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- XI -
LA SECTION D'HISTOIRE
Nous avons vu que la liste du Directoire portait deux membres
du nom de Lévesque, et que le premier, Jean-Simon Lévesque
de Pouilly, membre de l'Académie des inscriptions et
belles-lettres, avait été nommé, quoiqu'il
se fût volontairement exilé de France, sans autre
motif que de fuir le régime de la Terreur. Il se hâta
d'écrire, de la ville allemande où il résidait
encore, pour remercier de sa nomination, si elle n'était
pas le résultat d'une erreur, et pour annoncer qu'il
l'acceptait ; mais c'était le résultat
d'une erreur, et quand il fut donné lecture de sa lettre,
à la seconde séance de l'Institut, son successeur,
Garat, était déjà désigné.
Quelque impartial que fût dans ses choix le Directoire,
il ne l'était pas au point de violer les lois en rouvrant
la France à un émigré sous le prétexte
d'une nomination à l'Institut.
Pierre-Charles Lévesque (Né
à Paris le 28 mars 1736, mort le 12 mai 1812.)
était comme Lévesque de Pouilly avec, lequel
il n'avait d'ailleurs aucun lien de parenté, membre
de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. Il
avait lu un mémoire sur Aristophane à
la dernière séance de cette académie,
qui eut lieu le 13 octobre 1792, quelques jours après
les journées de Septembre, un mois avant le décret
par lequel il fut interdit aux Académies de pourvoir
aux places vacantes. Charles Lévesque, élevé
pour être graveur, comme son père, obtint à
grand'peine de faire ses études, les fit brillantes,
vécut quelque temps ensuite de son état de graveur,
fut nommé, à la recommandation de Diderot, professeur
à Saint-Pétersbourg, et en rapporta une Histoire
de Russie, qui lui ouvrit les portes de l'Académie
des inscriptions. Il devint aussi professeur au Collège
de France. Il a traduit Xénophon et Plutarque pour
la collection des moralistes anciens. Son principal titre
littéraire est une bonne traduction de Thucydide.
De Lisle de Sales (De Lisle de Sales (Jean-Claude
Izouard, dit), né à Lyon le 29 avril 1741, mort
à Paris le 22 septembre 1816.) avait été
oratorien dans son extrême jeunesse. Il n'a pas laissé
un grand nom dans les lettres, et comme académicien
il fut plus d'une fois embarrassant pour ses confrères ;
mais c'était ce même de Lisle de Sales dont la
Philosophie de la nature (Voici le
titre exact de ce livre, célèbre seulement par
le procès : De la philosophie de la nature,
ou traité de morale pour le genre humain, tiré
de la philosophie et fondé sur la nature. La condamnation
par le Châtelet est du 9 septembre 1775) dénoncée
au Châtelet plusieurs années après sa
publication, avait entraîné contre son auteur
une condamnation au bannissement perpétuel. La condamnation,
qui du reste fut cassée par le parlement, avait eu
un retentissement immense. On avait su dans le public qu'il
y avait eu des voix concluant ad omnia citra mortem,
ce qui comprenait le carcan, la marque, le fouet et les galères.
De Lisle, empressé de profiter de sa gloire, se rendit
auprès de Voltaire à Ferney, puis en Prusse
auprès de Frédéric. Rentré en
France, un écrit en faveur de la tolérance le
fit jeter dans les prisons du Châtelet. Il y resta onze
mois et ne fut délivré que par les événements
du 9 thermidor. C'était un martyr dont la nomination
fut très approuvée, mais qui n'était
qu'un martyr et n'apportait aucune force à la section
d'histoire.
Raynal (Né à Lapanouse (Aveyron)
le 12 avril 1713, mort à Paris le 6 mars 1796.)
étant né en 1713, avait quatre-vingt-deux ans
en 1795. Échappé assez tard à la compagnie
de Jésus, il avait eu le temps d'y prendre un goût
d'ordre, de travail régulier, d'influence sur les puissants
de la terre, et il faisait servir tous ces moyens à
la protection des faibles, au soulagement des pauvres, avec
un zèle qui n'était plus que philosophique,
et qu'on aurait pu croire encore religieux. D'une économie
qui eût été de l'avarice, si elle n'eût
servi parfois à de grandes générosités,
il donnait aux écrivains et aux inventeurs méconnus
du pain et des moyens de travail. Il leur procurait ce qui
était alors indispensable : des protecteurs. Il
était dans la capitale de la France et de la philosophie
comme un grand maître de cérémonies qui
présentait les talents naissants aux talents illustres,
les gens de lettres aux manufacturiers et aux négociants,
aux fermiers généraux et aux ministres (Mémoires
sur M. Suard, par Garat, t. I, p. 106). On le regardait
plutôt comme un homme d'affaires, ami des lettres, que
comme un lettré véritable, jusqu'au moment où
il publia son Histoire philosophique et politique des établissements
des Européens dans les deux Indes. Ce livre eut
un succès immense. Le sujet était nouveau et
magnifique ; le style, fort inégal, avait en certains
passages une allure affectée et solennelle qui devenait
de plus en plus le goût de l'époque ; toutes
les idées chères aux encyclopédistes
s'y trouvaient reproduites. Ce n'est pas trop de dire que
le livre et l'auteur allèrent aux nues. Une condamnation
qui força Raynal à s'exiler, et que le roi lui-même
avait provoquée, explique cette popularité que
des critiques sévères et quelquefois méritées
ne firent qu'accroître.
Anquetil (Né à Paris le 22 février
1723, mort le 6 septembre 1806) est tout l'opposé
de Raynal. Raynal est un ancien jésuite, qui abandonne
la compagnie de Jésus pour venir prêcher à
Paris comme prêtre séculier, et qui finit par
devenir philosophe, athée et millionnaire. Anquetil
entre à dix-sept ans dans la congrégation de
Sainte-Geneviève ; et à soixante-treize
ans, sous la Terreur, il est enfermé à Saint-Lazare
comme prêtre catholique. C'est un dévoué,
un laborieux, qui commence une Histoire de France à
près de quatre-vingts ans, et la pousse jusqu'à
quatorze volumes. Son principal ouvrage est lEsprit
de la ligue.
Dacier (Né à Valognes (Manche)
le 1er avril 1742, mort à Paris le 4 février
1833.) n'appartenait ni au monde des philosophes, ni
à celui de la politique. Il dut son élection
à la réputation qu'il s'était justement
acquise par ses travaux d'érudition, et à sa
place de secrétaire perpétuel de l'ancienne
Académie des inscriptions et belles-lettres. Il était
membre du corps municipal de Paris au commencement de la Révolution,
et fut chargé d'organiser les finances de la ville
d'après les nouveaux systèmes. Il montra, dans
ces fonctions, une telle capacité, que Louis XVI,
qui connaissait d'ailleurs ses sentiments monarchiques, lui
offrit le portefeuille des finances ; mais Dacier ne
poussa pas le dévouement jusqu'à l'accepter,
et se hâta de rentrer dans son obscurité et de
revenir à ses chères études.
Gaillard (Né à Ostel (Aisne)
le 26 mars 1726, mort à Saint-Firmin (Oise) le 13 février
1806.), qui fut élu membre de la seconde classe
en même temps que Dacier, appartenait comme lui à
l'Académie des inscriptions. Il était de plus
membre de l'Académie française. C'est l'auteur
de la Rivalité de la France et de l'Angleterre.
Sa vie politique peut être résumée d'un
seul mot : il était l'ami de Malesherbes.
Raynal et Gaillard ne firent que paraître sur la liste
des titulaires de la seconde classe. Raynal mourut le 6 mars
1796 ; mais en apprenant son élection il avait
envoyé sur-le-champ sa démission, fondée
sur son grand âge. On lui donna pour successeur Bouchaud
(Né à Paris le 16 avril 1719,
mort le 1er février 1804. ), qui lui-même
n'avait pas moins de soixante-dix-huit ans au moment de la
fondation de l'Institut. Bouchaud, professeur de droit naturel
au Collège de France et membre de l'Académie
des inscriptions, était arrière-petit-neveu
de Gassendi du côté maternel. Gaillard donna
sa démission, comme Raynal, en alléguant pour
raison qu'il ne pouvait se résoudre à quitter
Chantilly où il demeurait. Il entra pourtant dans la
troisième classe, comme membre résident, sept
ans plus tard, à l'époque de la réorganisation
de l'Institut par le premier consul. L'Institut admit son
excuse en 1795, et le nomma, dès l'année suivante,
associé non résident de la seconde classe. Il
fut remplacé comme titulaire par Legrand d'Aussy
(Né à Amiens le 3 juin 1737, mort à Paris
le 6 décembre 1800.), ancien jésuite,
éditeur des Tableaux des XIIe et XIIIe siècles,
et conservateur des manuscrits de la Bibliothèque.
Enfin Legrand d'Aussy mourut lui-même en 1800, et sa
place échut définitivement à Poirier
(Né à Paris le 8 janvier 1724,
mort le 7 février 1803.) ou plutôt à
dom Poirier, bénédictin de la Congrégation
de Saint-Maur, à qui l'on doit en partie le onzième
volume du Recueil des historiens de France.
Ce onzième volume, commencé par les frères
Haudiquier, avait été terminé par D.
Poirier, D. Précieux et Etienne Housseau. D. Poirier
élait garde des archives de l'abbaye de Saint-Germain
des Prés et resta seul au milieu des ruines de la bibliothèque
de l'abbaye, après l'incendie de 1794, pour veiller
sur les manuscrits que le feu avait épargnés.
Il était associé libre de l'Académie
des inscriptions depuis 1785, la place d'associé libre
étant, comme on sait, la seule que pussent occuper
les religieux dans cette académie. On l'avait nommé
en 1796 sous-bibliothécaire de l'Arsenal. Il mourut
en 1803, et ne fut pas remplacé dans la seconde classe
dont la suppression eut lieu en cette même année.
Cette liste de neuf membres (neuf en comptant les remplaçants),
contient quatre prêtres ou religieux, mais bien différents
les uns des autres. Je ne comprends pas parmi les religieux
de Lisle de Sales. Il nous paraît fort étonnant
aujourd'hui que l'auteur de la Philosophie de la nature
ait commencé par être moine ; cela ne pouvait
étonner personne au XVIIIe siècle. Celui-là
n'a été oratorien qu'un instant ; mais
Raynal, Legrand d'Aussy, Anquetil et Dom Poirier ont appartenu
au clergé d'une façon sérieuse.
L'abbé Raynal, après avoir exercé le
ministère spirituel à Paris, avait quitté
sans retour tout caractère ecclésiastique, s'était
livré aux philosophes et à l'Encyclopédie,
et avait hautement professé l'athéisme. Legrand
d'Aussy, élevé chez les jésuites, était
entré dans leur compagnie. Il avait vingt-six ans,
et professait la rhétorique dans leur collège
de Caen, lorsque la société fut dispersée.
Il rentra alors dans la vie civile, mais resta dans le célibat,
et mena une vie retirée, uniquement occupé de
ses études. Anquetil appartenait à la congrégation
de Sainte-Geneviève. Le gouvernement révolutionnaire
le trouva curé de la Villette, près de Paris,
et l'enferma à Saint-Lazare pendant la Terreur. On
ne peut guère écrire la biographie des premiers
membres de l'Institut sans avoir à mentionner une proscription
ou un emprisonnement. Un prêtre surtout, un curé,
et un curé de Paris qui n'avait pas abjuré,
ne pouvait échapper à la mort que par un miracle.
S'il n'était ni massacré, ni guillotiné,
il était déporté. Sa meilleure chance
était d'être oublié dans une prison. Anquetil,
détenu à Saint-Lazare, continua d'écrire
son Histoire universelle, autre détail qui ne
manque jamais dans la vie des savants et des lettrés
de cette époque. On écrivait, pour ainsi dire,
jusque sous le couteau. C'était un temps où
on avait peu de courage pour entreprendre et beaucoup de courage
pour supporter, parce qu'on regardait la lutte comme impossible
et la vie comme indifférente. Quant à Dom Poirier,
il resta bénédictin, même quand il n'y
en eut plus ; et quoiqu'il demeurât à deux
pas de la prison de l'Abbaye, c'est certainement l'homme du
monde qui entendit le moins le bruit que faisait la Révolution.
Une singularité de la section d'histoire, c'est qu'elle
était presque entièrement composée de
membres étrangers aux assemblées politiques.
Raynal avait été nommé à l'Assemblée
constituante, mais il avait refusé à cause de
son âge. Nous avons vu que Louis XVI avait offert
le portefeuille des finances à Dacier, qui le refusa.
Il avait fait la même offre à plusieurs autres,
sans plus de succès ; à Garnier, par exemple.
On avait longtemps assiégé le cur des
rois pour leur arracher la place de ministre, et le roi maintenant
sollicitait en vain ses sujets pour la leur faire accepter.
A l'exception de ce même Dacier, qui fit partie du Tribunal,
aucun des membres de la section d'histoire ne fut mêlé
aux affaires publiques après sa nomination.
Enfin, ils avaient presque tous appartenu à l'ancienne
Académie des inscriptions et belles-lettres :
Lévesque, Bouchaud, Anquetil, Dacier, Gaillard, Poirier,
six sur neuf. Dacier avait été secrétaire
perpétuel et le redevint par la suite. Gaillard appartenait
en même temps à l'Académie française.
On avait placé l'histoire parmi les sciences morales
et politiques, parce que c'est une science éminemment
humaine : c'est la même science que la psychologie
sous une autre forme. Mais il y a deux sortes d'historiens :
les philosophes, qui étudient l'homme ; les érudits,
qui discutent les textes. Dans l'organisation actuelle de
l'Institut, ces deux sortes de savants appartiennent à
deux académies différentes ; les philosophes
sont dans l'Académie philosophique et les savants dans
l'Académie érudite. Il y a bien encore, dans
l'arrangement actuel, linconvénient d'avoir toujours
au complet une section d'histoire générale et
philosophique ; mais au moins l'histoire philosophique
est représentée. Elle ne l'était pas
avant 1803. Du moment où les philosophes historiens
et les philosophes érudits n'avaient que six places
dans l'Institut, on ne peut guère s'étonner
que ces places aient été attribuées de
préférence aux érudits, parce que des
philosophes tels que Volney, Garat, Pastoret pouvaient être
placés ailleurs et les érudits ne le pouvaient
pas. La section d'histoire semble donc une partie de l'Académie
des inscriptions égarée dans l'Académie
des sciences morales et politiques, et cela, non seulement
à cause de l'origine de la plupart de ses membres,
mais à cause de la nature de leurs travaux.
Il faut reconnaître que le premier membre qui fut choisi
par le Directoire pour faire partie de la section, Pierre-Charles
Lévesque, eut lui-même la pensée qu'en
passant de l'ancienne Académie des inscriptions à
la nouvelle Académie philosophique, il devait, en quelque
sorte, se transformer, et d'érudit devenir philosophe.
Il se souvint à propos qu'il avait publié, dans
sa jeunesse : Les rêves d'Aristobule, philosophe
grec, suivis d'un abrégé de la vie de Formose,
philosophe français. Entre autres travaux qu'il
présenta à la section, il y en a quatre dont
les sujets appartiennent à la philosophie. On en jugera
par leurs titres. Le premier est intitulé : Considérations
sur l'homme observé dans la vie sauvage, dans la vie
pastorale et dans la vie policée ; le second :
Considérations sur les obstacles que les anciens
philosophes ont apportés au progrès de la saine
philosophie ; le troisième : Extrait
d'un Mémoire sur quelques acceptions du mot nature,
et enfin le quatrième : Mémoire sur
la sympathie morale. Il est à peine nécessaire
de dire que par ces mots : la saine philosophie, Lévesque
entend la philosophie de Condillac. Tous les membres de la
seconde classe, à l'exception de trois ou quatre, considéraient
Locke et Condillac, auxquels il leur arrivait quelquefois,
par la plus étrange des anomalies, d'associer le nom
de Pascal, comme les premiers des philosophes, ou plutôt,
pour rendre plus exactement leur pensée, comme les
seuls philosophes véritables, tous les autres n'ayant
été que leurs précurseurs ou des rêveurs.
Lévesque écrivit donc sur des sujets de philosophie,
mais il est difficile, quelque bonne volonté qu'on
y mette, de le prendre pour un philosophe. Ses quatre mémoires
ne servent qu'à démontrer à quel point
Condillac s'était emparé des esprits, combien
on se sentait heureux de savoir que les idées ne sont
qu'un rapport fait à l'entendement sur le témoignage
des sens, quel mépris on professait pour les rêveries
idéalistes, et quel singulier amas de notions vagues
et inexactes on mettait à la place de l'histoire de
la philosophie. Le mémoire sur la sympathie morale
explique ainsi le principe de la morale. « On souffre,
dit l'auteur, à l'aspect de l'homme souffrant. Pour
s'épargner une douleur à soi-même, on
s'empresse de le secourir. Si l'on parvient à rendre
le calme à son âme, on éprouve un calme
heureux ; et comme les sensations agréables ne
sont pas moins communicables que les sensations pénibles,
en faisant entrer la joie dans l'âme d'un infortuné,
on éprouve soi-même le plus pur et le plus délicieux
des plaisirs. »
Le mémoire sur les obstacles apportés au progrès
de l'esprit humain par les anciens philosophes, a au moins
un mérite : c'est son titre, qui dit tout de suite
ce qu'il est. L'auteur pense que les Grecs ont commencé
par avoir des idées raisonnables en philosophie :
il entend par là qu'ils avaient fort peu d'idées
et des idées fort peu étendues. Puis est venu
Pythagore, « qui a tout gâté par ses
prétentions », et qui a construit un monde
chimérique derrière lequel le monde véritable
a pour longtemps disparu. Il nous représente Socrate
comme un homme pauvre, mal vêtu, courant nu-pieds après
les passants, les arrêtant, les accablant de questions :
cet homme que sa femme battait en plein marché devait
être pour le grand nombre un objet de ridicule à
Athènes, comme il le serait à Londres ou à
Paris. Lévesque n'est pas éloigné de
croire que Platon, « comme on l'en accuse »,
avait acheté les écrits des disciples de Pythagore
pour les détruire après en avoir pris la substance.
Ce serait, suivant l'auteur, un larcin bien malheureux, car
la philosophie de Platon, qu'elle soit de lui ou de Pythagore,
consiste à supprimer la nature sensible et à
soutenir que les idées ont seules une existence réelle,
parce qu'elles sont dans l'entendement divin. Lévesque
se montre moins dur pour Aristote que pour Platon. L'un, dit-il,
savait bien peindre, l'autre savait mieux voir ; mais
il eut le malheur de faire de la physique avec de la métaphysique,
au lieu d'en faire avec des observations ; il observa
cependant « une fois », et il fit l'Histoire
des animaux, qui est un chef-d'uvre. Ni Platon,
ni Aristote ne furent heureux dans leur postérité.
Aristote fit « de subtils ergotistes » ;
Platon, « de sombres et ardents mystiques ».
Fort heureusement, après tant de siècles perdus
par la faute des philosophes, « le sage Locke »
vint remettre l'esprit humain sur la bonne voie et l'arracher
aux Platon, aux Aristote, aux Descartes et aux Leibnitz.
Lévesque se rendit plus sérieusement utile à
la classe par ses recherches historiques. Il lui apporta successivement
un mémoire Sur la retraite des Gaulois après
qu'ils se furent rendus maîtres du Capitole, un
mémoire Sur la constitution de la République
de Sparte, dans lequel il assure que si la royauté
continua de subsister à Sparte après qu'elle
eut été détruite dans le reste de la
Grèce, cela vint de ce que les rois se nommaient ailleurs

tandis qu'à Sparte, ils se nommaient

Cette remarque est bien digne d'une époque
et d'une école qui donnaient au langage une si large
place dans la formation des idées et des raisonnements.
Il apporta encore un mémoire étendu Sur la
constitution de la République d'Athènes
qui occupa trois séances, un mémoire Sur
le retour des Argonautes par le Nord, les fragments d'une
histoire de l'ancienne Egypte d'après Hérodote,
Diodore de Sicile et Strabon. Enfin, il lut, en l'an XI, un
mémoire Sur le gouvernement de la France sous les
deux dernières dynasties. Tous ces travaux étaient
estimables et plusieurs montrent chez leur auteur une connaissance
très étendue de l'antiquité grecque.
Lévesque a écrit pour l'Institut la biographie
de Legrand d'Aussy. Ce morceau, de peu d'étendue, ne
mériterait pas d'être particulièrement
signalé, s'il ne contenait cette appréciation
de la compagnie de Jésus (Legrand d'Aussy avait commencé
par être jésuite) : « Il entra
vers l'âge de dix-huit ans dans la société
de ses maîtres : société célèbre
par le grand nombre d'hommes distingués qu'elle renferma
dans son sein, ou dont elle forma la jeunesse. Elle fut l'objet
de grandes calomnies, parce qu'elle répandit un grand
éclat ; elle acquit une puissance réelle,
parce qu'elle rejeta les titres fastueux ; son ambition
fut grande, parce qu'elle jouit d'un grand crédit ;
et, semblable à la secte qu'avait instituée
Pythagore, elle fut accueillie par des souverains, prit part
aux affaires politiques de plusieurs États, excita
la haine d'autres corps ambitieux comme elle, et finit par
être dissoute. » Ce jugement sur les jésuites
fut lu en séance publique de l'Institut le 15 messidor
an X.
De Lisle de Sales ne pouvait manquer d'être un académicien
fécond, mais de cette fécondité qui encombre
et devient un fléau pour les assemblées. Il
a écrit toute sa vie, sur tous les sujets. Son premier
livre est un poème en dix chants, intitulé La
Bardinade ou les Noces de la Stupidité. Sa Philosophie
de la nature, à laquelle il dut sa célébrité
par le procès auquel elle donna lieu, n'avait pas moins
de dix volumes dans sa dernière édition. Son
Histoire philosophique du monde primitif est en sept
volumes. Il a publié un Essai sur la tragédie,
par un philosophe, des Paradoxes, par un citoyen, la Lettre
de Brutus sur les chars, le Théâtre d'un sybarite,
un roman oriental intitulé : Tige de myrte
et Boulon de rose ; l'Histoire des hommes
en cinquante-trois volumes, dont les quarante et un premiers
sont entièrement de lui ; une foule de biographies ;
des Mélanges, le seul de ses ouvrages dont il
ne fût pas satisfait ; « Je voudrais
les effacer avec mon sang, disait-il, si je ne prenais le
parti plus sage de les effacer avec ma plume. »
Il faut citer aussi, dans cette immensité, un Mémoire
en faveur de Dieu, publié en 1802 sous ce titre :
de Dieu, première propriété de l'homme,
et de son influence sur l'organisation sociale ;
une utopie politique, intitulée Phocion, et
une autre infiniment plus développée, puisqu'elle
n'a pas moins de sept volumes, sous ce titre : Ma
république, auteur Platon, éditeur J. de
Sales, ouvrage destiné à être publié
en 1800. Il ne croyait pas déroger, en se couvrant
ainsi du nom de Platon ; il ne croyait pas non plus se
grandir, car il se plaçait de très bonne foi
sur le rang des plus grands génies. Il avait son buste
dans sa bibliothèque, avec cette inscription :
Dieu, la nature et l'homme,
il a tout expliqué.
On raconte qu'Andrieux écrivit au-dessous
cet autre vers :
Mais personne avant lui ne
l'avait remarqué,
et que de Lisle, au lieu d'en rire, se fâcha.
Sa vanité n'était d'ailleurs ni malveillante,
ni malfaisante. Il disait de lui-même : Ma douce
philanthropie, mes folies de bien public à la Saint-Pierre...
ma bonhomie... mes innocentes caricatures. Il n'aurait
peut-être pas manqué de talent, s'il avait su
se juger et se restreindre. Il a fait une bonne traduction
de Suétone, publiée en quatre volumes, sous
un pseudonyme bizarre : Histoire des douze Césars
de Suétone, traduite en français par H. Ophellot
de La Pause. Il faut se souvenir que les titres extravagants
étaient une des manies de l'époque. Entre autres
singularités, de Lisle de Sales eut celle de se marier
à soixante-douze ans. Il s'était condamné
à une rude gêne pour amasser une bibliothèque
de trente-six mille volumes, qu'il estimait deux cent mille
francs, et qui n'en produisit que trente mille.
Il s'empressa de faire communications sur communications dès
qu'il fut membre de l'Institut. Les secrétaires en
rendirent compte, selon l'usage, soit dans les séances
publiques, soit dans les recueils présentés
au Corps législatif. « Mais, dit-il, ces
analyses ne donnent pas de mes ouvrages l'idée que
je m'en forme moi-même. Toute analyse faite par une
main étrangère ne rend jamais qu'imparfaitement
l'idée primordiale de l'auteur ; c'est quelquefois
un cadre qu'emprunte un homme d'esprit pour faire valoir ses
paradoxes ; plus souvent, c'est une grande composition
de Raphaël ou de Michel-Ange réduite dans la plus
mesquine des gravures. » Pour répondre à
ces susceptibilités, la classe prit le parti de publier
des analyses de ses mémoires faites par lui-même.
Il se mit aussitôt à l'uvre et donna, dans
le premier volume du recueil, l'analyse de cinq mémoires
qu'il avait lus pendant l'année. En voici la nomenclature :
Découverte d'une île et d'une vérité,
dialogue ; Examen critique des philosophes
qui ont rêvé sur le bonheur ;
Pensées philosophiques sur la raison. « L'auteur
d'Émile, qui quelquefois a été
le Newton de la morale, était persuadé que pour
découvrir les vrais rapports des êtres entre
eux, il fallait étudier les rapports de chacun d'eux
avec soi-même. Cette clef simplifie toutes les recherches :
on est au centre de la sphère, et on en mesure mieux
tous les rayons. Dès qu'on se connaît, on connaît
l'univers. » Apophtegmes sur le bonheur ;
Éloge de la Fontaine, pour sa fête séculaire,
en 1796. « La Fontaine, on ne peut se le dissimuler,
était dévot. Il l'était avec cette ingénuité
qui désigne l'ignorance d'un enfant et qui la fait
pardonner ; et s'il n'excitait pas le sourire de la raison,
c'est qu'à l'exemple de Fénelon, son modèle,
il avait attaché la philosophie à la religion
par le fil de la tolérance. » Celle longue
analyse des mémoires lus par de Lisle de Sales comprend
encore un éloge historique de Bailly, et cet étonnant
mémoire dont le titre fit l'admiration de Talleyrand,
qui le consigna sur le procès-verbal. Je transcris
ce titre en entier, ou plutôt ces trois titres, car
ils correspondent à trois parties d'un même mémoire
qui furent lues séparément. Philosophie d'un
homme libre sur l'Institut national et les académies ;
Introduction à un tableau de la littérature
européenne ; Plan général
d'un tableau philosophique de la littérature depuis
le siècle de Marc-Aurèle jusqu'à l'avènement
de la République française
.
Parmi les mémoires communiqués par de Lisle
de Sales pendant les années suivantes, nous signalerons
un mémoire intitulé : Des trois morales
de l'homme, de l'état et de l'univers ; un
autre Sur la paix de Westphalie, un autre Sur la
régence du duc d'Orléans ; un Tableau
historique du règne de Louis XVI, écrit,
dit le rapporteur, avec le désir d'être
impartial.
Mais ce qui honore de Lisle de Sales plus que ses ouvrages,
c'est le courage dont il a donné plusieurs fois des
preuves. Il en donna sous l'ancienne monarchie, dans le procès
de la Philosophie de la nature, sous la Convention
quand il fit l'apologie de la tolérance, ce qui lui
valut une captivité de onze mois et aurait pu lui coûter
la vie, sous le Directoire, où, seul de tout l'Institut,
il protesta contre la radiation de Carnot, Barthélémy,
Pastoret, Sicard et Fontanes.
A la suite du coup d'État de fructidor, ces cinq membres
de l'Institut, condamnés à la déportation
sans jugement, avaient été rayés de la
liste de l'Institut par le même procédé
dictatorial et révolutionnaire. Une lettre du ministre
de l'intérieur avait simplement averti l'Institut que
le citoyen... ayant été compris dans la loi
de déportation du 19 fructidor an V (5 septembre 1797),
il y avait lieu de procéder à son remplacement.
L'Institut ne se permit pas un mot de réclamation.
Il remplaça Carnot par Napoléon Bonaparte dans
la première classe ; dans la seconde, Pastoret
par Champagne, Barthélémy, membre non résident,
par Lescallier ; enfin dans la troisième, Sicard
par Cailhava, et Fontanes par Le Blanc de Guillet. L'Institut
subit en silence un coup d'autorité qui excluait de
son sein des membres élus par lui, tous illustres ou
célèbres, que n'avait frappés aucun jugement
prononcé par un tribunal régulier, et dont le
seul crime était de penser sur la politique autrement
qu'un autre membre de l'Institut, La Réveillère-Lépeaux,
collègue de Carnot dans le Directoire, égal
peut-être à sa victime en patriotisme, en probité ;
mais prodigieusement inférieur en capacité et
en services. Les nouveaux élus acceptèrent paisiblement
leur élection, sans paraître se douter que la
place qu'ils occupaient appartenait à un autre. C'est
ainsi que le Directoire commença la série des
épurations que l'Empire et la Restauration devaient
continuer, et qui sont de véritables attentats contre
la dignité des lettres.
Une des premières mesures du gouvernement consulaire
fut de rappeler les proscrits de fructidor. Dès le
mois de nivôse an IX, Fontanes, Sicard, Pastoret, Carnot,
exilés, ou cachés en France, furent autorisés
à reparaître. Bonaparte chargea Fontanes de prononcer
publiquement l'éloge de Washington ; il appela
Barthélémy à faire partie du Sénat.
On ne pouvait douter qu'il ne souhaitât d'autant plus
de les voir rentrer à l'Institut, qu'il avait accepté
pour lui-même, après le 18 fructidor, la succession
de Carnot, et qu'il devait avoir à cur de laver
cette tache.
Le Directoire s'attribuait le droit de faire des épurations,
parce que, sous l'ancienne monarchie, le roi, qui pouvait
tout, pouvait annuler l'élection d'un académicien.
Il est assez étrange de voir, en 1792 et en 1797, les
académiciens et les membres de l'Institut reconnaître
eux-mêmes ce droit, et le regarder comme un attribut
de la puissance publique recueilli par l'assemblée
nationale et plus tard par le Directoire dans l'héritage
de la royauté.
On se rappelle la tentative honteuse de Fourcroy proposant
à l'Académie des sciences de prononcer elle-même
des radiations « pour cause d'incivisme ».
L'Académie avait refusé avec dégoût.
Mais elle ne se croyait pas à l'abri d'une épuration,
et ce passage extrait par M. Joseph Bertrand (L'académie
et les académiciens, p. 425 et suiv.) du
procès-verbal de la séance du 25 août
1792 en est la preuve : « Plusieurs personnes
observent que l'Académie n'a le droit d'exclure aucun
de ses membres, qu'elle ne doit pas prendre connaissance de
leurs principes et de leurs opinions politiques, le progrès
des sciences étant son unique occupation ; que
d'ailleurs l'Assemblée nationale se trouvant à
la veille de donner une nouvelle organisation à l'Académie,
elle exercera le droit qu'elle seule peut avoir de rayer de
la liste de l'Académie les membres qu'elle jugera devoir
être exclus. »
Cette opinion de l'ancienne Académie des sciences explique
peut-être que l'Institut ait supporté si docilement
l'épuration de 1797. Mais, en 1800, dès que
le désir du premier Consul lui fut connu, il ne pensa
plus qu'à recouvrer des membres arrachés violemment
de son sein. Il commença par les inviter à assister
aux séances publiques et particulières. Fontanes,
Sicard, Barthélémy et Pastoret répondirent
le 18 mai 1800, qu'ils ne pouvaient accepter une situation
amoindrie (Paul Mesnard, p. 206 et suiv.).
« Tous nos vux, disaient-ils, et nos souvenirs,
en lisant votre lettre, nous ont ramenés vers nos collègues.
Un examen plus réfléchi de votre procès-verbal,
que vous y avez joint, a pu seul contenir ce mouvement de
notre sensibilité. Les rapports que nous avons eus
avec tant d'hommes célèbres et respectables
nous sont trop chers pour qu'ils s'affaiblissent de notre
gré. Quand notre patrie nous traitait en étrangers,
vous ne l'étiez pas à nos yeux. Pourriez-vous
le devenir quand elle nous fait rentrer dans son sein ?
Rien ne peut nous enlever l'honneur d'avoir assisté
aux premières séances de l'Institut, et nous
voulons conserver tout entier le souvenir des marques d'estime
et d'affection que nous reçûmes alors de tous
ses membres. » Lorsque cette lettre fut lue dans
la séance générale du 5 prairial an IX
(26 mai 1801), deux propositions se produisirent : les
uns voulaient un engagement pris par l'Institut de réserver
les cinq premières places vacantes aux cinq victimes
de fructidor, les autres parlaient de demander au gouvernement
d'augmenter par une loi le nombre des places de l'Institut.
L'Institut ne prit pas de décision générale ;
mais Carnot rentra dans la classe des sciences et dans la
section des arts mécaniques, en remplacement de Leroy,
le 26 mars 1800 (Carnot fut de nouveau exclu
de lInstitut en 1816) ; Sicard remplaça
de Wailly dans la troisième classe le 2-4 juin 1801 ;
et, après la réorganisation de 1803, Fontanes
fut appelé à faire partie de la seconde classe,
et Pastoret de la troisième. Ils furent l'un et l'autre
de l'Académie française en 1816.
Ainsi s'effacèrent peu à peu les traces de la
proscription de fructidor, mais le souvenir et la plaie en
restèrent dans le sein de l'Institut.
Ce sera l'éternel honneur de de Lisle de Sales d'avoir
protesté publiquement, solennellement, avec force,
avec éloquence, avec persévérance, contre
une spoliation qui atteignait en même temps les membres
exclus et les membres conservés, puisqu'elle faisait
dépendre le titre de membre de l'Institut de la volonté
arbitraire du gouvernement. Seul, il se rappela les déclarations
solennelles qui avaient retenti dans les deux Conseils législatifs
au moment de la fondation de l'Institut. Seul, il comprit
qu'une société scientifique et littéraire
n'est rien et ne peut rien, si elle n'est pas indépendante
et libre. Il publia sur cette question jusqu'à trois
mémoires. Il fit sans doute rougir de honte ses confrères ;
mais il ne parvint pas à leur donner un peu de sa fermeté.
Nous avons vu que Raynal n'avait fait que paraître sur
la liste de l'Institut. Élu le 10 décembre 1795,
il envoya sur-le-champ sa démission au ministre de
l'intérieur, qui la notifia à l'Institut le
18 janvier suivant. Il mourut un mois après (6 mars
1796).
Son successeur fut Bouchaud. C'était un professeur
de droit romain. Il se montra laborieux à l'Institut,
mais toutes ses communications roulent sur des points d'histoire
romaine, ou plutôt de droit romain. C'est plutôt
un érudit qu'un philosophe, et plutôt un érudit
en droit romain qu'un érudit en histoire. Il ne faut
pas s'en plaindre, car le droit est la moitié de l'histoire,
et le droit romain est plus que la moitié de l'histoire
romaine.
Sa première lecture est du 2 fructidor an VI. C'est
une dissertation Sur les colonies romaines et les municipes.
Il lut, ensuite un extrait de son Histoire numismatique
de la législation romaine. Puis vinrent des recherches
historiques Sur la police des Romains concernant les grands
chemins, les rues, les marchés ; un mémoire
Sur le code d'Alaric, lu le 12 nivôse an VII,
un mémoire Sur la morale de Cicéron ;
cette fois Bouchaud s'efforce d'être plutôt un
moraliste qu'un jurisconsulte ; un autre, dans le même
esprit, Sur Épictète ; un long et
curieux mémoire, qui occupa deux séances, Sur
lautorité et lusage des inscriptions dans
la législation romaine. « Pompée
ayant élevé un temple à la Victoire voulut
y mettre son nom, avec l'énumération de ses
dignités. Il fut arrêté par un doute :
Fallait-il écrire tertium ou tertio consul ?
Il consulta les savants, absolument comme un de nos rois aurait
consulté l'Académie des inscriptions ;
mais les savants se récusèrent ou se divisèrent.
Il eut recours à Cicéron, qui trancha la difficulté
comme un oracle en proposant d'écrire III consul,
ce qui fut fait. » Bouchaud avait, dans l'espace
de cinquante ans, composé dix mémoires, sous
ce titre général : Recherches historiques
et critiques sur les Édits des magistrats romains.
Il avait publié les sept premiers dans le recueil de
l'ancienne Académie des inscriptions ; et il inséra
les trois autres dans le recueil de la seconde classe, prouvant
ainsi une fois de plus que la section d'histoire, par sa composition,
aurait été mieux placée dans la troisième
classe que dans la seconde.
Il y avait deux frères Anquetil, un calme et un agité,
qui furent tous deux de l'ancienne Académie des inscriptions.
L'agité parcourut le monde, fut un grand orientaliste,
et vécut, au milieu de Paris, comme un anachorète.
Le calme resta chez lui, comme un bon religieux et un bon
curé, et n'eut de commun avec son frère que
de travailler dix heures par jour jusqu'au dernier moment
d'une longue vie. C'est le nôtre ; il avait fait
une bonne Histoire de la ville de Reims, qui fut son
début, et il finit par une Histoire universelle,
commencée à quatre-vingts ans, et qui n'a pas
moins de quatorze volumes. Tous ses écrits, excepté
celui-là, roulent sur l'histoire de France. Le plus
célèbre est intitulé : L'Esprit
de la ligue, ou Histoire politique des troubles de France
pendant les XVIe et XVIIe siècles. Comme il ne
cessait jamais de travailler, et de travailler sur le même
sujet, quand il fut membre de l'Institut, il lui apporta beaucoup
de communications sur l'histoire de France : Mémoire
sur la paix de Westphalie ; L'Europe avant la
paix de Westphalie ; Coup d'il sur les anciennes
relations de la France ; Les Gaulois et les Druides
avant et depuis linvasion des Romains. Anquetil
fit en outre un long travail commencé pour l'ancienne
Académie des inscriptions, et qu'il continua plus tard
pour la seconde classe de l'Institut ; c'est encore l'histoire
de France, mais l'histoire envisagée au point de vue
du progrès des sciences et des lettres. Les deux académies
avaient mis plusieurs fois ce sujet au concours ; Anquetil
entreprit d'analyser les mémoires des concurrents,
et d'en extraire tout ce qui avait quelque valeur. Il fallait
un patient et un laborieux pour entreprendre une pareille
tâche, et un historien pour la bien remplir.
Dacier n'était pas à beaucoup près aussi
laborieux que le sage et modeste Anquetil, mais il était,
par-dessus tout, ainsi que lui, un membre de l'ancienne Académie
des Inscriptions resté fidèle à sa vocation.
Il avait été l'élève et le collaborateur
des frères Lacurne, l'élève, le collaborateur
et l'ami de Foncemagne ; il était, depuis 1782,
le secrétaire perpétuel de l'Académie,
et il le redevint quand l'Académie et la charge furent
rétablies. Il déploya même en cette qualité
beaucoup de dévouement, mais il ne fut jamais très
actif dans la seconde classe. Il regrettait la monarchie,
et la classe était républicaine. Il se trouvait
comme dépaysé dans une compagnie où l'histoire
n'occupait qu'une très petite place. Lors de la suppression
de l'Académie des inscriptions, et dans les saisies
ou perquisitions dont cette suppression fut accompagnée,
il avait perdu les manuscrits d'une édition de Froissard
à laquelle il travaillait depuis longtemps. Toutes
ces circonstances expliquent un peu de langueur pendant son
séjour dans la classe des sciences morales et politiques.
Il succéda, en 1800, à Legrand d'Aussy, comme
garde des manuscrits de la Bibliothèque nationale,
et retrouva aussitôt pour ces nouvelles fonctions, l'ardeur
qu'il avait déployée dans la place de secrétaire
perpétuel. A partir de l'an X, il fit partie du Tribunat.
Il fut consulté l'année suivante sur la réorganisation
de l'Institut, réorganisation dont le principal caractère
fut la suppression de la classe des sciences morales et politiques.
Loin de s'opposer à cette suppression, il fut l'un
des premiers à la conseiller. Il semble que les membres
de l'Académie des inscriptions aient été
particulièrement hostiles à la fondation d'une
classe des sciences morales et politiques. Gaillard, qui fut
élu en même temps que Dacier, était aussi
un ancien membre de l'Académie des inscriptions. Nous
avons vu qu'il donna un prétexte pour ne point accepter
son élection dans la seconde classe, ce qui ne l'empêcha
pas de rentrer en janvier 1803 dans l'Académie des
inscriptions rétablie.
Legrand d'Aussy, qui fut élu à sa place dans
la section d'histoire, n'y fut appelé que le 24 mai
1798. C'est l'auteur de l'Histoire de la vie privée
des Français. Il mourut le 6 décembre 1800.
Il ne fit donc partie de la classe que pendant deux ans et
demi. Mais pendant ce court espace de temps, il fit à
la classe cinq importantes communications. La première
est de thermidor an VI (août 1798). C'est une notice
Sur létat de la marine en France au commencement
du XIVe siècle et sur la tactique navale usitée
alors dans les combats de mer. Il lut ensuite un mémoire
Sur les anciennes sépultures nationales et les ornements
extérieurs qui en divers temps y furent employés,
sur les embaumements, sur les tombeaux des rois francs dans
la ci-devant église de Saint-Germain-des-Prés,
et sur un projet de fouilles à faire dans nos départements.
Le titre est long ; le mémoire l'est aussi ;
mais il est extrêmement intéressant à
lire, il amène un grand nombre de faits, de renseignements,
d'anecdotes et, chemin faisant, des attaques contre le fanatisme
religieux. Ce grand travail archéologique vient immédiatement,
dans le second volume du recueil de la classe, avant les deux
rapports de Baudin des Ardennes sur les funérailles
des membres de l'Institut, et leur sert en quelque sorte d'introduction.
Legrand d'Aussy communiqua l'année suivante, (le 22
frimaire au VII), un mémoire .sur l'ancienne législation
de la France, comprenant la loi salique, la loi des Wisigoths,
la loi des Bourguignons. Il communiqua en l'an VIII un
Voyage d'outre-mer fait en 1432 et 1433, avec le retour
par terre, par Bertrandon de Brocquière, seigneur bourguignon.
Legrand d'Aussy en avait modifié le style autant qu'il
le fallait pour le rendre intelligible, et l'avait fait précéder
d'une introduction sur les voyages écrits en français,
ou dans le langage qui en tenait lieu antérieurement
au quinzième siècle. L'introduction est fort
érudite ; le voyage est rempli de renseignements
curieux sur les murs, les usages et les intérêts
politiques des différents peuples de l'Asie et de l'Europe.
L'Institut a tout publié, l'introduction et le voyage,
dans le cinquième volume de ses mémoires. Enfin
Legrand d'Aussy lut, peu de temps avant sa mort, deux mémoires,
l'un sur l'Établissement des dîmes en faveur
du clergé, et l'autre sur les Pèlerinages
en France.
Les membres non résidents de la section d'histoire
étaient de Koch, à Bouxwiller, Gautier de Sibert,
ancien membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres,
qui refusa la place qu'on lui offrait ; il s'était
retiré à Tonnerre, son pays natal, où
il mourut en 1797 ; Senebier à Genève,
élu en remplacement de Gautier de Sibert ; Gudin
à Avallon ; Jean-Jacques Garnier, à Saint-Germain ;
celui-ci avait été membre de l'ancienne Académie
des inscriptions, et devint membre résident de la nouvelle
en 1803 ; Gaillard, associé non résident,
après avoir refusé d'être membre résident,
membre de l'ancienne Académie des inscriptions et de
l'ancienne Académie française ; rentré,
en 1803, comme membre résident, dans l'Académie
des inscriptions (troisième classe de l'Institut) ;
Jean-Pierre Papon, à Riom. Papon mourut le 15 janvier
1803, huit jours avant la classe dont il était membre.
De Koch et Papon sont les seuls membres non résidents
dont on retrouve la trace dans les mémoires de la classe.
De Koch (Né à Bouxwiller (Bas-Rhin),
le 9 mai 1737, il mourut à Strasbourg le 25 octobre
1813. Les professeurs, ses collègues, lui ont fait
ériger un monument en marbre blanc dans le temple de
saint Thomas à côté de ceux de Schpflin
et d'Oberlin.) est l'auteur du Commentaire sur la
sanction pragmatique germanique, et de plusieurs autres
ouvrages importants sur le droit canon et l'histoire diplomatique.
Il était protestant, ce qui ne l'empêche pas
d'être cité par les auteurs catholiques comme
une autorité considérable. Il avait rassemblé,
autour de la chaire de droit qu'il occupait à Strasbourg,
de nombreux élèves venus de l'Alsace et de l'Allemagne.
Il fit partie de l'Assemblée législative et
plus tard du Tribunat. Ses opinions franchement monarchiques
le firent jeter en prison sous la Terreur ; il fut un
des députés que le 9 thermidor délivra.
Il lut à l'Institut, le 22 germinal an VIII, des observations
Sur l'origine de la maladie vénérienne
et sur son introduction en Alsace et à Strasbourg.
On y trouve de curieux renseignements sur la prostitution
et la police des maisons de prostitution à Schlestadt
et à Strasbourg, et sur les ouvrages rares et anciens
sur le même sujet dont il se trouvait des exemplaires
dans les bibliothèques du Bas-Rhin.
De Koch lut aussi, l'année suivante, un mémoire
Sur une société littéraire établie
à Strasbourg vers la fin du XVe siècle et
au commencement du XVIe.
Il existait en même temps une société
littéraire à Schlestadt, fondée, comme
celle de Strasbourg, par Wimpheling. Érasme fut présenté
à la société de Strasbourg pendant son
séjour dans cette ville, et resta en correspondance
avec elle. Lui-même était à la tête
de la Société littéraire de Bâle.
Ces sociétés littéraires étaient
ce que nous appelons à présent des académies.
De Koch attribue à l'influence de la société
littéraire de Strasbourg la rapidité avec laquelle
la réforme religieuse se propagea en Alsace au commencement
du XVIe siècle.
Papon (Né à Puget-Théniers
(Alpes-Maritimes) en janvier 1734, mort à Paris le
15 janvier 1803.) avait appartenu longtemps à
l'Oratoire. Il le quitta sans aucun dissentiment politique
ou religieux, et uniquement pour se livrer avec plus de liberté
à ses travaux et aux nombreux voyages qu'ils exigeaient.
On a de lui de nombreux écrits, entr'autres une bonne
Histoire de Provence, une Histoire du gouvernement
français, depuis l'assemblée des notables
jusqu'à la fin de 1788, une Histoire de la Révolution,
qu'il laissa en manuscrit, et que son frère publia
sous la Restauration, douze ans après sa mort. Elle
ne forme pas moins de six volumes.
Nous avons vu que le ministre des relations extérieures
avait, sur la demande de la classe, fait fouiller les archives
de Gênes pour y trouver des renseignements sur les guerres
et les intérêts politiques des Français
au delà des monts et sur le commerce des Génois
dans le moyen âge. La commission qui rédigea
le programme des recherches était composée de
Bouchaud, de Lisle de Sales, Lévesque et Papon. Elle
mit entre les mains de Papon tous les documents que les Génois
lui firent parvenir, et Papon en tira les éléments
d'un mémoire Sur le commerce et la navigation des
Génois depuis le IXe siècle jusqu'au XIVe.
On y trouve des détails sur leurs importations et leurs
exportations, sur leurs moyens d'échange, les droits
de douane, la fixation des poids et mesures, la valeur des
monnaies. L'auteur suit la route des différentes marchandises
depuis les Indes, à travers le golfe Persique, jusqu'à
la Méditerranée. Ce travail, qui fut lu à
la classe en l'an IX, ne l'empêchait pas d'écrire
la même année des recherches Sur la peste
et les moyens de s'en préserver, et de publier
la cinquième édition de son livre sur l'Art
du poète et de l'orateur. Quoiqu'il fût seulement
associé, il déployait dans la classe autant
d'activité qu'un membre titulaire, et son nom se trouve
fréquemment mentionné dans les procès-verbaux.
Il mourut en 1803.
La section avait proposé, en l'an V, la question suivante :
« Recherches et observations sur la marche de l'esprit
public en France depuis François Ier jusqu'à
la convocation des états généraux de
1789. » Le prix devait être décerné
en l'an VII. Le concours étant demeuré sans
résultat, la section donna plus de précision
à son programme en le rédigeant de cette façon :
« Quelles causes ont développé en
France l'esprit de liberté depuis François Ier
jusqu'en 1789 ? » Le prix fut décerné
en l'an IX. Ce fut un graveur, Nicolas Ponce, qui l'obtint
(Nicolas Ponce a été nommé
correspondant de l'Académie des beaux-arts le 14 juillet
1827.).
La section avait donné en l'an X le sujet que voici :
« Quelle a été l'influence de la
réformation de Luther sur la situation politique des
différents États de l'Europe et sur le progrès
des lumières ? » Le prix fut obtenu
par Charles Villers ; mais comme il ne fut donné
qu'en l'an XII, ce n'est pas par la classe des sciences morales
et politiques, c'est par la classe d'histoire et de littérature
ancienne que le concours fut jugé.
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