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- XIII -
LE RÔLE DE LA SECONDE CLASSE DANS LES
TRAVAUX COMMUNS AUX TROIS CLASSES DE L'INSTITUT
Nous avons vu, dans le chapitre consacré
au Règlement de l'Institut, que les trois classes tenaient
tous les mois une séance générale où
se traitaient toutes les affaires communes ; que les
affaires courantes étaient très nombreuses,
parce que les bureaux étaient sans initiative et sans
autorité ; que les présentations de livres,
de mémoires, de découvertes réelles ou
prétendues, étaient perpétuelles ;
qu'il en venait journellement du ministère de l'intérieur,
qui semblait prendre à tâche d'encombrer les
séances de l'Institut ; que le ministre des relations
extérieures, le Directoire et le Parlement, en fournissaient
leur bonne part ; que les particuliers, même les
plus obscurs, envoyaient directement leurs élucubrations
à l'Institut, et réclamaient ses appréciations ;
qu'il y avait, à chaque séance générale
et à chaque séance de classe quelque nomination
d'officiers ou de commissaires ; que l'élection
des membres était longue et compliquée, puisqu'elle
exigeait plusieurs scrutins dans la section, la classe et
l'assemblée générale ; et qu'enfin
le corps se renouvelait souvent, car il y avait cent quarante-quatre
membres résidents, cent quarante-quatre membres non
résidents et vingt-quatre membres étrangers.
Les élections de tout ordre se faisaient avec le même
luxe de scrutins et de formalités.
Indépendamment de ces élections, de cette administration,
et de toute cette besogne courante, les classes avaient trois
très importantes fonctions à remplir en commun :
des places à donner, des patronages à exercer,
des publications à exécuter ou à diriger.
I. Places. Les places à donner en vertu
de la loi étaient les vingt places d'inspecteurs de
l'agriculture, les six places de membres de l'Institut chargés
de voyager ensemble ou séparément pour la propagation
et le progrès des sciences, et les places d'élèves
à l'Académie de Rome.
La loi du 11 floréal an X (1er mai 1802) chargea en
outre l'Institut de présenter des candidats pour chaque
chaire vacante dans les écoles spéciales. La
classe compétente présentait un candidat; les
trois inspecteurs généraux de l'enseignement
en présentaient un de leur côté, et entre
ces deux candidats, le ministre choisissait. Il faut ajouter
ces élections aux interminables élections dont
l'Institut était déjà chargé et
accablé.
On comprit dès le premier moment combien il serait
absurde de faire nommer les peintres de l'école de
Rome par les dix-huit artistes, peintres, sculpteurs et architectes,
comptés pour dix-huit, et les cent vingt-six autres
membres, comptés pour cent vingt-six, et qui étaient
des géomètres, des médecins, des économistes,
etc. C'est bien là que Daunou aurait eu le droit de
s'élever contre les élections qui ne tiennent
compte que du nombre, et ne mentionnent même pas la
fonction, les intérêts et la capacité
des votants. Le règlement ne pouvait pas charger les
trois sections de peinture, de sculpture et d'architecture
de nommer directement les élèves de l'école
de Rome, puisque la loi en chargeait le Directoire sur la
présentation de l'Institut. Il prit un détour
ingénieux. Il institua un concours, dont les sections
de peinture, sculpture et architecture furent seules juges.
Les lauréats du concours furent présentés
par le jury à l'élection de l'Institut, qui
fut obligé de voter pour eux, et ensuite, par l'Institut,
au choix du Directoire, qui fut obligé de les nommer.
Ce fut le premier et le plus éclatant échec
de la fameuse théorie de l'unité des fonctions
et des aptitudes.
On laissa aux trois classes réunies l'élection
des vingt inspecteurs de l'agriculture; mais là encore,
on eut recours à un tempérament ; l'élection
eut lieu, au scrutin, d'après une liste au moins triple
du nombre des places à remplir, et cette liste fut
dressée par une commission formée d'un membre
de chaque section des deux premières classes, élu
par cette section. Je ne crois pas qu'il y eût, dans
le règlement ou les usages de l'Institut, d'autre exemple
de commissaires élus directement par les sections sans
intervention de la classe. Il est évident qu'au moment
du vote définitif, la troisième classe s'en
rapportait aveuglément aux décisions de la commission
mixte, quoiqu'elle n'y fût pas représentée.
La commission, de son côté, laissait former sa
liste par les hommes du métier ; les commissaires
nommés par la section d'astronomie, ou par la section
d'analyse des sensations et des idées, suivaient docilement
les avis de leurs confrères des sections de l'économie
politique, de l'économie rurale et de l'art vétérinaire.
Cela ne s'appelle pas appliquer un principe, mais le tourner
et le fausser. On gardait le principe comme décoration,
et on revenait au bon sens comme modus vivendi.
Dans ces élections des élèves de Rome
et des agriculteurs de France, c'est l'Institut qui, par son
règlement et par la pratique, dérogea au principe
de l'unité, si cher à ses fondateurs. C'est
la loi elle-même qui l'abandonna en floréal an
X lorsqu'il fut question de faire présenter par l'Institut
des candidats pour les chaires des écoles spéciales.
La loi ne dit pas, comme elle l'aurait fait indubitablement
en l'an IV, que l'Institut présenterait des candidats ;
elle renonça à celte fiction, et appela directement
la classe compétente pour chaque chaire à faire
l'élection d'un candidat. La clarté s'était
faite. Méhul ne donna pas son avis pour une chaire
de droit, et Bouchaud ne donna pas le sien pour une place
de professeur de solfège.
Pour les six voyageurs membres de l'Institut, il fut réglé
que l'Institut les nommerait, mais qu'il en prendrait deux
dans chaque classe. Il n'y eut pas grand zèle pour
accepter ces missions lointaines. Camus, qui était
toujours prêt pour toutes les besognes, se fit désigner
par la troisième classe ; mais il ne voyagea qu'en
France et en Belgique. Le seul voyageur dont les annales de
la seconde classe mentionnent les services est Dupont de Nemours.
Il avait eu toute sa vie un besoin de locomotion qui ne l'abandonna
pas dans sa vieillesse, et une curiosité qui ne dédaignait
rien et passait sans cesse d'un sujet à l'autre. Il
trouvait le moyen de ramener tout à l'économie
politique, comme les chasseurs et les pêcheurs qui arrivent
de tous les points de l'horizon versent les produits de leur
chasse et de leur pêche entre les mains du cuisinier.
Malgré son âge, il voulut être un des missionnaires
de la science, et partit pour l'Amérique où
il ne resta pas moins de deux ans. Il était encore
en rade en vue des côtes de France, qu'il écrivait
déjà ses impressions à la classe des
sciences morales. Ses communications furent incessantes. L'agriculture
et l'organisation de la richesse le préoccupaient sans
doute avant toutes choses ; mais il étudiait les
côtes en navigateur, la division des États en
géographe ; il se préoccupait même
du cours des rentes ; il envoyait des mémoires
à la première classe, et des plantes au jardin
d'histoire naturelle.
Il avait visité à la Guyane avec un vif intérêt
un jardin botanique et zoologique que nous y avions établi.
Il écrivit de là que, pour tirer de cet établissement
tout le bénéfice qu'il pouvait donner, il serait
à propos d'en fonder un à Paris, qui correspondrait
avec celui d'Amérique et avec des jardins semblables
qui pourraient être installés dans nos colonies,
notamment avec le jardin de Montplaisir que Poivre avait fondé
à l'île Bourbon ; qu'on réunirait
à Paris tous les animaux et toutes les plantes nécessaires
aux études des naturalistes, et qu'en même temps
on s'efforcerait de conserver et de développer tout
ce qui s'accommoderait à notre climat et à nos
besoins. C'était l'idée d'un jardin d'acclimatation.
Il ne paraît pas qu'on y ait donné une suite
quelconque à cette époque. On se contenta de
créer une commission qui ne créa rien.
Un matin, le 4 novembre 1793, Geoffroy Saint-Hilaire se livrait
dans son cabinet à quelques recherches d'histoire naturelle,
lorsqu'on vient le prévenir qu'un ours blanc, une panthère,
et d'autres animaux l'attendent aux portes du Muséum.
Un instant après arrive une nouvelle caravane, composée
d'un second ours blanc et de deux mandrilles, et suivie bientôt
d'un troisième convoi contenant un chat tigre, deux
aigles et d'autres oiseaux. C'était l'administration
de la police qui envoyait tous ces animaux ; elle avait
décidé la veille qu'à l'avenir nulle
exhibition d'animaux vivants ne serait admise dans Paris,
et ces trois envois étaient simplement trois ménageries
ambulantes saisies par ses ordres, données par elle
au Muséum, et qu'accompagnaient leurs propriétaires.
Geoffroy Saint-Hilaire fit ranger les cages à la suite
l'une de l'autre sous ses fenêtres, et retint les propriétaires
comme gardiens jusqu'à ce qu'on les eût indemnisés.
Lakanal obtint de la Convention la construction de quelques
loges (Vie, doctrine et travaux de Geoffroy
Saint-Hilaire par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Paris,
1847,Despois, Le vandalisme révolutionnaire,
p. 98 et suiv.). Telle est l'origine plus que modeste
de notre jardin zoologique. Les avis du voyageur de l'Institut
n'y furent pour rien.
On ne donna même pas suite aux conseils de Dupont de
Nemours pour l'amélioration du muséum d'histoire
naturelle. On avait alors de grandes idées, et j'admets
volontiers que la création de ces missionnaires de
la civilisation en était une ; mais on n'avait
pas de constance et de ténacité dans l'application.
On semait sans cultiver. C'est la police, ce n'est pas Dupont
de Nemours qui a formé le noyau de notre collection
de zoologie.
Le Jardin zoologique, qu'on avait si singulièrement
réorganisé, en 1795, en achetant leur matériel
à des montreurs de ménageries, et le Jardin
des plantes, négligé mais non détruit
pendant la Terreur, continuèrent à s'enrichir
par des achats et des dons volontaires, sans entrer dans les
idées d'appropriation aux usages de la vie matérielle
que Dupont de Nemours avait suggérées, et qui
n'ont été appliquées en grand que depuis
un tiers de siècle.
Dupont de Nemours, Bernardin de Saint-Pierre, Volney, Fleurieu,
Bougainville et d'autres grands voyageurs, avaient conçu
la pensée de fonder « un cabinet de l'Institut ».
On avait, après beaucoup de démarches et de
peines, obtenu une bibliothèque, qui était l'ancienne
bibliothèque de la Ville. On se disait qu'un grand
corps composé de plus de trois cents membres, parmi
lesquels il y avait beaucoup de riches, beaucoup de collectionneurs,
et qui avait des associés dans tous les départements
de la France, vingt-quatre associés au dehors, de nombreux
voyageurs à ses ordres, finirait, avec de la persévérance
et une bonne classification, par se créer un cabinet
de premier ordre. L'entreprise fut commencée; elle
n'aboutit pas, parce que c'est surtout pour des entreprises
de ce genre qu'il faut un agent durable, actif, autorisé.
Rien ne se fait qu'avec des hommes. Il faut d'ailleurs convenir
que plusieurs de nos grands établissements ont des
cabinets analogues, où il est naturel de concentrer
les ressources. La bibliothèque du Jardin des plantes
ne nuit pas à celle de l'Institut, mais il suffit peut-être
d'un seul cabinet. Une édition est le contraire d'une
collection.
II. Patronages.Il en fut des patronages comme
des élections. En principe, c'était l'Institut
qui était le patron ; en réalité,
c'était la classe, ou même la section compétente,
Par exemple, l'Institut ne se bornait pas à nommer
les vingt inspecteurs de l'agriculture ; il devait leur
donner des instructions, correspondre avec eux, recevoir communication
de leurs idées, les discuter, les publier au besoin ;
en un mot, exercer à leur égard un véritable
patronage. On juge ce qu'aurait été le patronage
si les cent quarante-quatre résidents et les cent quarante-quatre
non résidents l'avaient exercé tous à
la fois, et si les peintres, les comédiens et les métaphysiciens
y avaient coopéré. La troisième classe
ne s'en occupa jamais ; la première classe très
rarement, et toujours par l'intermédiaire de sa dixième
section (économie rurale et art vétérinaire).
Au contraire, l'Académie des sciences morales entretint
avec les voyageurs pour l'agriculture une correspondance suivie ;
c'était une des occupations habituelles de la section
d'économie politique, de Dupont de Nemours, quand il
était en France, de Rderer, qui ne manquait jamais
une occasion de s'instruire ni une occasion de se mêler,
et de quelques membres étrangers à la question,
mais fort préoccupés du travail national, comme
Baudin (des Ardennes) et Creuzé-Latouche, ou comme
Grégoire, qui se souvenait du temps où il était
curé de campagne et professeur d'agriculture pour ses
paroissiens.
On ne voit pas que la seconde classe se soit beau coup occupée
des écoles centrales, qui étaient bien de son
domaine. Elle s'en reposait sur Ginguené, à
la fois membre de la classe et directeur de l'instruction
publique. En général, le patronage de l'Institut
sur les grandes écoles fut presque nul dans la pratique,
si l'on excepte l'École de Rome et le Conservatoire
de musique.
Le Conservatoire annonça sa constitution par une lettre
qui fut lue à la seconde classe le 17 brumaire an V.
Depuis cette époque, l'Institut ne cessa de se tenir
en rapport avec lui, de lui donner des encouragements et des
conseils, et d'assister à ses exercices publics. Une
commission mixte fut nommée le 16 frimaire an VII pour
préparer un règlement officiel sur les rapports
du Conservatoire et de l'Institut. La première et la
seconde classe ne participaient à ces différents
actes que pour obéir au règlement, et l'action
de l'Institut sur le Conservatoire était exercée
par Méhul, Grétry et Gossec.
A l'exemple du Conservatoire de musique, la Société
d'encouragement à l'industrie écrit à
la seconde classe, le 2 nivôse an X, pour lui annoncer
qu'elle est constituée, et qu'elle compte sur son appui
et ses lumières. La lettre est de Chaptal. La Société,
qui a près d'un siècle, n'a eu jusqu'ici que
trois présidents : Chaptal, Thénard et
Dumas. Ce sont trois membres illustres de l'Académie
des sciences. Elle aurait pu être présidée,
avec une compétence différente, mais aussi précieuse
pour elle, par Dupont de Nemours, Rderer, Michel Chevalier,
Léonce de Lavergne, Hippolyte Passy, Charles Dupin.
III. Publications. Les publications faites par
l'Institut, ou sous sa direction, étaient en grand
nombre, et, toutes ou presque toutes, d'une importance de
premier ordre. Les unes étaient imposées à
l'Institut par son règlement qui, on se le rappelle,
avait force de loi. De ce nombre étaient la description
des arts commencée par l'ancienne Académie des
sciences, et l'extrait des manuscrits des bibliothèques
nationales commencé par l'Académie des inscriptions
et belles lettres. Il s'était lui-même imposé
les autres par un arrêté du 15 floréal
an IV.
Cet arrêté prescrivait la continuation des historiens
de France, collection commencée par D. Bouquet ;
celle des chartes et diplômes, commencée par
de Bréquigny, et celle des ordonnances du Louvre, commencée
par Secousse. On résolut aussi, après quelques
hésitations, de reprendre la publication du Dictionnaire
de l'Académie française.
Deux commissions furent nommées : l'une pour les
extraits des manuscrits et les descriptions des arts ;
elle était formée de commissaires pris dans
les trois classes. L'autre, pour les grandes collections historiques
et diplomatiques, ne comprenait que des membres de la seconde
classe et de la troisième. Elle était composée
de du Theil, Dupuis, Langlès, Ameilhon et Camus pour
la troisième classe ; de Dacier, Lévesque,
de Lisle de Sales et Grégoire pour la seconde. Il fut
question dans cette commission de se charger encore de plusieurs
autres fardeaux, de la Gallia Christiana, de la collection
des Conciles de France, commencée par Labat,
et du recueil des Bollandistes, Acta Sanctorum. Étant
données les idées du temps, on comprend qu'on
n'ait pas poussé la Gallia Christiania. C'est
seulement en 1856 qu'un bénédictin qui n'avait
ni la foi, ni l'habit de ses prédécesseurs,
mais qui en avait la science et l'infatigable activité,
la reprit au point où l'ancienne Académie l'avait
laissée (M. Barthélémy
Hauréau, membre de l'académie des inscriptions
et belles-lettres.). La commission nommée par
l'Institut en l'an IV, tout en réservant l'avenir,
comprit qu'il fallait d'abord concentrer ses forces, s'accoutumer
au travail, et circonscrire sa tâche pour arriver à
produire sans retard.
La seule Collection des Ordonnances aurait suffi au
zèle et au talent de toute une Académie. Toutes
les personnes qui ont étudié dans leur source
le droit public et privé des Français savent
quel est, pour les publicistes, le prix de la Collection des
Ordonnances, dite du Louvre parce que c'était au Louvre
qu'elle s'imprimait. Baluze avait recueilli les capitulaires
des rois de la première et de la seconde race ;
Secousse et après lui Laurière entreprirent
de rassembler les ordonnances des rois de la troisième.
Ce travail passa ensuite aux mains de Villevaut, puis de Bréquigny,
membre de l'Académie française et de l'Académie
des inscriptions qui, à sa mort, avait publié
le XIVe volume, et conduit la série des ordonnances
imprimées jusqu'au règne de Charles VII.
Il laissait à du Theil cent pages du quinzième
volume déjà imprimées, et des matériaux
pour la suite. Ce même du Theil, devenu membre de la
nouvelle commission en l'an IV, s'occupa surtout de la collection
des chartes et diplômes. Pastoret, de la seconde classe,
et Camus, de la troisième, furent chargés de
continuer la publication des ordonnances. Pastoret fut rayé
des cadres de l'Institut au 18 fructidor, mais il y rentra
peu de temps après, et reprit son travail conjointement
avec Camus. L'intention de la commission était de continuer
jusqu'au règne de François Ier. Ce plan
a été exécuté de point en point,
et la collection est maintenant complète en vingt et
un volumes, qui s'arrêtent au mois de novembre 1514,
à la fin de Louis XII. On a pensé qu'à
partir de François Ier les ordonnances étaient
écrites dans un style plus intelligible et conservées
par l'impression ; qu'il suffirait en conséquence
de publier des tables qui en indiqueraient la date et renverraient
aux recueils où on pourrait les trouver. Ce qui surtout
a déterminé l'Académie des inscriptions
à terminer son travail à cette date, c'est qu'on
entre avec François Ier dans le monde moderne,
qui n'est plus de son domaine.
La raison qui a décidé l'Académie historique
à s'arrêter, a poussé au contraire l'Académie
philosophique à poursuivre la collection, ou plutôt
à publier une collection nouvelle qui, de François Ier
ira jusqu'à 1789, et sera en même temps la conclusion
de l'histoire de la jurisprudence de nos rois, et l'introduction
à la législation sortie de la Révolution
française. Le grand travail entrepris en 1783 par l'Académie
des sciences morales et politiques est digne d'une Académie
vouée surtout aux études sociales et philosophiques,
et qui renferme dans son sein une section d'histoire et une
section de jurisprudence.
La publication des notices et manuscrits de nos bibliothèques
nationales était une entreprise toute récente,
à l'époque où l'Académie des inscriptions
fut supprimée. De nombreux manuscrits grecs, rapportés
d'Orient dans la première moitié du XVIIIe siècle
(Voyage de Michel Fourmont et Sevin en Orient,
1728), avaient été catalogués
par Michel Fourmont, Montfaucon, Melot, Gapperonnier, qui
s'étaient bornés à une nomenclature,
sans extraits ni analyses. L'Académie n'eut pas de
peine à démontrer qu'il y avait là un
service important à rendre à tous les érudits,
et elle fut chargée de ce travail par une ordonnance
royale du 22 décembre 1784. La commission, nommée
aussitôt, fut composée de Dupuy, Barthélémy,
Garnier et Rochefort. Elle décida que le recueil se
composerait de trois parties comprenant, la première,
les manuscrits grecs et latins, la seconde, les manuscrits
orientaux, et la troisième, les manuscrits français
et du moyen-âge (Maury, Histoire
de l'Académie des inscriptions, p. 243 et suiv.).Le
premier volume parut en 1787. Cette entreprise demandait des
érudits de premier ordre, et c'est à peine si
l'ancienne Académie avait été en mesure
d'y suffire, surtout pour l'étude des manuscrits orientaux.
Elle donna son troisième volume en 1790. Elle avait
commencé, dès l'année suivante, l'impression
du quatrième ; mais les travaux furent interrompus,
les ressources manquèrent, et le volume était
loin d'être achevé, quand l'Académie fut
supprimée. L'Institut ne fut créé que
deux ans après. La publication des extraits de manuscrits
appartenant aux bibliothèques nationales fut une de
ses premières préoccupations ; il s'obligea
à la continuer, par l'article 25 de son règlement;
mais ce règlement même ne fut promulgué
qu'en avril 1796. Il fallut d'abord procéder aux élection
s, mettre tout ce grand corps en mouvement, et le débarrasser
des besognes inutiles dont l'accablaient les bureaux du ministère
de l'intérieur. C'est seulement au bout de quatre ans
que l'on put se mettre sérieusement à l'uvre,
pour achever le quatrième volume, commencé par
l'ancienne Académie en 1791, et il parut en 1799.
Ce n'est pas la troisième classe de l'Institut, c'est
l'Institut tout entier qui fut chargé de continuer
cette publication. Il y avait lieu de le regretter. Il se
rencontrait sans doute, dans le nombre des manuscrits, des
ouvrages de science et de philosophie pour le déchiffrement
desquels le concours de la première et de la seconde
classe était précieux; mais en général
les travaux de pure érudition ne sont le fait ni des
savants ni des philosophes.
On publia presque immédiatement un cinquième
volume ; mais le sixième ne parut qu'en 1801,
le septième en 1804, c'est-à-dire après
la suppression de la classe des sciences morales et politiques
(Le 31e volume de la collection a paru en
1884). La réorganisation de l'an XI rendit à
chaque classe de l'Institut la direction exclusive des travaux
de sa compétence. La classe qui prit à partir
de cette époque le nom de seconde classe, et qui correspondait
à l'ancienne Académie française, ne fut
plus chargée que de continuer le Dictionnaire, et d'examiner,
sous le rapport de la langue, les ouvrages importants de littérature,
d'histoire et de science. L'histoire elle-même, les
langues vivantes, les antiquités et les monuments devinrent
les attributions de la troisième classe. Elle fut spécialement
chargée de la continuation des recueils diplomatiques.
Le principe de la première organisation (1795) était
l'unité confondant tout, absorbant tout ; le principe
de la seconde organisation (1803) fut la spécialité.
Les classes travaillèrent désormais séparément,
avec toute facilité de se communiquer leurs travaux
et de s'entr'aider.
L'Institut résolut aussi, après quelques hésitations,
dans la séance générale du 5 floréal
an IX de reprendre la publication du Dictionnaire de l'Académie
française. L'Académie française n'existait
plus. On pensa que, puisqu'il s'agissait de la langue française,
toutes les sciences et tous les arts devaient être représentés
dans la commission. Les sciences proprement dites, et les
arts, ont une langue qui leur est propre, et qui ne saurait
être séparée de la langue française,
puisqu'elle exprime des idées nécessaires, et
qu'elle a été parlée par de grands écrivains.
Le travail n'était pas urgent. La Convention, par une
loi dû 17 septembre 1795, avait prescrit la publication
d'une édition nouvelle du Dictionnaire, préparée
par l'ancienne Académie. Cette édition avait
paru avec quelques additions en 1798. C'est environ deux ans
après cette publication que fut prise la résolution
de l'Institut, qui voulut attirer à lui le gouvernement
de la langue. Une commission de douze membres fut nommée,
dans laquelle Dacier, Naigeon, Daunou et Cabanis représentaient
la classe des sciences morales et politiques. Cabanis se démit
presque aussitôt et fut remplacé par Ginguené.
La résolution de l'Institut avait été
fort combattue ; elle le fut, même après
le vote. On parla d'abandonner l'ancien plan, et d'en créer
un tout nouveau. Une commission fut nommée pour élaborer
ce nouveau système, et elle travailla concurremment
avec la commission chargée d'appliquer le système
ancien. Elles ne travaillèrent bien activement ni l'une
ni l'autre.
La collection des notices sur les arts et métiers remonte
au ministère de Colbert. Le grand ministre avait conseillé
ou prescrit ce travail à l'Académie des sciences,
dans la pensée d'associer les savants à l'application
de leurs idées, et d'accoutumer les chefs d'industries
à l'étude des théories scientifiques
qui fournissent au travail humain son but, ses méthodes
et ses instruments, quelquefois même sa matière.
L'idée était digne de ce sage et profond esprit.
L'exécution n'y répondit pas complètement
parce que les savants de cette époque ne savaient pas
descendre, et ne savaient pas qu'on grandit souvent en sachant
descendre. L'Académie avait publié successivement
lArt du charbonnier, 1761, par Duhamel du Monceau,
lArt de lépinglier, du cirier, etc.
Ces petits traités, continués depuis 1761 jusqu'à
la veille de la Révolution, étaient au nombre
de 86, en comptant lArt de construire les machines
pour les théâtres, et on annonçait
qu'il en restait près de 200 à faire.
Filleau des Billettes, Réaumur, Duhamel du Monceau,
de Fougeroux, Fourcroy, de Ramecourt, Baume, y avaient eu
successivement la principale part (Maury,
Histoire de lAcadémie des sciences, p.
173). Baumé en a composé à lui
seul plus de quarante. Les progrès toujours croissants
de la mécanique et de la chimie, ceux de la fabrication
industrielle, ont pour effet d'ôter très rapidement
à de pareils traités leur valeur d'actualité.
Ils rendent service à l'heure où ils paraissent,
et n'ont plus qu'une importance historique à l'heure
suivante. Dans l'origine, l'Académie des sciences avait
seule été chargée de rédiger ces
notices ou plutôt d'en surveiller la rédaction,
car elle employait des auxiliaires étrangers. A partir
de la création de l'Institut, la seconde classe fut
adjointe à la première pour ce travail ;
il n'est pas douteux que la collaboration des économistes
ne fut très profitable aux savants.
IV. Travaux divers. Dans toute cette vie commune
des trois classes de l'Institut, la seconde classe prit sa
place, une place très honorable, sans être prépondérante.
Parmi les voyageurs, c'est son représentant, Dupont
de Nemours, qui se distingue le plus. Pastoret partage avec
Camus l'honneur d'avoir continué la publication des
Ordonnances. La seconde classe prit aussi, par Baudin des
Ardennes, une grande part au règlement des funérailles
des membres de l'Institut ; par Grégoire, aux
relations de l'Institut de France avec l'Institut d'Egypte ;
par Gosselin et Papon, aux recherches exécutées
dans les archives de Gênes, et par Bernardin de Saint-Pierre
aux instructions rédigées par l'Institut pour
le voyage de circumnavigation de Baudin.
Peut-être convient-il de rapprocher de cette vie publique
de la seconde classe les conseils qu'elle donna au gouvernement
en diverses circonstances. Nous la voyons, dès l'origine
de l'Institut, prendre une délibération pour
demander au gouvernement l'adjonction aux écoles centrales
d'une chaire d'analyse des sensations et des idées ;
puis après avoir voté en ce sens, elle continue
la délibération et revient sur son vote. Le
procès-verbal ne mentionne que les votes, sans nommer
les opinants et sans résumer leurs discours ;
il serait curieux d'avoir les détails de la séance.
L'introduction de la philosophie dans l'enseignement secondaire
aurait-elle effrayé les savants en l'an IV, comme elle
a effrayé les gouvernants sous la Restauration et le
second Empire ? Il est plus vraisemblable que les économistes
et les statisticiens l'ont emporté en cette circonstance
sur les philosophes. Peut-être aussi a-t-on fait remarquer
qu'il n'était pas raisonnable de procéder par
des créations isolées, alors qu'il valait mieux
reviser l'ensemble du programme. Ce qui donne une grande force
à cette hypothèse, c'est la formation d'une
commission chargée de rechercher les lacunes de l'enseignement
dans les écoles centrales. Cette commission, composée
de Baudin des Ardennes, Rderer et Lacuée, avait
la mission de préparer un programme complet, dont la
classe se réservait de réclamer l'application.
En l'an VI, la classe transmet au ministre de l'intérieur
un mémoire de Buache sur la Guyane française
avec l'intention évidente de provoquer une transformation
du régime colonial. En l'an VII, elle communique au
gouvernement ses vues sur la division hydrographique du globe.
Elle se préoccupe des documents contenus dans les archives
de Gênes relativement, soit à nos guerres avec
l'Italie, soit à nos intérêts politiques
au delà des monts, soit à l'histoire du commerce
et de la navigation depuis le XIIe siècle jusqu'à
la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance.
Elle envoie au ministre un programme complet des recherches
à exécuter dans ces archives. Le ministre s'empresse
d'entrer dans ses vues et de donner les ordres nécessaires.
Enfin, je dois encore signaler, comme services rendus à
l'Institut par la seconde classe, le dévouement de
Lakanal, de Daunou et de Grégoire, toujours prêts
à prendre en main les intérêts des sciences
et des lettres dans le Corps législatif ; la noble,
la courageuse conduite de de Lisle de Sales quand il lança
sa protestation contre la radiation de Carnot, Barthélémy,
Sicard, Fontanes et Pastoret après le 18 fructidor ;
les nombreuses relations que Grégoire noua au nom de
l'Institut avec les savants étrangers, et la part prépondérante
qu'il prit à l'élection tardive des vingt-quatre
associés étrangers qui devaient compléter
l'Institut ; Grégoire fut chargé du rapport
de la commission mixte qui prépara cette élection,
et on y lit ce curieux passage : « Il avait
été question délire les vingt-quatre
associés étrangers immédiatement après
les cent quarante-quatre associés français,
c'est-à-dire en l'an IV. Mais la France était
à peine échappée du régime de
la Terreur dont les forfaits avaient semé la défiance
dans toute l'Europe. La prévention pouvait rejaillir
d'une manière fâcheuse sur les savants étrangers
que l'Institut aurait élus. La mesure adoptée
par vous était donc une marque de prudence pour les
savants étrangers et de bienveillance pour leurs gouvernements.
Mais enfin le terme de cet ajournement est arrivé... »
Quand les classes de l'Institut avaient vaqué à
toutes les besognes dont elles étaient chargées
en commun, elles employaient ce qui leur restait de temps
aux deux fonctions, après tout, les plus essentielles,
à celles qui étaient avant la Révolution
et qui sont redevenues depuis 1816 les occupations presque
uniques des Académies ; c'est-à-dire, à
juger des concours, à entendre et à discuter
des mémoires. Elles étaient souveraines sur
ces deux points.
Les opérations des concours commençaient et
se terminaient dans le sein de chaque classe, sans aucune
ingérence des classes voisines. Il n'y avait pas encore
de fondations particulières pour des prix ; je
trouve dans le procès verbal de la séance du
19 nivôse an VI qu'on n'accepta qu'après une
longue hésitation le prix fondé par le ministre
de l'intérieur pour la question des funérailles :
on se demandait si l'Institut avait le droit d'accepter une
donation. Depuis qu'il s'est reconnu ce droit, il en a usé
largement, car le revenu des fondations s'élève
aujourd'hui à 327 782fr. 874 (Juillet
1884). En l'an IV, on était réduit à
ce qu'on appelle encore maintenant les prix du budget, et
comme le budget n'en allouait à chaque classe que deux
par année, on avait établi une alternance entre
les sections ; chacune d'elles proposait un sujet et
décernait un prix tous les trois ans. La section devait
présenter au moins trois sujets de prix à la
classe, qui choisissait. Si aucun des sujets n'était
admis, la section était obligée de faire des
présentations nouvelles.
La procédure, pour le jugement des concours, était
loin d'être expéditive. Les ouvrages étaient
d'abord déposés sur le bureau de la classe,
qui leur donnait un numéro, et les remettait à
la section compétente (12 germinal
an V). Quand le concours était fermé,
la classe fixait le jour où la section devait lui faire
son rapport. Dans les premières années, on s'en
remettait uniquement à la section ; puis on voulut
associer plus intimement la classe au travail préparatoire ;
il fut réglé que les mémoires seraient
jugés par une commission de cinq membres, que la section
en nommerait trois, et que les deux autres seraient nommés
au scrutin par la classe (22 messidor an VII).
Au jour fixé pour entendre la Commission et vider le
débat, on commençait par lire le rapport. Si
la commission déclarait qu'aucun mémoire ne
valait la peine d'être lu, on s'arrêtait là,
à moins qu'un membre ne prît la défense
d'un des concurrents, et le concours était déclaré
nul. Si au contraire la commission avait retenu un ou plusieurs
mémoires, la classe en ordonnait la lecture. Chaque
mémoire était lu deux fois, comme ceux des membres
de la classe. Tous les mémoires étaient déposés
au secrétariat pendant les cinq jours qui suivaient
la lecture du rapport, pour que tous les membres pussent en
prendre connaissance (7 vendémiaire,
an IX). Le mémoire couronné était
lu au commencement de la séance publique
(27 vendémiaire, an IX. Cette disposition fut votée,
mais elle ne fut pas appliquée.). On nomma une
commission mixte chargée d'examiner s'il convenait
d'imprimer les uvres des lauréats, ou s'il suffirait
de les résumer (27 prairial, an VII).
Les mémoires envoyés au concours n'étaient
jamais rendus ; ils restaient dans les archives pour
servir de pièces justificatives ; mais les auteurs
pouvaient être autorisés à en prendre
des copies. Plusieurs parties de ce règlement, et notamment
la double lecture devant la classe, sont encore observées
par l'Académie française.
Je ne trouve à mentionner, depuis la création
de l'Institut jusqu'à la réorganisation de l'an
XI, qu'un seul prix décerné en dehors des prix
réglementaires, et par les trois classes réunies.
Il fut offert par le ministre de l'intérieur. L'Institut
avait recherché les moyens de donner de la solennité
aux obsèques de ses membres ; une commission mixte
proposa et fit adopter des mesures que j'ai fait connaître,
et, à celte occasion, elle exprima les sentiments qu'inspiraient
à tous les honnêtes gens l'indécence des
inhumations, et l'horrible état des cimetières.
Ce n'étaient pas seulement la piété et
les convenances qui étaient blessées ;
la santé publique courait les plus grands dangers.
La première fois qu'on vit passer l'Institut en cortège,
accompagnant le convoi d'un de ses membres (c'était
le 13 brumaire an VII, aux funérailles de de Wailly),
il y eut comme un sentiment général de délivrance ;
il sembla à la population parisienne qu'elle échappait
à la barbarie et revenait aux usages des peuples civilisés.
Le ministre de l'intérieur pria l'Institut d'ouvrir
un concours, dont son département ferait les frais,
pour rechercher les moyens de rétablir la décence
et la solennité des funérailles, le bon ordre
et les précautions les plus élémentaires
de l'hygiène dans les cimetières. Quarante mémoires
furent envoyés. Le rapport fut lait, au nom de la commission
mixte, par Desessart, membre de la première classe,
section de médecine et de chirurgie ; et le prix
fut décerné dans la séance publique du
15 floréal an IX. Il était partagé par
égalité entre Mulot et Amaury Duval, et, en
raison de cet ex quo, le ministre en doubla la
valeur. Amaury Duval fut depuis membre de l'Institut. Mulot
était un ancien prieur de l'abbaye de Saint-Victor,
qui avait abjuré la prêtrise, s'était
marié, et avait fait partie de la Commune de Paris
et de l'Assemblée législative, où il
votait avec le parti modéré.
Si on réfléchit, on verra qu'il restait bien
peu de temps dans les classes pour les lectures. On avait
établi que chaque lecture serait faite deux fois :
une première fois tout d'une haleine, sans aucune interruption,
pour qu'on se pénétrât bien de l'ensemble
des idées de l'auteur. On prenait ses notes silencieusement,
et, à la seconde lecture, on pouvait interrompre pour
faire ses remarques. Ce procédé, aussi judicieux
que fastidieux, avait pour résultat de diminuer de
moitié le temps déjà trop court attribué
aux lectures. On avait pensé dans les commencements
à publier dans le recueil de la classe tout ce qui
était lu ; il y eut des propositions pour y insérer,
outre les mémoires communiqués par des membres
de la classe, les ouvrages couronnés, et même
ceux qui n'avaient obtenu que des accessits où des
mentions honorables. Mais il fallut compter avec les nécessités
du budget, et peut-être consentit-on, sans trop en convenir,
à se préoccuper de l'insupportable ennui auquel
on condamnerait les lecteurs de la collection. On résolut
donc de faire des choix. Il y eut trois catégories :
les mémoires insérés en entier dans le
recueil, les mémoires publiés séparément,
et les mémoires publiés seulement par extraits.
Cette troisième catégorie fut immédiatement
modifiée par l'usage, et les extraits furent remplacés
par une analyse. En vertu de cette résolution, chaque
lecture fut suivie d'un scrutin, pour décider, d'abord,
si le mémoire serait lu en séance publique,
ensuite, s'il serait publié à part ou dans le
recueil, enfin s'il serait tout simplement analysé.
Ce règlement fit de la vie d'un membre de l'Institut
une bataille continuelle ; il fallut être prêt
dans chaque séance à donner et à recevoir
des coups. On se souvient des plaintes mélancoliques
de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on excluait, disait-il, non
seulement des séances publiques, mais des lectures
dans les séances ordinaires. Notons en passant qu'on
l'excluait au profit de de Lisle de Sales. Il est évident,
vu le peu de temps qui restait, qu'il fallait être désigné
pour faire une lecture en séance ordinaire. On s'inscrivait
à l'avance ; l'ordre des inscriptions n'était
pas suivi. Je ne vois pas trace dans les procès-verbaux
de scrutins pour les tours de lecture. Le bureau avait quelque
latitude à cet égard. Il y eut un moment où
la seconde classe fut obligée de commencer ses séances
à cinq heures et demie au lieu de six heures, qui était
l'heure réglementaire, pour écouler les lectures
arriérées.
Le bureau, qu'on avait voulu réduire à rien,
reprenait peu à peu, par la force des choses, une importance
considérable. Le secrétaire, sous prétexte
de rendre compte des travaux de ses confrères, les
jugeait. Nous avons vu que de Lisle de Sales ne voulut pas
y consentir. Il fit tant de bruit, il se plaignit si amèrement,
qu'on le chargea de résumer lui-même ses travaux.
Ces résumés faits par autrui peuvent fort bien
n'être qu'une trahison, disait-il. Quand la trahison
est involontaire, elle n'en est que plus fatale pour l'uvre
défigurée. Et il ajoute modestement qu'une gravure
médiocre ne donnera jamais l'idée de la Transfiguration
ou du Moïse.
Les chefs-d'uvre de de Lisle de Sales et de ses confrères
n'étaient pas confiés par la classe à
des abréviateurs trop médiocres. Il y avait
trois sortes de rapports, faits tous les trois par les mêmes
secrétaires et qui, ayant les mêmes auteurs et
à peu près la même destination, se confondaient
souvent l'un dans l'autre. D'abord l'Institut était
obligé par la loi organique de rendre compte de ses
travaux au Corps législatif une fois par an. Les secrétaires
de chaque classe se réunissaient pour rédiger
ce rapport annuel. Ils le soumettaient, dans le courant de
fructidor, à la classe, qui le discutait, et pouvait
le modifier. On le portait ensuite à l'assemblée
mensuelle, où il était définitivement
adopté par tout l'Institut. Cela fait, le président
en exercice écrivait aux présidents des deux
Conseils pour prendre leurs ordres, et, le jour fixé,
il se présentait à la barre, accompagné
des bureaux des trois classes. C'était là le
rapport solennel.
En outre, à chaque séance publique, un des deux
secrétaires de chaque classe donnait lecture d'un rapport
sur les travaux du trimestre. Enfin chaque classe publiait
un recueil de ses mémoires, et plaçait en tête
de chaque volume l'analyse, faite par les secrétaires
en exercice, de ceux des mémoires qui n'avaient pas
été désignés au scrutin pour être
publiés in-extenso. Le recueil de la seconde classe
forme, en tout, cinq volumes. Le premier volume ne contient
pas de rapport des secrétaires, parce que l'article
du règlement qui prescrit cette publication n'était
pas encore en vigueur. Le compte-rendu du second volume est
signé par Le Breton, celui du troisième volume
par Champagne, les deux autres ne portent pas de signature.
Les éliminations devenaient de plus en plus nombreuses,
à mesure que l'Institut comprenait que tout mémoire
n'est pas bon à lire, et que tout mémoire lu
n'est pas bon à publier. Le premier volume ne renferme
que des mémoires lus en l'an IV, le second des mémoires
lus en lan V ; mais le troisième comprend
l'an VI et lan VII, et les deux autres vont de l'an
VIII jusqu'à la suppression de lAcadémie,
c'est-à-dire jusqu'au 1er trimestre de l'an XI inclusivement.
Nous avons la liste des secrétaires de la seconde classe
avec la date de leur nomination, et quoi qu'il y eût
toujours deux secrétaires à la fois, nous savons
très bien par qui ont été composés
et lus publiquement les rapports trimestriels. Il y eut, en
tout, vingt-six séances publiques. Le Breton, qui ouvre
la série par trois rapports successifs (les deux derniers
trimestres de l'an IV et le premier trimestre de l'an V) a
fait, pendant la durée de la classe, cinq rapports
publics. Le rapport du deuxième trimestre de l'an V
est de Talleyrand, qui n'a fait que celui-là. Champagne
a fait quatre rapports ; Lacuée en a fait deux ;
Ginguené deux, Lévesque et Daunou chacun six.
Aucun d'eux, on en conviendra, n'était au-dessous de
sa besogne.
Le Breton n'a pas laissé un grand nom comme écrivain ;
on ne peut citer de lui aucun ouvrage considérable ;
mais c'était un rapporteur excellent, plein de bon
sens, mettant chaque chose en sa place, avec méthode,
précision et sobriété. C'était,
en un mot, un académicien sans grand éclat,
mais un secrétaire de premier ordre. Il fut, quelques
années après, le premier des secrétaires
perpétuels de l'Académie des beaux-arts.
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