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UNE ACADÉMIE

SOUS

LE DIRECTOIRE

par

Jules Simon
Secrétaire perpétuel de l'Académie
de 1882 à 1896

 

 

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- XIII -

LE RÔLE DE LA SECONDE CLASSE DANS LES TRAVAUX COMMUNS AUX TROIS CLASSES DE L'INSTITUT


Nous avons vu, dans le chapitre consacré au Règlement de l'Institut, que les trois classes tenaient tous les mois une séance générale où se traitaient toutes les affaires communes ; que les affaires courantes étaient très nombreuses, parce que les bureaux étaient sans initiative et sans autorité ; que les présentations de livres, de mémoires, de découvertes réelles ou prétendues, étaient perpétuelles ; qu'il en venait journellement du ministère de l'intérieur, qui semblait prendre à tâche d'encombrer les séances de l'Institut ; que le ministre des relations extérieures, le Directoire et le Parlement, en fournissaient leur bonne part ; que les particuliers, même les plus obscurs, envoyaient directement leurs élucubrations à l'Institut, et réclamaient ses appréciations ; qu'il y avait, à chaque séance générale et à chaque séance de classe quelque nomination d'officiers ou de commissaires ; que l'élection des membres était longue et compliquée, puisqu'elle exigeait plusieurs scrutins dans la section, la classe et l'assemblée générale ; et qu'enfin le corps se renouvelait souvent, car il y avait cent quarante-quatre membres résidents, cent quarante-quatre membres non résidents et vingt-quatre membres étrangers. Les élections de tout ordre se faisaient avec le même luxe de scrutins et de formalités.

Indépendamment de ces élections, de cette administration, et de toute cette besogne courante, les classes avaient trois très importantes fonctions à remplir en commun : des places à donner, des patronages à exercer, des publications à exécuter ou à diriger.

I. Places. —Les places à donner en vertu de la loi étaient les vingt places d'inspecteurs de l'agriculture, les six places de membres de l'Institut chargés de voyager ensemble ou séparément pour la propagation et le progrès des sciences, et les places d'élèves à l'Académie de Rome.

La loi du 11 floréal an X (1er mai 1802) chargea en outre l'Institut de présenter des candidats pour chaque chaire vacante dans les écoles spéciales. La classe compétente présentait un candidat; les trois inspecteurs généraux de l'enseignement en présentaient un de leur côté, et entre ces deux candidats, le ministre choisissait. Il faut ajouter ces élections aux interminables élections dont l'Institut était déjà chargé et accablé.

On comprit dès le premier moment combien il serait absurde de faire nommer les peintres de l'école de Rome par les dix-huit artistes, peintres, sculpteurs et architectes, comptés pour dix-huit, et les cent vingt-six autres membres, comptés pour cent vingt-six, et qui étaient des géomètres, des médecins, des économistes, etc. C'est bien là que Daunou aurait eu le droit de s'élever contre les élections qui ne tiennent compte que du nombre, et ne mentionnent même pas la fonction, les intérêts et la capacité des votants. Le règlement ne pouvait pas charger les trois sections de peinture, de sculpture et d'architecture de nommer directement les élèves de l'école de Rome, puisque la loi en chargeait le Directoire sur la présentation de l'Institut. Il prit un détour ingénieux. Il institua un concours, dont les sections de peinture, sculpture et architecture furent seules juges. Les lauréats du concours furent présentés par le jury à l'élection de l'Institut, qui fut obligé de voter pour eux, et ensuite, par l'Institut, au choix du Directoire, qui fut obligé de les nommer. Ce fut le premier et le plus éclatant échec de la fameuse théorie de l'unité des fonctions et des aptitudes.

On laissa aux trois classes réunies l'élection des vingt inspecteurs de l'agriculture; mais là encore, on eut recours à un tempérament ; l'élection eut lieu, au scrutin, d'après une liste au moins triple du nombre des places à remplir, et cette liste fut dressée par une commission formée d'un membre de chaque section des deux premières classes, élu par cette section. Je ne crois pas qu'il y eût, dans le règlement ou les usages de l'Institut, d'autre exemple de commissaires élus directement par les sections sans intervention de la classe. Il est évident qu'au moment du vote définitif, la troisième classe s'en rapportait aveuglément aux décisions de la commission mixte, quoiqu'elle n'y fût pas représentée. La commission, de son côté, laissait former sa liste par les hommes du métier ; les commissaires nommés par la section d'astronomie, ou par la section d'analyse des sensations et des idées, suivaient docilement les avis de leurs confrères des sections de l'économie politique, de l'économie rurale et de l'art vétérinaire. Cela ne s'appelle pas appliquer un principe, mais le tourner et le fausser. On gardait le principe comme décoration, et on revenait au bon sens comme modus vivendi.

Dans ces élections des élèves de Rome et des agriculteurs de France, c'est l'Institut qui, par son règlement et par la pratique, dérogea au principe de l'unité, si cher à ses fondateurs. C'est la loi elle-même qui l'abandonna en floréal an X lorsqu'il fut question de faire présenter par l'Institut des candidats pour les chaires des écoles spéciales. La loi ne dit pas, comme elle l'aurait fait indubitablement en l'an IV, que l'Institut présenterait des candidats ; elle renonça à celte fiction, et appela directement la classe compétente pour chaque chaire à faire l'élection d'un candidat. La clarté s'était faite. Méhul ne donna pas son avis pour une chaire de droit, et Bouchaud ne donna pas le sien pour une place de professeur de solfège.

Pour les six voyageurs membres de l'Institut, il fut réglé que l'Institut les nommerait, mais qu'il en prendrait deux dans chaque classe. Il n'y eut pas grand zèle pour accepter ces missions lointaines. Camus, qui était toujours prêt pour toutes les besognes, se fit désigner par la troisième classe ; mais il ne voyagea qu'en France et en Belgique. Le seul voyageur dont les annales de la seconde classe mentionnent les services est Dupont de Nemours. Il avait eu toute sa vie un besoin de locomotion qui ne l'abandonna pas dans sa vieillesse, et une curiosité qui ne dédaignait rien et passait sans cesse d'un sujet à l'autre. Il trouvait le moyen de ramener tout à l'économie politique, comme les chasseurs et les pêcheurs qui arrivent de tous les points de l'horizon versent les produits de leur chasse et de leur pêche entre les mains du cuisinier. Malgré son âge, il voulut être un des missionnaires de la science, et partit pour l'Amérique où il ne resta pas moins de deux ans. Il était encore en rade en vue des côtes de France, qu'il écrivait déjà ses impressions à la classe des sciences morales. Ses communications furent incessantes. L'agriculture et l'organisation de la richesse le préoccupaient sans doute avant toutes choses ; mais il étudiait les côtes en navigateur, la division des États en géographe ; il se préoccupait même du cours des rentes ; il envoyait des mémoires à la première classe, et des plantes au jardin d'histoire naturelle.

Il avait visité à la Guyane avec un vif intérêt un jardin botanique et zoologique que nous y avions établi. Il écrivit de là que, pour tirer de cet établissement tout le bénéfice qu'il pouvait donner, il serait à propos d'en fonder un à Paris, qui correspondrait avec celui d'Amérique et avec des jardins semblables qui pourraient être installés dans nos colonies, notamment avec le jardin de Montplaisir que Poivre avait fondé à l'île Bourbon ; qu'on réunirait à Paris tous les animaux et toutes les plantes nécessaires aux études des naturalistes, et qu'en même temps on s'efforcerait de conserver et de développer tout ce qui s'accommoderait à notre climat et à nos besoins. C'était l'idée d'un jardin d'acclimatation. Il ne paraît pas qu'on y ait donné une suite quelconque à cette époque. On se contenta de créer une commission qui ne créa rien.

Un matin, le 4 novembre 1793, Geoffroy Saint-Hilaire se livrait dans son cabinet à quelques recherches d'histoire naturelle, lorsqu'on vient le prévenir qu'un ours blanc, une panthère, et d'autres animaux l'attendent aux portes du Muséum. Un instant après arrive une nouvelle caravane, composée d'un second ours blanc et de deux mandrilles, et suivie bientôt d'un troisième convoi contenant un chat tigre, deux aigles et d'autres oiseaux. C'était l'administration de la police qui envoyait tous ces animaux ; elle avait décidé la veille qu'à l'avenir nulle exhibition d'animaux vivants ne serait admise dans Paris, et ces trois envois étaient simplement trois ménageries ambulantes saisies par ses ordres, données par elle au Muséum, et qu'accompagnaient leurs propriétaires. Geoffroy Saint-Hilaire fit ranger les cages à la suite l'une de l'autre sous ses fenêtres, et retint les propriétaires comme gardiens jusqu'à ce qu'on les eût indemnisés. Lakanal obtint de la Convention la construction de quelques loges (Vie, doctrine et travaux de Geoffroy Saint-Hilaire par Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, Paris, 1847,—Despois, Le vandalisme révolutionnaire, p. 98 et suiv.). Telle est l'origine plus que modeste de notre jardin zoologique. Les avis du voyageur de l'Institut n'y furent pour rien.

On ne donna même pas suite aux conseils de Dupont de Nemours pour l'amélioration du muséum d'histoire naturelle. On avait alors de grandes idées, et j'admets volontiers que la création de ces missionnaires de la civilisation en était une ; mais on n'avait pas de constance et de ténacité dans l'application. On semait sans cultiver. C'est la police, ce n'est pas Dupont de Nemours qui a formé le noyau de notre collection de zoologie.

Le Jardin zoologique, qu'on avait si singulièrement réorganisé, en 1795, en achetant leur matériel à des montreurs de ménageries, et le Jardin des plantes, négligé mais non détruit pendant la Terreur, continuèrent à s'enrichir par des achats et des dons volontaires, sans entrer dans les idées d'appropriation aux usages de la vie matérielle que Dupont de Nemours avait suggérées, et qui n'ont été appliquées en grand que depuis un tiers de siècle.

Dupont de Nemours, Bernardin de Saint-Pierre, Volney, Fleurieu, Bougainville et d'autres grands voyageurs, avaient conçu la pensée de fonder « un cabinet de l'Institut ». On avait, après beaucoup de démarches et de peines, obtenu une bibliothèque, qui était l'ancienne bibliothèque de la Ville. On se disait qu'un grand corps composé de plus de trois cents membres, parmi lesquels il y avait beaucoup de riches, beaucoup de collectionneurs, et qui avait des associés dans tous les départements de la France, vingt-quatre associés au dehors, de nombreux voyageurs à ses ordres, finirait, avec de la persévérance et une bonne classification, par se créer un cabinet de premier ordre. L'entreprise fut commencée; elle n'aboutit pas, parce que c'est surtout pour des entreprises de ce genre qu'il faut un agent durable, actif, autorisé. Rien ne se fait qu'avec des hommes. Il faut d'ailleurs convenir que plusieurs de nos grands établissements ont des cabinets analogues, où il est naturel de concentrer les ressources. La bibliothèque du Jardin des plantes ne nuit pas à celle de l'Institut, mais il suffit peut-être d'un seul cabinet. Une édition est le contraire d'une collection.

II. Patronages.—Il en fut des patronages comme des élections. En principe, c'était l'Institut qui était le patron ; en réalité, c'était la classe, ou même la section compétente, Par exemple, l'Institut ne se bornait pas à nommer les vingt inspecteurs de l'agriculture ; il devait leur donner des instructions, correspondre avec eux, recevoir communication de leurs idées, les discuter, les publier au besoin ; en un mot, exercer à leur égard un véritable patronage. On juge ce qu'aurait été le patronage si les cent quarante-quatre résidents et les cent quarante-quatre non résidents l'avaient exercé tous à la fois, et si les peintres, les comédiens et les métaphysiciens y avaient coopéré. La troisième classe ne s'en occupa jamais ; la première classe très rarement, et toujours par l'intermédiaire de sa dixième section (économie rurale et art vétérinaire). Au contraire, l'Académie des sciences morales entretint avec les voyageurs pour l'agriculture une correspondance suivie ; c'était une des occupations habituelles de la section d'économie politique, de Dupont de Nemours, quand il était en France, de Rœderer, qui ne manquait jamais une occasion de s'instruire ni une occasion de se mêler, et de quelques membres étrangers à la question, mais fort préoccupés du travail national, comme Baudin (des Ardennes) et Creuzé-Latouche, ou comme Grégoire, qui se souvenait du temps où il était curé de campagne et professeur d'agriculture pour ses paroissiens.

On ne voit pas que la seconde classe se soit beau coup occupée des écoles centrales, qui étaient bien de son domaine. Elle s'en reposait sur Ginguené, à la fois membre de la classe et directeur de l'instruction publique. En général, le patronage de l'Institut sur les grandes écoles fut presque nul dans la pratique, si l'on excepte l'École de Rome et le Conservatoire de musique.

Le Conservatoire annonça sa constitution par une lettre qui fut lue à la seconde classe le 17 brumaire an V. Depuis cette époque, l'Institut ne cessa de se tenir en rapport avec lui, de lui donner des encouragements et des conseils, et d'assister à ses exercices publics. Une commission mixte fut nommée le 16 frimaire an VII pour préparer un règlement officiel sur les rapports du Conservatoire et de l'Institut. La première et la seconde classe ne participaient à ces différents actes que pour obéir au règlement, et l'action de l'Institut sur le Conservatoire était exercée par Méhul, Grétry et Gossec.

A l'exemple du Conservatoire de musique, la Société d'encouragement à l'industrie écrit à la seconde classe, le 2 nivôse an X, pour lui annoncer qu'elle est constituée, et qu'elle compte sur son appui et ses lumières. La lettre est de Chaptal. La Société, qui a près d'un siècle, n'a eu jusqu'ici que trois présidents : Chaptal, Thénard et Dumas. Ce sont trois membres illustres de l'Académie des sciences. Elle aurait pu être présidée, avec une compétence différente, mais aussi précieuse pour elle, par Dupont de Nemours, Rœderer, Michel Chevalier, Léonce de Lavergne, Hippolyte Passy, Charles Dupin.

III. Publications.— Les publications faites par l'Institut, ou sous sa direction, étaient en grand nombre, et, toutes ou presque toutes, d'une importance de premier ordre. Les unes étaient imposées à l'Institut par son règlement qui, on se le rappelle, avait force de loi. De ce nombre étaient la description des arts commencée par l'ancienne Académie des sciences, et l'extrait des manuscrits des bibliothèques nationales commencé par l'Académie des inscriptions et belles lettres. Il s'était lui-même imposé les autres par un arrêté du 15 floréal an IV.

Cet arrêté prescrivait la continuation des historiens de France, collection commencée par D. Bouquet ; celle des chartes et diplômes, commencée par de Bréquigny, et celle des ordonnances du Louvre, commencée par Secousse. On résolut aussi, après quelques hésitations, de reprendre la publication du Dictionnaire de l'Académie française.

Deux commissions furent nommées : l'une pour les extraits des manuscrits et les descriptions des arts ; elle était formée de commissaires pris dans les trois classes. L'autre, pour les grandes collections historiques et diplomatiques, ne comprenait que des membres de la seconde classe et de la troisième. Elle était composée de du Theil, Dupuis, Langlès, Ameilhon et Camus pour la troisième classe ; de Dacier, Lévesque, de Lisle de Sales et Grégoire pour la seconde. Il fut question dans cette commission de se charger encore de plusieurs autres fardeaux, de la Gallia Christiana, de la collection des Conciles de France, commencée par Labat, et du recueil des Bollandistes, Acta Sanctorum. Étant données les idées du temps, on comprend qu'on n'ait pas poussé la Gallia Christiania. C'est seulement en 1856 qu'un bénédictin qui n'avait ni la foi, ni l'habit de ses prédécesseurs, mais qui en avait la science et l'infatigable activité, la reprit au point où l'ancienne Académie l'avait laissée (M. Barthélémy Hauréau, membre de l'académie des inscriptions et belles-lettres.). La commission nommée par l'Institut en l'an IV, tout en réservant l'avenir, comprit qu'il fallait d'abord concentrer ses forces, s'accoutumer au travail, et circonscrire sa tâche pour arriver à produire sans retard.

La seule Collection des Ordonnances aurait suffi au zèle et au talent de toute une Académie. Toutes les personnes qui ont étudié dans leur source le droit public et privé des Français savent quel est, pour les publicistes, le prix de la Collection des Ordonnances, dite du Louvre parce que c'était au Louvre qu'elle s'imprimait. Baluze avait recueilli les capitulaires des rois de la première et de la seconde race ; Secousse et après lui Laurière entreprirent de rassembler les ordonnances des rois de la troisième. Ce travail passa ensuite aux mains de Villevaut, puis de Bréquigny, membre de l'Académie française et de l'Académie des inscriptions qui, à sa mort, avait publié le XIVe volume, et conduit la série des ordonnances imprimées jusqu'au règne de Charles VII. Il laissait à du Theil cent pages du quinzième volume déjà imprimées, et des matériaux pour la suite. Ce même du Theil, devenu membre de la nouvelle commission en l'an IV, s'occupa surtout de la collection des chartes et diplômes. Pastoret, de la seconde classe, et Camus, de la troisième, furent chargés de continuer la publication des ordonnances. Pastoret fut rayé des cadres de l'Institut au 18 fructidor, mais il y rentra peu de temps après, et reprit son travail conjointement avec Camus. L'intention de la commission était de continuer jusqu'au règne de François Ier. Ce plan a été exécuté de point en point, et la collection est maintenant complète en vingt et un volumes, qui s'arrêtent au mois de novembre 1514, à la fin de Louis XII. On a pensé qu'à partir de François Ier les ordonnances étaient écrites dans un style plus intelligible et conservées par l'impression ; qu'il suffirait en conséquence de publier des tables qui en indiqueraient la date et renverraient aux recueils où on pourrait les trouver. Ce qui surtout a déterminé l'Académie des inscriptions à terminer son travail à cette date, c'est qu'on entre avec François Ier dans le monde moderne, qui n'est plus de son domaine.

La raison qui a décidé l'Académie historique à s'arrêter, a poussé au contraire l'Académie philosophique à poursuivre la collection, ou plutôt à publier une collection nouvelle qui, de François Ier ira jusqu'à 1789, et sera en même temps la conclusion de l'histoire de la jurisprudence de nos rois, et l'introduction à la législation sortie de la Révolution française. Le grand travail entrepris en 1783 par l'Académie des sciences morales et politiques est digne d'une Académie vouée surtout aux études sociales et philosophiques, et qui renferme dans son sein une section d'histoire et une section de jurisprudence.

La publication des notices et manuscrits de nos bibliothèques nationales était une entreprise toute récente, à l'époque où l'Académie des inscriptions fut supprimée. De nombreux manuscrits grecs, rapportés d'Orient dans la première moitié du XVIIIe siècle (Voyage de Michel Fourmont et Sevin en Orient, 1728), avaient été catalogués par Michel Fourmont, Montfaucon, Melot, Gapperonnier, qui s'étaient bornés à une nomenclature, sans extraits ni analyses. L'Académie n'eut pas de peine à démontrer qu'il y avait là un service important à rendre à tous les érudits, et elle fut chargée de ce travail par une ordonnance royale du 22 décembre 1784. La commission, nommée aussitôt, fut composée de Dupuy, Barthélémy, Garnier et Rochefort. Elle décida que le recueil se composerait de trois parties comprenant, la première, les manuscrits grecs et latins, la seconde, les manuscrits orientaux, et la troisième, les manuscrits français et du moyen-âge (Maury, Histoire de l'Académie des inscriptions, p. 243 et suiv.).Le premier volume parut en 1787. Cette entreprise demandait des érudits de premier ordre, et c'est à peine si l'ancienne Académie avait été en mesure d'y suffire, surtout pour l'étude des manuscrits orientaux.

Elle donna son troisième volume en 1790. Elle avait commencé, dès l'année suivante, l'impression du quatrième ; mais les travaux furent interrompus, les ressources manquèrent, et le volume était loin d'être achevé, quand l'Académie fut supprimée. L'Institut ne fut créé que deux ans après. La publication des extraits de manuscrits appartenant aux bibliothèques nationales fut une de ses premières préoccupations ; il s'obligea à la continuer, par l'article 25 de son règlement; mais ce règlement même ne fut promulgué qu'en avril 1796. Il fallut d'abord procéder aux élection s, mettre tout ce grand corps en mouvement, et le débarrasser des besognes inutiles dont l'accablaient les bureaux du ministère de l'intérieur. C'est seulement au bout de quatre ans que l'on put se mettre sérieusement à l'œuvre, pour achever le quatrième volume, commencé par l'ancienne Académie en 1791, et il parut en 1799.

Ce n'est pas la troisième classe de l'Institut, c'est l'Institut tout entier qui fut chargé de continuer cette publication. Il y avait lieu de le regretter. Il se rencontrait sans doute, dans le nombre des manuscrits, des ouvrages de science et de philosophie pour le déchiffrement desquels le concours de la première et de la seconde classe était précieux; mais en général les travaux de pure érudition ne sont le fait ni des savants ni des philosophes.

On publia presque immédiatement un cinquième volume ; mais le sixième ne parut qu'en 1801, le septième en 1804, c'est-à-dire après la suppression de la classe des sciences morales et politiques (Le 31e volume de la collection a paru en 1884). La réorganisation de l'an XI rendit à chaque classe de l'Institut la direction exclusive des travaux de sa compétence. La classe qui prit à partir de cette époque le nom de seconde classe, et qui correspondait à l'ancienne Académie française, ne fut plus chargée que de continuer le Dictionnaire, et d'examiner, sous le rapport de la langue, les ouvrages importants de littérature, d'histoire et de science. L'histoire elle-même, les langues vivantes, les antiquités et les monuments devinrent les attributions de la troisième classe. Elle fut spécialement chargée de la continuation des recueils diplomatiques. Le principe de la première organisation (1795) était l'unité confondant tout, absorbant tout ; le principe de la seconde organisation (1803) fut la spécialité. Les classes travaillèrent désormais séparément, avec toute facilité de se communiquer leurs travaux et de s'entr'aider.

L'Institut résolut aussi, après quelques hésitations, dans la séance générale du 5 floréal an IX de reprendre la publication du Dictionnaire de l'Académie française. L'Académie française n'existait plus. On pensa que, puisqu'il s'agissait de la langue française, toutes les sciences et tous les arts devaient être représentés dans la commission. Les sciences proprement dites, et les arts, ont une langue qui leur est propre, et qui ne saurait être séparée de la langue française, puisqu'elle exprime des idées nécessaires, et qu'elle a été parlée par de grands écrivains. Le travail n'était pas urgent. La Convention, par une loi dû 17 septembre 1795, avait prescrit la publication d'une édition nouvelle du Dictionnaire, préparée par l'ancienne Académie. Cette édition avait paru avec quelques additions en 1798. C'est environ deux ans après cette publication que fut prise la résolution de l'Institut, qui voulut attirer à lui le gouvernement de la langue. Une commission de douze membres fut nommée, dans laquelle Dacier, Naigeon, Daunou et Cabanis représentaient la classe des sciences morales et politiques. Cabanis se démit presque aussitôt et fut remplacé par Ginguené. La résolution de l'Institut avait été fort combattue ; elle le fut, même après le vote. On parla d'abandonner l'ancien plan, et d'en créer un tout nouveau. Une commission fut nommée pour élaborer ce nouveau système, et elle travailla concurremment avec la commission chargée d'appliquer le système ancien. Elles ne travaillèrent bien activement ni l'une ni l'autre.

La collection des notices sur les arts et métiers remonte au ministère de Colbert. Le grand ministre avait conseillé ou prescrit ce travail à l'Académie des sciences, dans la pensée d'associer les savants à l'application de leurs idées, et d'accoutumer les chefs d'industries à l'étude des théories scientifiques qui fournissent au travail humain son but, ses méthodes et ses instruments, quelquefois même sa matière. L'idée était digne de ce sage et profond esprit. L'exécution n'y répondit pas complètement parce que les savants de cette époque ne savaient pas descendre, et ne savaient pas qu'on grandit souvent en sachant descendre. L'Académie avait publié successivement l’Art du charbonnier, 1761, par Duhamel du Monceau, l’Art de l’épinglier, du cirier, etc. Ces petits traités, continués depuis 1761 jusqu'à la veille de la Révolution, étaient au nombre de 86, en comptant l’Art de construire les machines pour les théâtres, et on annonçait qu'il en restait près de 200 à faire.

Filleau des Billettes, Réaumur, Duhamel du Monceau, de Fougeroux, Fourcroy, de Ramecourt, Baume, y avaient eu successivement la principale part (Maury, Histoire de l’Académie des sciences, p. 173). Baumé en a composé à lui seul plus de quarante. Les progrès toujours croissants de la mécanique et de la chimie, ceux de la fabrication industrielle, ont pour effet d'ôter très rapidement à de pareils traités leur valeur d'actualité. Ils rendent service à l'heure où ils paraissent, et n'ont plus qu'une importance historique à l'heure suivante. Dans l'origine, l'Académie des sciences avait seule été chargée de rédiger ces notices ou plutôt d'en surveiller la rédaction, car elle employait des auxiliaires étrangers. A partir de la création de l'Institut, la seconde classe fut adjointe à la première pour ce travail ; il n'est pas douteux que la collaboration des économistes ne fut très profitable aux savants.

IV. Travaux divers.— Dans toute cette vie commune des trois classes de l'Institut, la seconde classe prit sa place, une place très honorable, sans être prépondérante. Parmi les voyageurs, c'est son représentant, Dupont de Nemours, qui se distingue le plus. Pastoret partage avec Camus l'honneur d'avoir continué la publication des Ordonnances. La seconde classe prit aussi, par Baudin des Ardennes, une grande part au règlement des funérailles des membres de l'Institut ; par Grégoire, aux relations de l'Institut de France avec l'Institut d'Egypte ; par Gosselin et Papon, aux recherches exécutées dans les archives de Gênes, et par Bernardin de Saint-Pierre aux instructions rédigées par l'Institut pour le voyage de circumnavigation de Baudin.

Peut-être convient-il de rapprocher de cette vie publique de la seconde classe les conseils qu'elle donna au gouvernement en diverses circonstances. Nous la voyons, dès l'origine de l'Institut, prendre une délibération pour demander au gouvernement l'adjonction aux écoles centrales d'une chaire d'analyse des sensations et des idées ; puis après avoir voté en ce sens, elle continue la délibération et revient sur son vote. Le procès-verbal ne mentionne que les votes, sans nommer les opinants et sans résumer leurs discours ; il serait curieux d'avoir les détails de la séance. L'introduction de la philosophie dans l'enseignement secondaire aurait-elle effrayé les savants en l'an IV, comme elle a effrayé les gouvernants sous la Restauration et le second Empire ? Il est plus vraisemblable que les économistes et les statisticiens l'ont emporté en cette circonstance sur les philosophes. Peut-être aussi a-t-on fait remarquer qu'il n'était pas raisonnable de procéder par des créations isolées, alors qu'il valait mieux reviser l'ensemble du programme. Ce qui donne une grande force à cette hypothèse, c'est la formation d'une commission chargée de rechercher les lacunes de l'enseignement dans les écoles centrales. Cette commission, composée de Baudin des Ardennes, Rœderer et Lacuée, avait la mission de préparer un programme complet, dont la classe se réservait de réclamer l'application. En l'an VI, la classe transmet au ministre de l'intérieur un mémoire de Buache sur la Guyane française avec l'intention évidente de provoquer une transformation du régime colonial. En l'an VII, elle communique au gouvernement ses vues sur la division hydrographique du globe. Elle se préoccupe des documents contenus dans les archives de Gênes relativement, soit à nos guerres avec l'Italie, soit à nos intérêts politiques au delà des monts, soit à l'histoire du commerce et de la navigation depuis le XIIe siècle jusqu'à la découverte de l'Amérique et du cap de Bonne-Espérance. Elle envoie au ministre un programme complet des recherches à exécuter dans ces archives. Le ministre s'empresse d'entrer dans ses vues et de donner les ordres nécessaires.

Enfin, je dois encore signaler, comme services rendus à l'Institut par la seconde classe, le dévouement de Lakanal, de Daunou et de Grégoire, toujours prêts à prendre en main les intérêts des sciences et des lettres dans le Corps législatif ; la noble, la courageuse conduite de de Lisle de Sales quand il lança sa protestation contre la radiation de Carnot, Barthélémy, Sicard, Fontanes et Pastoret après le 18 fructidor ; les nombreuses relations que Grégoire noua au nom de l'Institut avec les savants étrangers, et la part prépondérante qu'il prit à l'élection tardive des vingt-quatre associés étrangers qui devaient compléter l'Institut ; Grégoire fut chargé du rapport de la commission mixte qui prépara cette élection, et on y lit ce curieux passage : « Il avait été question d’élire les vingt-quatre associés étrangers immédiatement après les cent quarante-quatre associés français, c'est-à-dire en l'an IV. Mais la France était à peine échappée du régime de la Terreur dont les forfaits avaient semé la défiance dans toute l'Europe. La prévention pouvait rejaillir d'une manière fâcheuse sur les savants étrangers que l'Institut aurait élus. La mesure adoptée par vous était donc une marque de prudence pour les savants étrangers et de bienveillance pour leurs gouvernements. Mais enfin le terme de cet ajournement est arrivé... »

Quand les classes de l'Institut avaient vaqué à toutes les besognes dont elles étaient chargées en commun, elles employaient ce qui leur restait de temps aux deux fonctions, après tout, les plus essentielles, à celles qui étaient avant la Révolution et qui sont redevenues depuis 1816 les occupations presque uniques des Académies ; c'est-à-dire, à juger des concours, à entendre et à discuter des mémoires. Elles étaient souveraines sur ces deux points.

Les opérations des concours commençaient et se terminaient dans le sein de chaque classe, sans aucune ingérence des classes voisines. Il n'y avait pas encore de fondations particulières pour des prix ; je trouve dans le procès verbal de la séance du 19 nivôse an VI qu'on n'accepta qu'après une longue hésitation le prix fondé par le ministre de l'intérieur pour la question des funérailles : on se demandait si l'Institut avait le droit d'accepter une donation. Depuis qu'il s'est reconnu ce droit, il en a usé largement, car le revenu des fondations s'élève aujourd'hui à 327 782fr. 874 (Juillet 1884). En l'an IV, on était réduit à ce qu'on appelle encore maintenant les prix du budget, et comme le budget n'en allouait à chaque classe que deux par année, on avait établi une alternance entre les sections ; chacune d'elles proposait un sujet et décernait un prix tous les trois ans. La section devait présenter au moins trois sujets de prix à la classe, qui choisissait. Si aucun des sujets n'était admis, la section était obligée de faire des présentations nouvelles.

La procédure, pour le jugement des concours, était loin d'être expéditive. Les ouvrages étaient d'abord déposés sur le bureau de la classe, qui leur donnait un numéro, et les remettait à la section compétente (12 germinal an V). Quand le concours était fermé, la classe fixait le jour où la section devait lui faire son rapport. Dans les premières années, on s'en remettait uniquement à la section ; puis on voulut associer plus intimement la classe au travail préparatoire ; il fut réglé que les mémoires seraient jugés par une commission de cinq membres, que la section en nommerait trois, et que les deux autres seraient nommés au scrutin par la classe (22 messidor an VII). Au jour fixé pour entendre la Commission et vider le débat, on commençait par lire le rapport. Si la commission déclarait qu'aucun mémoire ne valait la peine d'être lu, on s'arrêtait là, à moins qu'un membre ne prît la défense d'un des concurrents, et le concours était déclaré nul. Si au contraire la commission avait retenu un ou plusieurs mémoires, la classe en ordonnait la lecture. Chaque mémoire était lu deux fois, comme ceux des membres de la classe. Tous les mémoires étaient déposés au secrétariat pendant les cinq jours qui suivaient la lecture du rapport, pour que tous les membres pussent en prendre connaissance (7 vendémiaire, an IX). Le mémoire couronné était lu au commencement de la séance publique (27 vendémiaire, an IX. Cette disposition fut votée, mais elle ne fut pas appliquée.). On nomma une commission mixte chargée d'examiner s'il convenait d'imprimer les œuvres des lauréats, ou s'il suffirait de les résumer (27 prairial, an VII). Les mémoires envoyés au concours n'étaient jamais rendus ; ils restaient dans les archives pour servir de pièces justificatives ; mais les auteurs pouvaient être autorisés à en prendre des copies. Plusieurs parties de ce règlement, et notamment la double lecture devant la classe, sont encore observées par l'Académie française.

Je ne trouve à mentionner, depuis la création de l'Institut jusqu'à la réorganisation de l'an XI, qu'un seul prix décerné en dehors des prix réglementaires, et par les trois classes réunies. Il fut offert par le ministre de l'intérieur. L'Institut avait recherché les moyens de donner de la solennité aux obsèques de ses membres ; une commission mixte proposa et fit adopter des mesures que j'ai fait connaître, et, à celte occasion, elle exprima les sentiments qu'inspiraient à tous les honnêtes gens l'indécence des inhumations, et l'horrible état des cimetières. Ce n'étaient pas seulement la piété et les convenances qui étaient blessées ; la santé publique courait les plus grands dangers. La première fois qu'on vit passer l'Institut en cortège, accompagnant le convoi d'un de ses membres (c'était le 13 brumaire an VII, aux funérailles de de Wailly), il y eut comme un sentiment général de délivrance ; il sembla à la population parisienne qu'elle échappait à la barbarie et revenait aux usages des peuples civilisés. Le ministre de l'intérieur pria l'Institut d'ouvrir un concours, dont son département ferait les frais, pour rechercher les moyens de rétablir la décence et la solennité des funérailles, le bon ordre et les précautions les plus élémentaires de l'hygiène dans les cimetières. Quarante mémoires furent envoyés. Le rapport fut lait, au nom de la commission mixte, par Desessart, membre de la première classe, section de médecine et de chirurgie ; et le prix fut décerné dans la séance publique du 15 floréal an IX. Il était partagé par égalité entre Mulot et Amaury Duval, et, en raison de cet ex œquo, le ministre en doubla la valeur. Amaury Duval fut depuis membre de l'Institut. Mulot était un ancien prieur de l'abbaye de Saint-Victor, qui avait abjuré la prêtrise, s'était marié, et avait fait partie de la Commune de Paris et de l'Assemblée législative, où il votait avec le parti modéré.

Si on réfléchit, on verra qu'il restait bien peu de temps dans les classes pour les lectures. On avait établi que chaque lecture serait faite deux fois : une première fois tout d'une haleine, sans aucune interruption, pour qu'on se pénétrât bien de l'ensemble des idées de l'auteur. On prenait ses notes silencieusement, et, à la seconde lecture, on pouvait interrompre pour faire ses remarques. Ce procédé, aussi judicieux que fastidieux, avait pour résultat de diminuer de moitié le temps déjà trop court attribué aux lectures. On avait pensé dans les commencements à publier dans le recueil de la classe tout ce qui était lu ; il y eut des propositions pour y insérer, outre les mémoires communiqués par des membres de la classe, les ouvrages couronnés, et même ceux qui n'avaient obtenu que des accessits où des mentions honorables. Mais il fallut compter avec les nécessités du budget, et peut-être consentit-on, sans trop en convenir, à se préoccuper de l'insupportable ennui auquel on condamnerait les lecteurs de la collection. On résolut donc de faire des choix. Il y eut trois catégories : les mémoires insérés en entier dans le recueil, les mémoires publiés séparément, et les mémoires publiés seulement par extraits. Cette troisième catégorie fut immédiatement modifiée par l'usage, et les extraits furent remplacés par une analyse. En vertu de cette résolution, chaque lecture fut suivie d'un scrutin, pour décider, d'abord, si le mémoire serait lu en séance publique, ensuite, s'il serait publié à part ou dans le recueil, enfin s'il serait tout simplement analysé. Ce règlement fit de la vie d'un membre de l'Institut une bataille continuelle ; il fallut être prêt dans chaque séance à donner et à recevoir des coups. On se souvient des plaintes mélancoliques de Bernardin de Saint-Pierre, qu'on excluait, disait-il, non seulement des séances publiques, mais des lectures dans les séances ordinaires. Notons en passant qu'on l'excluait au profit de de Lisle de Sales. Il est évident, vu le peu de temps qui restait, qu'il fallait être désigné pour faire une lecture en séance ordinaire. On s'inscrivait à l'avance ; l'ordre des inscriptions n'était pas suivi. Je ne vois pas trace dans les procès-verbaux de scrutins pour les tours de lecture. Le bureau avait quelque latitude à cet égard. Il y eut un moment où la seconde classe fut obligée de commencer ses séances à cinq heures et demie au lieu de six heures, qui était l'heure réglementaire, pour écouler les lectures arriérées.

Le bureau, qu'on avait voulu réduire à rien, reprenait peu à peu, par la force des choses, une importance considérable. Le secrétaire, sous prétexte de rendre compte des travaux de ses confrères, les jugeait. Nous avons vu que de Lisle de Sales ne voulut pas y consentir. Il fit tant de bruit, il se plaignit si amèrement, qu'on le chargea de résumer lui-même ses travaux. Ces résumés faits par autrui peuvent fort bien n'être qu'une trahison, disait-il. Quand la trahison est involontaire, elle n'en est que plus fatale pour l'œuvre défigurée. Et il ajoute modestement qu'une gravure médiocre ne donnera jamais l'idée de la Transfiguration ou du Moïse.

Les chefs-d'œuvre de de Lisle de Sales et de ses confrères n'étaient pas confiés par la classe à des abréviateurs trop médiocres. Il y avait trois sortes de rapports, faits tous les trois par les mêmes secrétaires et qui, ayant les mêmes auteurs et à peu près la même destination, se confondaient souvent l'un dans l'autre. D'abord l'Institut était obligé par la loi organique de rendre compte de ses travaux au Corps législatif une fois par an. Les secrétaires de chaque classe se réunissaient pour rédiger ce rapport annuel. Ils le soumettaient, dans le courant de fructidor, à la classe, qui le discutait, et pouvait le modifier. On le portait ensuite à l'assemblée mensuelle, où il était définitivement adopté par tout l'Institut. Cela fait, le président en exercice écrivait aux présidents des deux Conseils pour prendre leurs ordres, et, le jour fixé, il se présentait à la barre, accompagné des bureaux des trois classes. C'était là le rapport solennel.

En outre, à chaque séance publique, un des deux secrétaires de chaque classe donnait lecture d'un rapport sur les travaux du trimestre. Enfin chaque classe publiait un recueil de ses mémoires, et plaçait en tête de chaque volume l'analyse, faite par les secrétaires en exercice, de ceux des mémoires qui n'avaient pas été désignés au scrutin pour être publiés in-extenso. Le recueil de la seconde classe forme, en tout, cinq volumes. Le premier volume ne contient pas de rapport des secrétaires, parce que l'article du règlement qui prescrit cette publication n'était pas encore en vigueur. Le compte-rendu du second volume est signé par Le Breton, celui du troisième volume par Champagne, les deux autres ne portent pas de signature. Les éliminations devenaient de plus en plus nombreuses, à mesure que l'Institut comprenait que tout mémoire n'est pas bon à lire, et que tout mémoire lu n'est pas bon à publier. Le premier volume ne renferme que des mémoires lus en l'an IV, le second des mémoires lus en l’an V ; mais le troisième comprend l'an VI et l’an VII, et les deux autres vont de l'an VIII jusqu'à la suppression de l’Académie, c'est-à-dire jusqu'au 1er trimestre de l'an XI inclusivement.

Nous avons la liste des secrétaires de la seconde classe avec la date de leur nomination, et quoi qu'il y eût toujours deux secrétaires à la fois, nous savons très bien par qui ont été composés et lus publiquement les rapports trimestriels. Il y eut, en tout, vingt-six séances publiques. Le Breton, qui ouvre la série par trois rapports successifs (les deux derniers trimestres de l'an IV et le premier trimestre de l'an V) a fait, pendant la durée de la classe, cinq rapports publics. Le rapport du deuxième trimestre de l'an V est de Talleyrand, qui n'a fait que celui-là. Champagne a fait quatre rapports ; Lacuée en a fait deux ; Ginguené deux, Lévesque et Daunou chacun six. Aucun d'eux, on en conviendra, n'était au-dessous de sa besogne.

Le Breton n'a pas laissé un grand nom comme écrivain ; on ne peut citer de lui aucun ouvrage considérable ; mais c'était un rapporteur excellent, plein de bon sens, mettant chaque chose en sa place, avec méthode, précision et sobriété. C'était, en un mot, un académicien sans grand éclat, mais un secrétaire de premier ordre. Il fut, quelques années après, le premier des secrétaires perpétuels de l'Académie des beaux-arts.