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Recension de louvrage
de
Jules SIMON
UNE ACADÉMIE SOUS LE DIRECTOIRE
(1885, Calmann-Lévy)
par
Edme CARO
L'Académie dont M. Jules Simon nous raconte la naissance
est l'Académie des sciences morales et politiques,
fondée comme seconde classe de l'Institut, en 1795,
par la Convention, supprimée par le premier consul
en 1803, rétablie-par le gouvernement de Louis-Philippe,
sur la proposition de M. Guizot, en 1832, et qui, depuis cette
date heureuse, poursuit le cours de ses tranquilles destinées,
honorée par ses travaux, garantie, à ce qu'il
semble, par l'opinion publique contre de nouveaux coups du
sort, et destinée à célébrer dans
quelques années son premier centenaire, qui sera celui
de l'Institut tout entier. Il appartenait à M. Jules
Simon d'écrire cette histoire, puisque M. Mignet ne
l'avait pas écrite. Successeur de M. Mignet, secrétaire
perpétuel de cette Académie, il a voulu tracer
la première page de ses annales, associer à
cette histoire son talent et son nom. L'Académie française
avait eu ses historiens, l'abbé d'Olivet dès
le XVIIe siècle, M. Paul Mesnard de notre temps. L'Académie
des sciences avait rencontré le sien dans M. Joseph
Bertrand. Notre Académie des sciences morales et politiques
n'a plus rien à envier à ses surs aînées ;
elle avait déjà son état civil en règle
dans les lois du 22 août et du 25 octobre 1795, et dans
la célèbre ordonnance du 26 octobre 1832. Elle
a maintenant sa biographie tracée de main de maître,
au moins pour la première période, la plus difficile,
la plus tourmentée et, je dois le dire, la plus obscure
de son existence.
On aurait pu croire que la République serait un régime
favorable aux anciennes académies, à l'Académie
des sciences qui avait ouvert tant de voies nouvelles au génie
national et l'avait illustré par tant de découvertes,
ainsi qu'à l'Académie française, qui
avait été, au XVIIe siècle, un véritable
pouvoir d'opinion. Les académies n'étaient-elles
pas la parure naturelle d'un gouvernement démocratique ?
En elles-mêmes, n'étaient-elles pas de forme
républicaine, même avant la République ?
« Leurs membres étaient élus, ils
étaient égaux ; on ne connaissait parmi
eux d'autre autorité que celle du talent ; les
magistratures y étaient temporaires. » Leur
destination intellectuelle, la nature de leurs fonctions semblaient
les désigner à la protection de la République
et leur assurer un titre spécial à ses encouragements.
« La politesse des murs, le goût des
arts, l'habitude des recherches historiques et scientifiques,
entretenues par l'aristocratie sous le régime précédent,
ne pouvaient plus être conservés et développés
que par ces grands corps voués à l'étude
de tout ce qui anoblit l'esprit humain. Dans la grande refonte
des institutions politiques et sociales, ils pouvaient fournir
en abondance des documents, des lumières, des moyens
d'exécution ; ils étaient un des instruments
les plus indispensables et les plus précieux du règne
de la raison, qu'il s'agissait d'inaugurer. Enfin les académies
avaient contribué pour une grande part à l'éclosion
de la Révolution, soit par leur travail collectif,
soit par l'influence des hommes célèbres qui
les composaient. L'Académie des sciences avait commencé
la transformation du monde matériel, et l'Académie
française, en discutant tout, avait préparé
la transformation du monde moral (p. 2 et suivantes). »
L'Académie des sciences, consultée à
chaque instant par le gouvernement nouveau sur les questions
nouvelles, la vaccine, le magnétisme animal, l'établissement
du cadastre, la mesure du méridien, le télégraphe,
l'unité des poids et mesures, la réforme monétaire,
investie d'une sorte de délégation permanente
et d'arbitrage en matière de chimie, d'astronomie,
de géographie, était devenue un pouvoir public ;
on lui reconnaissait un rôle presque officiel dans l'État.
Quant à l'Académie française, ses rapports
intimes avec la philosophie du XVIIIe siècle et spécialement
avec l'Encyclopédie semblaient, malgré quelques
résistances et protestations intérieures, l'avoir
désignée pour prendre la tête de ce mouvement
d'idées qui, en 1789, était devenu la Révolution.
Comment arriva-t-il que le jour qui devait éclairer
son triomphe définitif ne brilla que sur ses ruines ?
Comment expliquer que, dès les débuts de la
Révolution, Mirabeau se soit réservé
de porter le coup mortel aux académies, ce qu'il n'eût
pas manqué de faire s'il eût vécu, tout
en promettant de les remplacer après les avoir détruites,
et que leur perte ait été consommée,
le 8 août 1793, par un décret rendu sur le rapport
de l'abbé Grégoire, déclarant, au nom
de la Commission d'instruction publique, qu'elles étaient
inutiles el qu'elles devaient tomber comme un débris
des institutions monarchiques ?
Il y a là une énigme sur laquelle s'est exercée
la sagacité de l'auteur. Selon lui, il arriva aux académies
ce qui, dans le même temps, arrivait aux parlements,
qui avaient provoqué la convocation des États-Généraux,
comme à toute la société éclairée
du XVIIIe siècle, qui avait été la complice
des événements futurs et qui en devint la première
victime. Les académies avaient préparé
la Révolution ; elles en eurent peur quand elle
se montra. « Elles continuèrent à
penser que l'ancien régime était plein d'abus ;
mais elles découvrirent que le régime nouveau
apportait avec lui des abus d'une autre sorte. Elles ne changèrent
pas d'avis, mais d'ennemis. Elles ne songèrent pas
à reculer, mais à s'arrêter. »
Or, c'est une loi fatale en temps de révolution ;
ceux qui restent en arrière du mouvement sont considérés
comme les pires ennemis de ceux qui marchent en avant. « Il
faut courir ou mourir. » L'Académie française,
surtout, qui avait régné par l'opinion, sentit
qu'elle avait maintenant l'opinion contre elle. Quelques membres
émigrèrent, puis se cachèrent ;
d'autres entrèrent dans les assemblées ;
il ne venait plus personne aux séances. Avant de procéder
à la destruction légale, l'Assemblée
défendit de pourvoir aux places vacantes ; elle
fut obéie. Ajoutez que, comme il arrive en tout temps,
les académies avaient beaucoup d'ennemis, ne fût-ce
que ceux qui se vengeaient de n'avoir pu jamais y entrer,
comme Palissot, ou de n'avoir jamais pu obtenir d'elles une
consécration officielle, comme Marat, qui se déclare,
dans ses pamphlets, l'ennemi juré de l'Académie
des sciences, parce qu'elle a méprisé ses élucubrations.
Ajoutez à tous ces adversaires passionnés quelques
académiciens « mécontents ou traîtres »,
des vanités froissées, Chamfort, auteur d'un
libelle préparé d'avance comme thème
aux invectives oratoires de Mirabeau, ou des esprits supérieurs,
mais exaltés et aveuglés, mal servis par des
caractères faibles, tels que Pourcroy proposant en
1792 à l'Académie des sciences de prononcer
la radiation de ceux de ses confrères « qui
seraient connus par leur incivisme. » On comprendra
comment l'idée de la suppression pure et simple finit
par trouver accès dans la Convention. Toutes ces raisons,
exposées et commentées avec beaucoup d'art par
M. Jules Simon, portent la lumière dans l'esprit du
lecteur.
Il y manque pourtant une dernière, qui donne, si je
puis dire, à toutes les autres une impulsion décisive ;
c'est ce sentiment dont les démocraties ont à
se défendre comme d'une peste mortelle, la haine instinctive
contre toutes les formes de l'aristocratie, même celle
de l'esprit ; l'envie contre tout ce qui s'élève
au-dessus du niveau commun ; la défiance de la
haute culture intellectuelle. Il est facile de démêler
dans les multitudes, ce genre d'ombrage causé par les
inégalités de l'intelligence ; le talent
devient suspect au même titre que la naissance ou la
fortune. La suppression des académies fut un des tributs
payés à la violence des temps et aux passions
jalouses de la mauvaise démocratie. Mais, deux ans
après, la Convention, à la veille de disparaître
elle-même, et comme si elle sentait le vide qu'elle
avait creusé, pensa sérieusement à le
remplir ; elle écrivit dans la constitution de
l'an III un article ainsi conçu : « Il
y a pour toute la République un Institut chargé
de recueillir les découvertes, de perfectionner les
arts et les sciences. » C'était là
une conception vraiment philosophique et neuve. Sans doute
Daunou, dans son rapport, n'échappe pas à la
déclamation du temps, en célébrant ce
système « qui doit tenir toutes les sciences
et les arts dans un éternel rapprochement »,
et considérant que l'Institut sera « l'abrégé
du monde savant, le corps représentatif de la république
des lettres ». C'est de plus une belle chimère
que de déclarer que l'Institut « sera en
quelque sorte un temple national dont les portes, toujours
fermées à l'intrigue, ne s'ouvriront qu'au bruit
d'une juste renommée. » Mais il est bien
vrai de dire plus simplement, avec M. Jules Simon, que la
réunion de toutes les puissances de la pensée
humaine dans une sorte de famille intellectuelle est une de
ces idées qui honorent un siècle et un peuple.
Les anciennes académies avaient été des
créations accidentelles, spéciales, isolées,
sans but commun ; elles n'étaient pas nées
d'une pensée unique, d'un système ; elles
avaient été formées à des époques
différentes, sans aucune idée d'affiliation
entre elles, avec leurs règlements et leurs usages
particuliers. Elles appartenaient, en réalité,
à trois mondes différents. Les quarante de l'Académie
française étaient, pour la plupart, des écrivains
considérables ; il s'y mêlait des écrivains
protégés par les grands seigneurs, ou de grands
seigneurs eux-mêmes, auxquels il prenait fantaisie d'en
être. L'Académie des inscriptions appartenait
exclusivement aux érudits, et la plupart des érudits
de ce temps sortaient des cloîtres. L'Académie
des sciences se recrutait parmi les savants de profession
ou parmi ceux que produisent naturellement certaines classes
sociales, comme celles des marins ou des ingénieurs.
L'Académie des beaux-arts n'était au fond qu'une
société de peintres et de sculpteurs, faisant
des expositions et tenant une école. Cette spécialité,
cet isolement des académies avait frappé ces
esprits hardis, qui n'entreprenaient rien moins que la réforme
de la société française et de l'esprit
humain. Ils avaient tous fait plus ou moins leur éducation
dans l'Encyclopédie, qui cherchait partout les rapports
des choses et les analogies des sciences. C'est contre ce
mal de l'isolement qu'ils voulurent réagir en formant
l'Institut, qui devait être un corps unique, divisé
en classes pour la facilité et les besoins du travail,
mais au fond vivant de la même vie, distribuant dans
des catégories différentes chaque genre d'études,
mais maintenant rigoureusement la solidarité des parties
dans l'harmonie de l'ensemble. C'est pour atteindre ce but
qu'il fut décidé que tous les membres de l'Institut
lui appartiendraient au même titre, quelle que fût
la diversité de leurs aptitudes et de leurs travaux,
qu'ils seraient, quelle que fût leur classe, élus
par le corps entier ; qu'ils auraient tous les mêmes
honneurs et même le droit de siéger dans chaque
classe et d'y prendre la parole ; c'est aussi pour cela,
quand il y eut une indemnité (qu'on appelle abusivement
un traitement) qu'il fut décidé qu'elle serait
la même pour tous, et, quand il y eut un costume, que
ce serait un uniforme ; enfin c'est pour la même
raison qu'on établit des séances communes en
grand nombre, où l'on porterait non-seulement toutes
les affaires qui intéresseraient le corps, mais toutes
les communications qui, dans chaque classe, auraient paru
de nature à mériter l'attention non-seulement
d'un groupe intellectuel, mais du monde savant tout entier.
L'Institut devenait ainsi la haute délégation,
la représentation permanente des intérêts
les plus élevés, des sciences, des lettres et
des arts. Le nom même, si bien choisi et d'une compréhension
si large, l'Institut national, l'Institut de France, donnait
à cette pensée, en même temps qu'une consécration
définitive, une formule saisissable pour tous et une
expression digne d'elle par sa grandeur et sa simplicité.
C'était l'image organique et concrète de ce
qui est l'idéal éternel des savants, la synthèse
de la science, réalisée dans un grand corps.
C'était aussi, il faut bien le dire, la répétition,
dans l'ordre intellectuel, de cet autre idéal, la République
une et indivisible, un idéal politique que l'on appliquait
à tout, sans mesure et sans nuance, et que, selon l'expression
de M. Jules Simon, on ne pouvait tenter sérieusement
de mettre en pratique, pour la science comme pour l'État,
que dans un moment de nivellement universel et d'intrépidité
à toute épreuve (p. 80, 83, 89). Ainsi à
côté de la grande idée s'était
glissée la chimère. M. Jules Simon la saisit
d'un regard pénétrant et la signale dans une
série d'objections très nettes, qui portent
sur ces points principaux : 1° on fit élire
les membres de l'Institut non par leur classe, seule compétente,
mais par l'Institut tout entier ; 2° on exigea de
l'Institut un rapport collectif sur les travaux de l'année
de chaque classe qu'on fit lire, non devant un public spécial,
mais en pleine séance du Conseil des Cinq-Cents et
du Conseil des Anciens ; 3° on fit concourir toutes
les classes indistinctement à tous les travaux dont
l'Institut était chargé ; 4° on supprima
les séances solennelles de chaque classe et on les
remplaça par quatre séances solennelles de l'Institut,
dans lesquelles chaque classe apportait une part égale ;
5° on ôta toute autorité aux présidents
et aux secrétaires, et il en résulta deux choses :
la première, que l'Institut passa tout son temps à
s'administrer, et la seconde, qu'il ne fut pas administré
du tout.
Toutes ces exagérations ont été corrigées
par la suite, soit dans les règlements, soit dans le
meilleur des règlements, les murs. On peut même
penser, comme l'auteur, que ces exagérations ont été
corrigées jusqu'à l'excès, et que, de
notre temps, les liens qui doivent unir les différentes
académies sont un peu trop relâchés. Sauf
des séances trimestrielles, consacrées à
quelques affaires communes à tout l'Institut (comme
les legs et les testaments) ou à quelques lectures
trop peu écoutées ; sauf une séance
annuelle dans laquelle les cinq classes sont représentées
chacune par un discours ou une étude, les rapports
sont rares entre les membres des différentes classes.
On n'a plus guère de commun que le nom et la passion
du grand corps auquel on appartient. Au lieu de la République
une et indivisible que la Convention avait voulu fonder dans
l'ordre de la science, nous sommes comme « une
république fédérative, où chaque
État garde son autonomie, sauf quelques réserves
d'intérêt commun. » Est-ce un bien,
est-ce un mal ? Ce que l'on peut dire comme excuse, c'est
qu'il y a là un fait presque fatal, une conséquence
naturelle et forcée de la division du travail intellectuel
et de l'extension indéfinie de chaque science. On ne
peut rêver de faire une encyclopédie qu'à
une époque où chaque science a une étendue
limitée et où toutes les sciences peuvent tenir
dans les bornes d'un monument commun. Sauf les manuels élémentaires
de la science universelle, qui songerait sérieusement
aujourd'hui à la construction d'une encyclopédie
du genre de celle qui avait tenté le XVIIIe siècle ?
Il peut y avoir de nos jours des encyclopédies de sciences
spéciales, de physique, de chimie, de mathématiques,
de philosophie ; mais il faudrait un esprit bien superficiel
pour oser recommencer l'uvre de Diderot, déjà
gigantesque et presque irréalisable de son temps, quoique,
malgré la conspiration de tant d'efforts et de circonstances
favorables, uvre d'un siècle plutôt que
d'un groupe, uvre d'opinion autant que de système,
elle soit restée, en somme, irréalisée.
Il en est de même pour la grande conception de l'Institut,
cette encyclopédie vivante. Concevrait-on, par exemple,
aujourd'hui, par suite de cette tyrannie d'unité, l'Institut
tout entier se réunissant pour élire un membre
de la section d'économie ou de législation,
ou, comme cela se pratiquait alors, les peintres et les sculpteurs
prononçant sur le mérite d'un astronome ou d'un
géomètre ? Conçoit-on davantage
un rapport collectif à la Chambre des députés
ou au Sénat sur les travaux des sections de minéralogie
ou de philosophie ou sur l'uvre du Dictionnaire historique
et dont les conclusions seraient mises aux voies de l'assemblée ?
Ce sont là encore une fois des chimères, dont
le temps, la raison publique et l'opinion ont fait justice.
L'idée de l'unité était poussée
si loin dans ces temps primitifs de l'Institut que les acteurs
de la Comédie française, qui représentaient
la déclamation dans la section des beaux-arts, Mole,
Monvel, Préville, étaient devenus de fait et
de droit les confrères de Lacépède, de
Prony, de Fourcroy, de Vauquelin et de Cuvier. C'était
vraiment faire violence à la nature des choses, et
à la spécialité des talents que de créer
des assimilations de ce genre.
Les trois classes, qu'on aurait appelées les trois
académies nouvelles si l'on n'avait redouté
un nom injustement impopulaire, étaient désignées
d'après la division même des aptitudes et des
travaux de ceux qui les composaient. La première était
celle des sciences physiques et mathématiques ;
la seconde, celle des sciences morales et politiques ;
la troisième comprenait la littérature et les
beaux-arts. La classe des sciences morales et politiques était
une innovation de fait, non d'idée ; l'idée
de ce genre spécial d'études se retrouvait,
sous d'autres noms, dans les projets antérieurs, ceux
de Mirabeau, de Talleyrand et de Condorcet. Cette classe,
d'après la loi du 25 octobre 1795, comprenait six sections :
l'analyse des sensations et des idées (un nom bizarre,
un nom d'école, qui déguisait la philosophie),
la morale, la législation, l'économie, l'histoire
générale et philosophique, et, par une adjonction
assez inattendue, la géographie. M. Jules Simon croit
voir dans cette classe des sciences morales une sorte de rétablissement
indirect de l'Académie française, et cela est
vrai si l'on se souvient qu'il y avait eu, pendant une partie
du XVIIIe siècle, deux portions très distinctes
dans l'Académie, l'académie philosophique et
l'académie purement littéraire. L'académie
philosophique lui paraît revivre sous cette forme :
« On ne saurait être de meilleure maison.
Cette académie demeura fidèle à l'esprit
qui l'avait fondée, fidèle à la philosophie
du XVIIIe siècle ; elle était par excellence
l'académie de la Révolution, et, quand le premier
consul voulut rétablir l'influence de la religion sur
le peuple, il fit le Concordat et supprima la seconde classe
de l'Institut (p. 76). » Elle n'avait vécu
que huit années et devait attendre, pendant vingt-neuf
ans, l'heure de renaître, avec un gouvernement vraiment
libéral, de l'initiative d'un penseur qui se trouvait
être alors ministre, M. Guizot.
L'Institut une fois fondé, il fallait lui donner un
organisme qui lui permît de se mouvoir et de vivre.
Ce sont ces instruments nécessaires de son existence
collective que l'auteur analyse dans une série de chapitres
sur le règlement, le logement, le traitement, le costume,
et tout ce qui touche à la vie de relation, aux rapports
de l'Institut avec le public, à son action sur les
lettres et les sciences, les concours et les prix, ou à
ses manifestations extérieures, comme les séances
publiques. Ces chapitres sont intéressants par les
détails mêmes, étudiés de très
près avec une conscience d'exactitude qui ne néglige
rien et qui anime tout avec un art naturel et simple qui donne
du prix à tout ce qu'il touche. Mais il est malaisé
d'analyser une pareille quantité de détails,
dont plusieurs resteraient obscurs ou sembleraient médiocres
si on les isolait de la place qu'ils occupent dans l'ensemble,
et surtout si on leur enlevait cet intérêt particulier
que donne à chacun d'eux le rare talent de l'auteur.
Avec de pareils éléments, associés et
réunis un peu de force dans une synthèse qui
contrariait sur plus d'un point la nature des choses, il ne
faut pas s'étonner si les séances publiques,
fixées au nombre de quatre par année, participent
quelque peu de la confusion des idées, des talents
et des hommes. « On était d'ailleurs charmé
de cette confusion même, et l'on en était même
si charmé qu'on avait voulu par chaque classe deux
orateurs, sans compter les rapports des secrétaires,
ce qui faisait neuf discours, plus le discours du président,
car il n'y a pas de président sans discours. Dix discours
en une séance ! La Convention, qui avait ordonné
cela, ne s'était jamais montrée plus intrépide.
Ou comptait beaucoup sur ces réunions solennelles pour
répandre les découvertes des sciences et le
goût des arts. » Aussi tout fut prodigué
à cet héroïque public des premières
séances, depuis des problèmes de géométrie
jusqu'à des cantates. Comme exemple de ces séances,
vraiment extraordinaires à la distance où nous
sommes, il faut voir le programme de la séance d'inauguration
de l'Institut du 15 germinal an IV, tenue avec une
grande solennité dans la salle des Cariatides, au Louvre.
Quinze cents personnes s'y trouvaient assemblées, avec
les membres de l'Institut, le gouvernement et son cortège,
les churs et les instrumentistes. Les Directeurs, dont
quelques-uns étaient membres de l'Institut, portaient
le grand costume, habit bleu et manteau nacarat, tout couverts
de broderies d'or, avec la ceinture de soie, le baudrier et
le chapeau à panache. Ils étaient accompagnés
du corps diplomatique et de tout ce qui restait de savants,
d'hommes de lettres et d'artistes dans la société
nouvelle, après les événements qui en
avaient jeté un si grand nombre dans lexil ou
à l'échafaud. Tels étaient les illustres
convives appelés à ce grand banquet de l'intelligence
régénérée, et voici le menu oratoire
qui leur fut servi, si cela peut s'appeler un menu. D'abord
la harangue, vide et pompeuse, du président du Directoire,
Letourneur, et la réplique de Dussaulx, qui présidait
la séance au nom de la troisième classe, dont
c'était alors le tour de diriger les travaux de l'Institut.
Puis ce fut Daunou, membre de la seconde classe, spécialement
élu pour cette fonction d'orateur, qui se leva, justifiant
d'ailleurs ce choix par un important discours sur la destination
de l'Institut, sur ses devoirs et ses droits à l'égard
du gouvernement, qu'il résume dans une formule heureuse
en disant « que ceux qui auraient le droit de lui
demander des travaux n'auraient pas le pouvoir de lui commander
des opinions. » Après lui parurent successivement
les trois secrétaires : Lacépède,
pour la classe des sciences mathématiques et physiques ;
Le Breton, pour la classe des sciences morales et politiques ;
Fontanes, pour la classe de la littérature et des beaux-arts,
exposant un résumé des travaux de chaque classe.
Collin d'Harleville vint déclamer une interminable
pièce de vers intitulée : La grande
famille réunie, où, malgré les mauvais
vers et les périphrases, il n'était pas difficile
de voir qu'il s'agissait de l'Institut. Est-ce tout ?
Attendez ; nous ne sommes qu'au tiers de la séance.
Fourcroy arrive avec un mémoire sur les détonations
du muriate suroxygéné de potasse, lorsqu'il
éprouve un choc ; Cabanis, avec un fragment de
son grand ouvrage-sur les Rapports du physique et du moral ;
Lacépède, avec l'éloge d'un économiste
nommé Vandermonde ; Prony, avec une notice sur
la superficie et la population de la France. Ici se place
un heureux intermède, la récitation d'une pièce
de vers d'Andrieux par Monvel, membre de l'Institut et acteur
de la Comédie française. Et, tout de suite après,
les discours recommencent. Procession singulièrement
bigarrée : une notice historique de Le Breton
sur Reynal, l'auteur de lHistoire philosophique des
deux Indes ; une dissertation de Grégoire
sur les lettres et les sciences et l'influence qu'elles exercent
pour le bonheur du genre humain ; un mémoire de
Cuvier sur les différentes races d'éléphants
et le récit d'un voyage aux Pyrénées
par Dussaulx. Une ode de Lebrun sur l'Enthousiasme
vient à temps pour réveiller celui de l'auditoire
qui faiblissait, et la Séance se termine sans encombre
par des expériences de Fourcroy sur les explosions
du muriate qui avaient fait l'objet de sa lecture.
J'ai tenu à mettre ce programme sous les yeux de notre
public contemporain, que deux heures de séance fatiguent,
pour montrer à quel point les préoccupations
tragiques de la vie politique, qui avaient rempli les dernières
années du siècle, et la rareté des plaisirs
intellectuels avaient heureusement disposé ce public
de 1796 à recevoir avec reconnaissance des générosités
de ce genre. Je ne conseillerais pas de recommencer une pareille
épreuve en 1884. Il y aurait sous la coupole une panique
universelle, ou, si la fuite était impossible, une
émeute. La sensibilité nerveuse des auditoires
a bien changé d'un siècle à l'autre.
L'historien d'une Académie sous le Directoire
ne néglige aucune des sources d'intérêt
qui peuvent varier son sujet ou même l'égayer
à l'occasion. On pourrait puiser à pleines mains
dans son livre de ces anecdotes qui peignent une époque
et de ces traits qui peignent un homme. Rien de plus piquant
que les esquisses qui défilent devant nous dans la
nomenclature commentée des premiers membres de la classe
des sciences morales et politiques. L'auteur a bien raison
de retracer les figures des ancêtres de notre Académie.
C'est là l'étude vivante qu'on attendait de
lui. Le reste n'est que le cadre, règlements, institutions,
organisations. Le portrait lui-même, c'est la réunion
des célébrités ou des notoriétés
inégales qui viennent prendre place dans l'Institut
naissant. L'auteur excelle à crayonner ces physionomies
si diverses, et, comme il arrive pour les peintures excellentes,
bien qu'on ne connaisse pas à beaucoup près
tous les personnages dont il parle, il y a un tel relief de
vie dans ces rapides crayons, tant de réalité,
soulignée parfois de quelque .malice si juste, qu'on
se surprend à dire, sans avoir vu le modèle :
« Combien cela est ressemblant ! »
Ainsi passent sous nos yeux, marqués d'un trait qui
se grave dans l'esprit, les membres désignés
par le gouvernement ou élus par leurs confrères
et de plus les membres associés qui ne sont pas toujours
les moins célèbres. Pour la section de l'analyse
des sensations et des idées, les principaux furent
Volney, Garat, Cabanis, parmi les membres titulaires, et,
parmi les associés, Destut de Tracy, La Romiguière,
de Gérando, Pierre Prévost de Genève.
Le portrait de Garat est un chef-d'uvre de finesse et
de douce ironie. On le voit, ce virtuose en philosophie comme
en politique, exerçant sa faconde sur tous les sujets
avec autant de légèreté que d'éclat ;
professeur plutôt qu'orateur, plutôt journaliste
qu'écrivain, arrivant à n'être rien ou
presque rien pour la postérité, après
avoir fait un bruit continuel pendant sa vie ; mêlant
les principes de Condillac, qui étaient à la
mode, à une sorte de sensibilité à la
Jean-Jacques, qui aide à la belle déclamation ;
un de ces hommes qui sont toujours de bonne foi au moment
où ils parlent, et qui traversent toutes les opinions
et tous les partis en s'apercevant à peine de leur
propre mobilité ; dénué de caractère
à un point invraisemblable ; politique inconséquent,
mêlé aux plus effroyables événements
avec une sorte de candeur de frivolité qui permet de
dire de lui, comme de son neveu le chanteur, qu'il ne fit
jamais que des roulades ; n'ayant jamais eu d'ennemis
sérieux à cause de sa légèreté
même ; pardonnant à ceux qui ont médit
de lui, non par générosité, mais par
faiblesse et parce qu'il était dans sa nature d'oublier
et de changer ; ne sachant même pas haïr,
si ce n'est en rhétorique (p. 192).
Tout autre était Cabanis, le fidèle ami et le
confident de Mirabeau, mêlé à la politique
par occasion plutôt que par goût, n'y cherchant
d'ailleurs ni un rôle à jouer, ni une ambition
à pousser, ni une fortune à faire ; philosophe
et médecin à la fois, très versé
dans la société d'Auteuil, préparant
sans relâche, à travers plus graves événements,
son Traité des rapports du physique et du moral ;
matérialiste de doctrine non de pratique, réfutant
ses idées par l'élévation d'une âme
sensible et fière, par la dignité de sa vie,
noblement inconséquent, honnête homme enfin dans
toute la force du mot qui n'est pas vulgaire. De Tracy, bien
que seulement associé à cette classe dont il
ne pouvait être membre titulaire et résident,
parce qu'il habitait Auteuil, en fut le véritable représentant ;
fin analyste, simplifiant et perfectionnant le système
de Condillac ; La Romiguière animant de la grâce
de sa parole ou de son style le fond ingénieux, mais
restreint, de sa philosophie ; de Gérando, devenu
administrateur éminent, après une jeunesse agitée
et héroïque, créant l'histoire de la philosophie
dans une génération qui répétait
le mot de Voltaire : « On ne lit plus Descartes »,
et qui, animée de l'idée prédominante
d'unité, de généralité, d'innovation
en toute chose, qui caractérisait l'Encyclopédie,
pratiquait le mépris facile pour l'histoire, pour l'érudition
et la tradition. Nous n'en finirions pas, si nous voulions
seulement indiquer les rapides et fidèles esquisses
que chacun de ces noms appelle.
Dans la section de morale, l'auteur nous montre, avec une
certaine complaisance, Bernardin de Saint-Pierre, aventurier,
d'humour difficile, quinteux, et avec cela sentimental, très
courageux, comme cela lui arriva quand il le fallait, pour
défendre ses convictions déistes, devant ses
confrères de la seconde classe, dans cette séance
célèbre où, ayant osé en appeler
hautement à l'idée de Dieu pour appuyer la morale,
il s'attira les colères de Naigeon et de Volney et
cette fameuse apostrophe de Cabanis qui s'écria :
« Je jure que Dieu n'existe pas ! »
L'histoire philosophique du temps se retrouve ainsi dans ces
chapitres si animés, si variés, qui constituent
quelque chose comme une biographie vivante de la classe des
sciences morales et politiques. L'auteur est tout préparé,
ayant vécu dans cette célèbre compagnie,
pour s'en porter l'apologiste convaincu et contre le premier
consul, qui la supprima, et contre M. de Tocqueville, qui
plus tard la railla quelque peu, prétendant qu'avant
d'être détruite par un despotisme ombrageux,
elle s'était elle-même réduite à
l'impuissance en désertant sa mission. C'est l'occasion
d'un chaleureux plaidoyer qui couronne le livre. Je ferai
deux parts dans ce plaidoyer qui ne m'a pas entièrement
convaincu. M. Jules Simon prétend qu'on ne pourrait
citer beaucoup d'académies, ni avant la fondation de
la seconde classe en l'an IV, ni après sa suppression
en l'an XI, qui ait eu des membres plus illustres et
produit des travaux plus remarquables. Pour ce qui est des
membres illustres, je l'accorde, pourvu qu'on atténue
un peu le sens de cette grande épithète qui
ne s'applique qu'à deux ou trois d'entre eux, tout
au plus. Il est certain que, même avec cette atténuation
nécessaire, les noms de La Romiguière, de Cabanis,
de Destut de Tracy, de Gérando, de Bernardin de Saint-Pierre,
de Cambacérès, de Rderer, de Sieyès,
de Merlin de Douai, de Talleyrand, etc., etc., justifient
de la manière la plus sérieuse la création
de cette seconde classe et par conséquent sont la condamnation
de l'acte qui la supprima. Mais pour ce qui est des travaux
faits spécialement en vue de cette classe, la démonstration
de M. Jules Simon est beaucoup moins décisive. Bien
peu dépassèrent le niveau de la médiocrité,
et ce n'est pas en vue de l'Institut que furent écrits
les ouvrages qui recommandent les noms de leurs auteurs.
M. Jules Simon lui même, quelque peu infidèle
au plaidoyer futur, nous avait fait dans une autre partie
de son livre, cet aveu « que l'histoire de cette
seconde classe ne fut pas tout à fait digne de l'éclat
de sa naissance ; que le système de Condillac
l'étouffa, que les fonctions publiques l'absorbèrent;
qu'elle catalogua beaucoup, qu'elle trouva peu, et manqua
de la vertu de propagation (p. 76). » Là
est, à mon avis, la vérité. Plusieurs
représentants de cette classe furent de premier ordre ;
d'accord ; mais les travaux qui remplirent les huit années
de son existence éphémère ne s'élevèrent
pas, il s'en faut de beaucoup, à la hauteur des espérances
publiques, et, sans tomber dans l'excès de satire dont
M. de Tocqueville s'est rendu coupable à l'égard
des ancêtres de notre académie, on peut bien
dire qu'à cette distance des années et dans
la perspective, ces travaux nous paraissent inférieurs
aux hommes.
Tout cela n'atténue et n'excuse pas le coup de force
du premier Consul qui supprima la classe des sciences morales
et politiques tout simplement par le silence, en ne lui marquant
pas sa place dans le décret de réorganisation
de l'Institut de l'an XI. Cela ne justifie pas non plus
sa fameuse colère contre les mécontents, occultes
ou déclarés, qui formaient la majorité
de cette classe et qu'il confondait sous le nom d'idéologues.
En les frappant de mort académique, au moins en tant
que groupe, il sembla qu'il frappait la philosophie elle-même
dont ils étaient comme les représentants officiels
devant le public et la magistrature permanente. Ce fut un
malheur, comme toujours quand les idées sont frappées,
plus encore un malheur pour lui qui se donna l'air d'un despote
pour que les idées qui ne meurent pas, qui survivent
et qui se vengent. Toutefois n'oublions pas que le même
décret, qui supprimait par prétention la classe
des sciences morales et politiques, mettait à sa place
la classe de langue et de littérature françaises
qui valait bien autant qu'elle et qui n'était rien
moins que l'Académie française, détruite
par la Convention et maintenant restaurée sous un autre
nom dans son antique patrimoine. C'est bien quelque chose.
N'oublions pas non plus qu'il était spécifié
dans le décret, que « les membres actuels
et associés étrangers de l'Institut seraient
répartis dans les quatre classes, » déterminées
par l'organisation nouvelle. Il faut tenir compte de ce rétablissement
de l'Académie française, qui avait son prix,
et où une partie des sciences morales et politiques,
exilées de leur foyer, pouvait renaître sous
une forme éloquente. Ce n'est donc pas la suppression
de l'Académie des idéologues, comme semble
le croire M. Jules Simon, qui entraîna, la chute de
la liberté de parler et de penser. Ce fut là
un symptôme, non une cause. S'ils avaient été
vraiment des gens d'opposition active et militante, les idéologues,
exclus de leur classe spéciale, n'auraient pas manqué
de porter dans les autres classes qui leur avaient donné
asile, cette liberté de parler et de penser dont M.
Jules Simon leur confère expressément le mandat.
Or, s'ils le firent, ils le firent sans éclat. Nul
d'entre eux ne manifesta cette hardiesse de parole et cette
force d'éloquence qui devaient se révéler
chez d'autres, tels que Mme de Staël et Chateaubriand.
Ce furent ces deux écrivains qui prirent sans concurrence
la place laissée libre dans l'opposition sous le régime
silencieux de l'Empire. C'est qu'en effet les Académies
ne sont qu'une des manifestations de l'opinion, une des formes
de la liberté de parler et de penser. Ces libertés-là
sont insaisissables, par essence, indépendantes des
institutions ; leur fortune n'est pas liée à
celle d'un groupe ; il n'appartient à personne,
pas même au premier consul, d'en finir avec elles. Le
mécontentement froid et silencieux d'une classe de
l'Institut aurait fait assurément moins de tort à
Napoléon que ne firent deux ou trois paroles enflammées
de Chateaubriand dans son discours de réception à
l'Académie française, discours qui ne fut pas,
il est vrai, prononcé, mais qui fut lu par la France
et par l'Europe.
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