et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg. On y trouve de curieux renseignements sur la prostitution et la police des maisons de prostitution à Schlestadt et à Strasbourg, et sur les ouvrages rares et anciens sur le même sujet dont il se trouvait des exemplaires dans les bibliothèques du Bas-Rhin.

De Koch lut aussi, l'année suivante, un mémoire Sur une société littéraire établie à Strasbourg vers la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe.

Il existait en même temps une société littéraire à Schlestadt, fondée, comme celle de Strasbourg, par Wimpheling. Érasme fut présenté à la société de Strasbourg pendant son séjour dans cette ville, et resta en correspondance avec elle. Lui-même était à la tête de la Société littéraire de Bâle. Ces sociétés littéraires étaient ce que nous appelons à présent des académies. De Koch attribue à l'influence de la société littéraire de Strasbourg la rapidité avec laquelle la réforme religieuse se propagea en Alsace au commencement du XVIe siècle.

Papon (Né à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes) en janvier 1734, mort à Paris le 15 janvier 1803.) avait appartenu longtemps à l'Oratoire. Il le quitta sans aucun dissentiment politique ou religieux, et uniquement pour se livrer avec plus de liberté à ses travaux et aux nombreux voyages qu'ils exigeaient. On a de lui de nombreux écrits, entr'autres une bonne Histoire de Provence, une Histoire du gouvernement français, depuis l'assemblée des notables jusqu'à la fin de 1788, une Histoire de la Révolution, qu'il laissa en manuscrit, et que son frère publia sous la Restauration, douze ans après sa mort. Elle ne forme pas moins de six volumes.

Nous avons vu que le ministre des relations extérieures avait, sur la demande de la classe, fait fouiller les archives de Gênes pour y trouver des renseignements sur les guerres et les intérêts politiques des Français au delà des monts et sur le commerce des Génois dans le moyen âge. La commission qui rédigea le programme des recherches était composée de Bouchaud, de Lisle de Sales, Lévesque et Papon. Elle mit entre les mains de Papon tous les documents que les Génois lui firent parvenir, et Papon en tira les éléments d'un mémoire Sur le commerce et la navigation des Génois depuis le IXe siècle jusqu'au XIVe. On y trouve des détails sur leurs importations et leurs exportations, sur leurs moyens d'échange, les droits de douane, la fixation des poids et mesures, la valeur des monnaies. L'auteur suit la route des différentes marchandises depuis les Indes, à travers le golfe Persique, jusqu'à la Méditerranée. Ce travail, qui fut lu à la classe en l'an IX, ne l'empêchait pas d'écrire la même année des recherches Sur la peste et les moyens de s'en préserver, et de publier la cinquième édition de son livre sur l'Art du poète et de l'orateur. Quoiqu'il fût seulement associé, il déployait dans la classe autant d'activité qu'un membre titulaire, et son nom se trouve fréquemment mentionné dans les procès-verbaux. Il mourut en 1803.

La section avait proposé, en l'an V, la question suivante :
« Recherches et observations sur la marche de l'esprit public en France depuis François Ier jusqu'à la convocation des états généraux de 1789. » Le prix devait être décerné en l'an VII. Le concours étant demeuré sans résultat, la section donna plus de précision à son programme en le rédigeant de cette façon : « Quelles causes ont développé en France l'esprit de liberté depuis François Ier jusqu'en 1789 ? » Le prix fut décerné en l'an IX. Ce fut un graveur, Nicolas Ponce, qui l'obtint (Nicolas Ponce a été nommé correspondant de l'Académie des beaux-arts le 14 juillet 1827.).

La section avait donné en l'an X le sujet que voici :
« Quelle a été l'influence de la réformation de Luther sur la situation politique des différents États de l'Europe et sur le progrès des lumières ? » Le prix fut obtenu par Charles Villers ; mais comme il ne fut donné qu'en l'an XII, ce n'est pas par la classe des sciences morales et politiques, c'est par la classe d'histoire et de littérature ancienne que le concours fut jugé.