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Célébration du centenaire de
la naissance d'Albert Schweitzer
Séance du lundi 27 janvier 1975
Les circonstances ayant empêché que fût
prononcé l'éloge de M. Albert Schweitzer au
sein de l'Académie, celle-ci a tenu à lui rendre
hommage en lui consacrant une séance commémorative
à l'occasion du centenaire de sa naissance.
A cette occasion, ont successivement pris la parole :
L'éthique d'Albert Schweitzer
COMMUNICATION
par
M. ALFRED KASTLER,
Membre de l'Académie des Sciences
Avant de développer le thème qui m'a été
proposé, je voudrais indiquer les sources dont nous
disposons.
Albert Schweitzer a exposé lui-même ses pensées
sur l'éthique tout d'abord dans deux sermons qu'il
a prononcés à Strasbourg les 16 et 23 février
1919, puis dans deux discours dont le premier est celui qu'il
a prononcé ici même le 20 octobre 1952, à
l'occasion de sa réception à l'Académie.
Ce discours, qui a pour titre : Le problème
de l'éthique dans l'évolution de la pensée
humaine, a été publié dans la Revue
des travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques
du deuxième semestre 1952. Je ferai dans mon exposé
de substantiels emprunts à ce texte, consacré
à la morale individuelle. Le deuxième discours,
dans lequel Schweitzer étudie l'éthique des
nations et des peuples est son discours d'Oslo qui a pour
titre : Le problème de la paix dans le monde
actuel. Il l'a prononcé dans cette ville en 1954
en recevant le prix Nobel de la paix de l'année 1952.
L'ensemble de ces documents se trouve d'ailleurs réuni
dans un petit livre en langue allemande, intitulé :
Die Lehre von der Ehrfurcht vor dem Leben (La doctrine
du respect de la vie), édité chez Beck à
Munich en 1966.
Dans son exposé fait ici-même il y a plus de
vingt-deux ans, Schweitzer dit ceci : « Ce
que nous appelons éthique d'un terme emprunté
à la langue grecque et morale d'un terme emprunté
au latin, consiste dans notre comportement envers nous-mêmes
et d'autres êtres. C'est dans la notion de l'étendue
de cette solidarité avec d'autres que se produit l'évolution
dans le développement de l'éthique. »
« Pour le primitif, le cercle de solidarité
est restreint. Je parle d'expérience. Dans mon hôpital,
quand il m'arrive de demander à un hospitalisé
qui n'est pas alité de rendre de petits services à
un malade obligé de garder le lit, il n'acceptera que
si celui-ci appartient à sa tribu. Si ce n'est le cas,
il me répondra avec candeur : celui-ci n'est pas
frère pour moi. Aucune tentative de persuasion et aucune
menace ne le feront revenir sur son refus. »
Et Schweitzer note que l'idée d'une fraternité
s'étendant à tous les hommes n'a pas été
familière à l'antiquité.
Zarathoustra, qui vécut en Perse au VIIe siècle
avant Jésus-Christ, fait la distinction entre ceux
qui croient en Ormuzd, dieu de la lumière et du bien,
et les non-croyants. C'est un devoir pour le croyant d'exterminer
ces derniers.
« Platon et Aristote, et avec eux les autres penseurs
de l'époque classique de la philosophie grecque, ne
prennent en considération que l'être humain grec,
homme libre, et le distinguent du barbare, homme d'essence
inférieure. »
Les juifs de l'ancien testament se considéraient comme
le peuple élu, plus cher à Dieu que les autres
peuples. Des épisodes, comme ceux qui sont relatés
dans le chapitre 34 de la Genèse, mettent en évidence
l'attitude raciste de cette époque.
Et cependant, note Schweitzer, dès le Ve siècle
avant notre ère, les penseurs chinois Laotse et Confucius
s'étaient élevés au niveau d'une éthique
universelle, et en Grèce, au IIe siècle avant
Jésus-Christ, le stoïcien Panaetius se faisait
le défenseur de l'humanisme. La même idée
perce dès le VIIIe siècle chez les prophètes
israéliens Amos, Osée et Isaïe, pour aboutir
à la morale du Christ : l'idée que l'homme
se doit à tout être humain. Cependant, pendant
tout le Moyen Age et jusqu'au siècle des lumières,
la plupart des chrétiens se sont fait les protagonistes
d'une intolérance aveugle à l'égard de
ceux qui ne partageaient pas leur foi. Il suffit de rappeler
les bûchers de l'inquisition et les procès de
sorcellerie.
L'idée d'une fraternité universelle des hommes,
dépassant les contrastes de race, de religion et d'appartenance
à une nation, apparaît selon Schweitzer
avec force à l'époque de la Renaissance,
se consolide au XVIIIe siècle et trouve son expression
dans la Déclaration des droits de l'homme de la Révolution
française.
Schweitzer mentionne les tentatives faites par la philosophie
rationaliste pour fonder la morale sur la raison et la connaissance
scientifique. Pour lui, ces tentatives ont abouti à
un échec. Il se rallie à la position de David
Hume pour qui la source de l'éthique est le sentiment
de compassion. Nous dirons avec Freud : sublimation de
la sexualité.
*
* *
Après ce survol historique, Albert Schweitzer développe
son point de vue personnel sur l'éthique. Il la fonde
sur le sentiment du « respect de la vie » :
« Je suis vie qui veut vivre, entouré de
vie qui veut vivre. » C'est la reconnaissance de
ce fait fondamental en lui et autour de lui, joint au sentiment
d'amour, qui doit être à la base de notre comportement
moral et social. Tout ce qui contribue à la création
et à la promotion de la vie est bon, tout ce qui concourt
à la destruction de la vie, tout ce qui s'oppose à
l'épanouissement de la vie est mauvais.
Dans ses souvenirs, Schweitzer raconte comment il en eut l'intuition
fulgurante un soir, sur le fleuve Ogooué en Afrique,
où il contempla les ébats d'une joyeuse bande
d'hippopotames. L'un des points fondamentaux de son éthique
est que cette sollicitude en faveur de la vie ne doit pas
se limiter à l'espèce humaine, mais doit embrasser
toute créature vivante, animale et végétale.
Il se rapproche ainsi des penseurs de l'Inde et il remarque
lui-même que son attitude est une résurgence
de celle de François d'Assise.
Il est intéressant de confronter sur ce point la pensée
du théologien qu'est Albert Schweitzer avec la pensée
d'un éminent ethnologue, je veux nommer notre confrère
Claude Lévi-Strauss, de l'Académie française,
qui, à l'occasion de l'année internationale
contre le racisme organisée en 1971 par l'Unesco, conclut
ainsi un exposé sur Race et culture :
« Depuis une quinzaine d'années, l'ethnologue
prend davantage conscience que les problèmes posés
par la lutte contre les préjugés raciaux reflètent
à l'échelle humaine un problème beaucoup
plus vaste et dont la solution est encore plus urgente :
celui des rapports entre l'homme et les autres espèces
vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre
le résoudre sur le premier plan si on ne s'attaquait
aussi à lui sur l'autre, tant il est vrai que le
respect que nous souhaitons obtenir de l'homme envers ses
pareils n'est qu'un cas particulier du respect qu'il devrait
ressentir pour toutes les formes de la vie.
En isolant l'homme du reste de la création, en définissant
trop étroitement les limites qui l'en séparent,
l'humanisme occidental hérité de l'Antiquité
et de la Renaissance l'a privé d'un glacis protecteur
et, l'expérience du dernier et du présent
siècle le prouve, l'a exposé sans défense
suffisante à des assauts fomentés dans la
place forte elle-même. Il a permis que soient rejetées,
hors de frontières arbitrairement tra-cées,
des fractions chaque fois plus prochaines d'une humanité
à laquelle on pouvait d'autant plus facilement refuser
la même dignité qu'au reste, qu'on avait oublié
que, si l'homme est respectable, c'est d'abord comme être
vivant plutôt que comme seigneur et maître de
la création : première reconnaissance
qui l'eût contraint à faire preuve de respect
envers tous les êtres vivants. A cet égard,
l'Extrême-Orient bouddhiste reste dépositaire
de préceptes dont on souhaiterait que l'humanité
dans son ensemble continue ou apprenne à s'inspirer.
(L'Education,
n° 102, 6 mai 1971) »
Albert Schweitzer se rendait parfaitement compte du caractère
conflictuel de sa morale. Il mentionne expressément
les conflits incessants qu'elle nous impose.
A l'hôpital de Lambaréné, on lui avait
fait don d'un pélican et cet animal exigeait chaque
jour pour sa subsistance une ration de poissons vivants. Quelle
forme de vie fallait-il sacrifier? Celle des poissons ou celle
du pélican ? Conflit bénin, mais qui débouche
directement sur le cas de conscience du chirurgien en face
d'un avortement thérapeutique ou en face d'une opération
de transplantation d'organe. Et puisque le conflit est d'actualité,
posons-nous la question de savoir : quelle aurait été
l'attitude de Schweitzer devant l'actuelle loi sur l'avortement ?
Aurait-il été un opposant farouche, comme on
pourrait le supposer en s'attachant à la lettre de
son éthique du respect de la vie ? Gardons-nous
de faire parler un mort.
Je me permets simplement ici une remarque dont j'entends assumer
l'entière responsabilité : ce que Schweitzer
a ressenti comme l'essence du mal, ce n'est pas le non-être
(que la philosophie orientale identifie au suprême bonheur)
c'est la souffrance, la peine, l'angoisse. C'est pour soulager
des êtres humains qui souffrent qu'il a tout laissé
pour assumer son apostolat africain. Toute décision
qui maintient et accroît chez un être vivant et
conscient homme ou animal la souffrance ou l'angoisse
est une décision mauvaise. Voilà le véritable
critère, à notre avis, du respect de la vie.
Mais le conflit se situe encore sur un autre plan pour Schweitzer.
Il affecte sa foi, sa conception même de l'idée
de Dieu. Entre le Dieu de Darwin, créateur de l'univers,
imposant aux êtres l'implacable et impitoyable loi de
la sélection naturelle et le Dieu d'amour de Jésus,
il n'y a pour lui aucun compromis possible. Il se sent profondément
troublé par cette contradiction, et il n'est pas le
seul à en être troublé. Il se sent impuissant
à résoudre ce dilemme. Dans l'un de ses sermons
de Strasbourg, il s'écrie : « La nature
ne connaît pas de respect devant la vie. Les êtres
vivent aux dépens d'autres êtres. La nature les
oblige à commettre les pires cruautés. Regardez
l'araignée! La nature est belle et merveilleuse vue
du dehors, mais lire dans son livre nous remplit d'horreur.
Dieu est la force qui maintient tout l'univers. Mais pourquoi
le Dieu qui se révèle dans la nature est-il
la négation de tout ce que nous ressentons comme moral,
pourquoi est-il à la fois force qui construit rationnellement
la vie et force qui la détruit démentiellement?
Comment pourrions-nous concilier le Dieu créateur du
monde avec le Dieu d'amour, volonté de promouvoir le
bien ? »
La seule issue qu'il entrevoit pour lui-même est celle-ci :
« Nous sommes dans la vérité lorsque
nous ressentons de plus en plus profondément les conflits.
La bonne conscience est une invention du diable. »
Quittons maintenant ces cimes et tournons-nous vers les réalités
concrètes de notre vie quotidienne : au siècle
qui a vu léclosion du nazisme, à l'époque
de l'apartheid, des guerres du Vietnam et de l'Ulster,
au moment où s'entredéchirent les enfants d'Abraham,
il nous reste un long chemin à parcourir pour instaurer
sur terre l'ère de la fraternité universelle.
Il y a deux ans, en 1972, des Blancs en Colombie étaient
accusés d'avoir assassiné des Indiens. Devant
le tribunal de Bogota, ils ont fondé leur défense
sur l'affirmation suivante : nous ne savions pas que
tuer des Indiens constitue un délit. Si, malgré
tout, l'idée d'une solidarité humaine sur l'ensemble
de notre globe fait du chemin, si le mot de « mondialisme »
devient un mot à la mode, que penser, mes chers confrères,
de l'aggravation des souffrances causées dans une indifférence
quasi totale par l'élevage industriel moderne des animaux ?
L'homme a toujours fait subir des souffrances aux animaux,
il les met à mort pour se nourrir de leur chair. Mais,
alors qu'autrefois l'animal ne souffrait qu'au moment de sa
mise à mort (si l'on excepte les coutumes cruelles
de gavage des oies et de rejet à l'état vivant
de grenouilles amputées de leurs cuisses), aujourd'hui,
bien souvent, toute la vie de l'animal, de la naissance à
la mort, n'est qu'un martyre incessant. Afin d'accroître
le rendement en chair, on l'empêche de bouger en le
maintenant immobile dans une cage ou un box étroit.
Si vous désirez vous informer sur ce sujet, l'uvre
d'assistance aux bêtes d'abattoirs qui a son siège
à Paris, se fera un devoir de vous documenter. Je dois
ajouter que des témoignages dignes de foi nous apprennent
les souffrances souvent inutiles subies journellement par
des centaines d'animaux servant à des expériences
dans des laboratoires de recherche scientifique, médicale
et pharmacodynamique. Le décret du 15 février
1968 promulgué par le ministère de la Justice,
« réglementant les expériences ou
recherches scientifiques sur les animaux », est
resté lettre morte. Il n'a pas encore été
suivi d'arrêté d'application, et les inspecteurs
de la Société protectrice des animaux, habilités
à enquêter sur des particuliers qui maltraitent
des animaux, n'ont pas le droit de pénétrer
dans des laboratoires expérimentant sur des animaux.
*
* *
Si dans son discours de Paris de 1952, Schweitzer a traité
du problème de la morale de l'individu, il a voulu
dans son discours d'Oslo de 1954 aborder le problème
de l'éthique des nations et des peuples, le problème
de la guerre et de la paix. Ici aussi il s'appuie sur l'histoire.
Il rappelle l'effort d'Erasme de Rotterdam qui, dans sa Querela
pacis (Lamentation de la paix), parue en 1517,
a eu le premier le courage de combattre la guerre par des
arguments purement moraux. Il rappelle aussi que Sully, ministre
de Henri IV, a pour la première fois conçu
le plan d'une Société des nations douée
d'une puissance d'arbitrage, plan qui, développé
par l'abbé Castet de Saint-Pierre dans son Projet
de paix perpétuelle entre les souverains chrétiens,
devait inspirer Jean-Jacques Rousseau. Schweitzer affirme
par ailleurs son désaccord avec Kant qui, dans son
écrit De la paix perpétuelle, paru en
1795, a voulu écarter les raisons morales en faveur
de la paix pour fonder le droit international sur des motifs
purement pratiques.
Arrivant à l'époque actuelle et tout en déplorant
la faiblesse de la Société des Nations, Schweitzer
rend hommage à son uvre positive, et mentionne
la création, sur l'initiative de Nansen, du passeport
d'apatride qui, après 1944, a permis de régler
le sort d'un grand nombre de personnes déplacées.
Il met son espoir dans l'Organisation des Nations Unies.
Peut-être n'est-il pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse
et d'évoquer le témoignage de deux scientifiques
dont l'uvre relève du domaine des sciences physiques
pour Albert Einstein et du domaine des sciences de l'homme
pour Sigmund Freud.
En 1932, l'Institut international de coopération intellectuelle
procédant à une enquête sur l'origine
des guerres, s'adressa à Einstein et lui demanda son
avis. Celui-ci, sachant trop bien que la science du physicien
laissait sans réponse les interrogations des hommes
relatives à leur avenir, écrivit à Freud
dans l'espoir que son collègue et ami, ayant sondé
les profondeurs obscures de l'âme humaine, serait en
mesure de l'éclairer sur ce problème angoissant.
Freud lui répondit par une longue lettre (rééditée
en 1953 par l'Unesco) dans laquelle il déplorait que
la Société des nations ne disposât pas
du pouvoir de sanction et d'une force exécutive. Et
il concluait : « Tout ce qui renforce entre
les hommes les liens de communauté, tout ce qui favorise
des sentiments de solidarité doit aider à surmonter
les guerres. Le développement de la culture produit
des transformations psychiques profondes, crée entre
les hommes des liens affectifs. Et c'est en fin de compte
sur ces liens que repose l'édification de la société
humaine. »
Mais revenons à Schweitzer. Il remarque qu'en Europe,
la fusion des peuples a créé des liens permettant
de surmonter les nationalismes, sauf dans le Sud-Est de cette
Europe où certains peuples cohabitent sans fusionner,
ce qui ne leur permet pas de se laisser guider par les réalités
historiques et par la raison. Il ajoute : « Des germes
de conflits sont contenus dans toute nouvelle organisation
consécutive à une guerre, s'il n'est pas tenu
compte du donné historique et s'il n'est pas fait effort
vers une solution juste et objective des problèmes,
dans le sens de ce donné. Seule une telle solution
peut constituer une garantie de durée.
« La réalité historique est foulée
aux pieds si, deux peuples ayant des droits historiques concurrents
sur un même pays, on ne reconnaît que ceux de
l'un d'eux. Les titres que deux peuples peuvent faire valoir
dans les parties contestées de l'Europe pour la possession
d'un même territoire n'ont toujours qu'une valeur relative.
Tous deux en effet sont des immigrés de l'époque
historique. » Et il dit encore : « La
violation la plus flagrante du droit du donné historique,
et du droit humain tout court, consiste à enlever à
certains peuples leur droit sur la terre qu'ils habitent,
si bien qu'ils sont forcés de changer de lieu. »
Quand Schweitzer a prononcé ces paroles en 1954, il
pensait surtout aux déplacements massifs de populations
à la fin de la seconde guerre mondiale, mais les vérités
qu'il énonce ont sans aucun doute une portée
générale et une valeur permanente.
Schweitzer aborde ensuite la situation créée
par l'avènement des armes de destruction massive. On
sait qu'il est resté jusqu'à la fin de sa vie
un opposant résolu et radical à la fabrication
et à l'emploi de ces armes.
« L'homme, dit-il, est devenu un surhomme. Il est
un surhomme parce qu'il commande, grâce aux conquêtes
de la science et de la technique, aux forces latentes dans
la nature et qu'il peut les mettre à son service. Mais
le surhomme souffre d'une imperfection funeste de son esprit.
Il ne s'est pas élevé au niveau de la raison
surhumaine qui devrait correspondre à la possession
d'une force surhumaine. Il en aurait besoin pour mettre en
uvre cette énorme puissance uniquement à
des fins raisonnables et utiles, et non destructrices et meurtrières.
Pour cette raison, les conquêtes de la science et de
la technique devinrent funestes plutôt que profitables
pour lui... »
« En nous résignant sans résistance
à notre sort, nous nous rendons coupables d'inhumanité.
Ce qui importe, c'est de reconnaître, tous ensemble,
que nous sommes coupables d'inhumanité. Cette horreur
doit nous arracher à notre torpeur, tendre nos volontés
et nos espoirs vers l'avènement d'une ère dans
laquelle la guerre ne sera plus. »
« L'idée que le règne de la paix
doit venir un jour, on s'est plu à la considérer
comme une utopie. Mais aujourd'hui la situation est telle
qu'elle doit devenir réalité d'une manière
ou d'une autre ; sinon l'humanité périra. »
Schweitzer sait que l'humanité est au bord de l'abîme,
mais il ne désespère pas. Car il croit en la
force de l'esprit. Je le cite encore : « L'esprit
peut-il réaliser effectivement ce que dans notre détresse
nous sommes obligés d'attendre de lui ? Il ne
faut pas sous-estimer sa force. Car c'est lui qui se manifeste
à travers l'histoire de l'humanité. C'est lui
qui a créé cet humanitarisme qui est à
l'origine de tout progrès vers une forme d'existence
supérieure. Animés par l'humanitarisme, nous
sommes fidèles à nous-mêmes... »
« La seule originalité que je réclame
pour moi, c'est qu'en moi cette vérité s'accompagne
de la certitude, née de la pensée, que l'esprit
est capable, à notre époque, de créer
une nouvelle mentalité, une mentalité éthique. »
Cette grande voix s'est tue et, depuis vingt ans, le monde
a continué à évoluer. Sans doute la guerre
froide entre l'Est et l'Ouest a-t-elle fait place à
la coexistence pacifique, mais la méfiance et la peur
continuent à régner. L'escalade des armes nucléaires
se poursuit à un rythme accéléré.
Aux Etats-Unis, chaque journée voit naître trois
nouvelles bombes à hydrogène, chacune cent fois
plus meurtrière que la bombe d'Hiroshima. Chaque fusée
intercontinentale est dotée de têtes multiples
rendant la parade impossible. La Russie soviétique
en fait tout autant. En même temps, le monde sous-développé
si l'on excepte les pays producteurs de pétrole
s'enfonce de plus en plus dans la misère et
la faim. La famine sévit au Sahel et au Bangladesh
et, si rien n'est changé dans l'évolution actuelle
du monde, les estimations les plus sérieuses et les
plus récentes du club de Rome nous apprennent que dans
le demi-siècle qui vient, un demi-milliard d'enfants
mourront de faim. L'agribusiness qui, par le truchement
des sociétés multinationales, se substitue à
l'agriculture, même dans le tiers-monde, par la mécanisation
poussée qu'il instaure, élimine et refoule les
travailleurs manuels. Ainsi croît de jour en jour l'armée
des « marginaux », de ceux pour qui
il n'y a sur cette terre ni travail ni nourriture. On leur
demande seulement de mourir tranquillement, sans gêner
les autres. Mais les millions de désespérés
deviendront des desperados et se révolteront.
Alors les nations industrialisées, qui ne veulent connaître
le tiers-monde que pour l'exploiter, seront prises de panique,
alors les armes nucléaires serviront enfin à
quelque chose! Voilà l'avenir qui attend les hommes
si nous continuons à ignorer le cri d'alarme de Schweitzer.
Et cependant techniquement, si nous arrivions à freiner
la folie nucléaire, si nous arrivions à convertir
l'effort pour fabriquer des engins de destruction en effort
pour promouvoir la vie, le tiers-monde, et avec lui le monde
tout court, pourrait être sauvé.
Il y a une soixantaine d'années, à une époque
où le mot de « tiers-monde »
n'avait pas encore été forgé, un homme
qui avait devant lui un brillant avenir d'universitaire, est
parti seul se mettre au service de ses frères inconnus
et déshérités, pour soulager leur misère.
D'autres l'ont suivi. Des initiatives personnelles, des uvres
privées ont suscité une aide efficace, mais
en face des immenses besoins, ce ne sont que ce que Schweitzer
a appelé des « gouttes d'eau ».
Le problème de l'avenir du tiers-monde sur lequel Schweitzer
a attiré l'attention de ses contemporains est, à
l'heure présente, d'une brûlante actualité.
Il ne peut être résolu qu'à l'échelle
des gouvernements. Seul un changement radical du comportement
des nations nanties à l'égard des nations pauvres
peut empêcher l'apocalypse vers laquelle se précipite
l'humanité. Espérons qu'avant qu'il ne soit
trop tard, la voix d'Albert Schweitzer sera entendue.
La théologie et la musicolgie
d'Albert Schweitzer
COMMUNICATION
par
M. LE PASTEUR GEORGES MARCHAL
Le grand honneur que vous me faites est aussi, pour moi, un
privilège : celui d'évoquer un homme que
j'ai connu, aimé et dont l'uvre multiforme m'a
procuré les joies austères, mais enrichissantes
de l'esprit.
A l'occasion du centième anniversaire de sa naissance,
en 1875, vous avez bien voulu me demander une évocation
de la vie laborieuse d'Albert Schweitzer : je dis bien
une évocation, car, dans le temps, même généreux,
que vous m'accordez, il n'est pas possible de descendre dans
le détail. D'autant que la pensée religieuse
et la musicologie constituent des domaines immenses et fort
techniques si, du moins, on veut bien les étudier d'un
peu près. En me confiant l'exposé général
de ces deux thèmes, vous voudrez bien en excuser les
manifestes insuffisances.
Comme presque tous les gens célèbres, Schweitzer
est mal connu. Statufié, au propre et au figuré,
de son vivant, son nom est prononcé comme celui d'un
bienfaiteur de l'humanité. Il a pris place dans une
sorte de « légende dorée »,
celle-là même où l'Histoire situe ses
« hommes représentatifs », ceux
qui définissent l'idéal lointain des sociétés,
leur rêve, leur élan un peu chimérique,
leur aspiration à des valeurs mal définies,
mais ornementales et quasi sacrées.
Ce sentiment n'est pas faux ; il a sa vérité,
une vérité de vitrail. Il faut garder les vitraux,
et ne pas ressembler aux soldats de Cromwell qui, à
coups de crosse, cassaient les vitraux des cathédrales
en croyant, par le biais de l'iconoclasme, restaurer un culte
en esprit et en vérité !
Toutefois, la légende ne doit pas faire oublier l'histoire.
Elle en est le parfum. Elle n'en est ni les racines, ni la
tige, ni la fleur. Avant d'être un symbole, d'ailleurs
pleinement légitime, Schweitzer est, en fait, d'une
rare densité (Robert MINDER, Etudes
et témoignages, Bruxelles, La main jetée,
1951, p. 37-53.), d'un vivant réalisme. Quand
on est à la fois pasteur, médecin, philosophe,
théologien, musicologue, organiste, sociologue et quand
on est excellemment tout cela, on a droit à être
pris au sérieux par tous ceux qui pensent et qui peinent.
Connaître Schweitzer, c'est le connaître dans
les divers aspects de sa personne et de son uvre afin
de se mettre, même modestement, au bénéfice
de son rayonnement.
Seulement, le pluralisme schweitzérien rend cette tâche
difficile. Il vaut la peine de la tenter ici, en s'en tenant
évidemment à quelques grands aspects.
Schweitzer était déjà très connu
des spécialistes, théologiens et musiciens,
quand, en 1913, il quitta l'Europe pour fonder, au Gabon,
à Lambaréné, un hôpital destiné
à soulager les immenses disgrâces physiques et
morales au sein desquelles les indigènes menaient leur
misérable vie. Bien adapté aux conditions ethniques,
psychologiques et religieuses des habitants de la forêt
vierge ce « village-missionnaire-hôpital »
a joué un rôle inestimable. C'est d'ailleurs
cet hôpital qui a rendu célèbre Schweitzer,
bien que celui-ci, qui avait fui l'Europe et les honneurs,
eût toujours travaillé dans la modestie et le
silence. Mais les honneurs sont venus à lui, jusqu'à
ce « Prix Nobel de la Paix » qui, en
1952, sans qu'il l'eût le moindrement cherché,
vint, sinon couronner, mais consacrer l'uvre de ce grand
laborieux. On sait qu'il mourut à Lambaréné,
âgé de quatre-vingt-dix ans (1875-1965).
*
* *
C'est au ministère pastoral et au professorat de
théologie que Schweitzer a consacré la première
partie de sa vie. Fils de pasteur lui-même, il exerça
ses activités à Gunsbach (Haut-Rhin) et à
Strasbourg.
Il est donc tout indiqué d'exposer d'abord la pensée
d'Albert Schweitzer quant à la religion et à
la morale. La pensée, retenons ce mot. Schweitzer a
toujours cru que la raison, l'intelligence avaient leur place
essentielle dans la religion. Il ne s'agit pas ici d'un « rationalisme »
étroit et desséchant, qui mutile la réalité,
mais de l'exercice normal de toutes nos facultés mentales.
Il faut, avait dit le Christ, « aimer Dieu de toute
notre pensée ». La théologie de Schweitzer
était donc ouverte : elle évitait aussi
bien la mythologie religieuse que l'escalade métaphysique
(Ma vie et ma pensée,
Paris, Club des Editeurs, 1960, p. 213 : Vers un nouveau
rationalisme.)
Schweitzer appartenait à la tendance « libérale
» du Protestantisme. Pour lui, le Libéralisme
consistait, d'une part, dans la récusation de l'autoritarisme
ecclésiastique, de l'autre, dans l'effort de dégager
l'esprit de la lettre. Les formulations doctrinales ont, en
effet, une temporalité; autrement dit, elles reflètent
les conceptions philosophiques, sociales, scientifiques, du
temps où elles ont été élaborées.
Les grands dogmes en portent la marque. Mais ce n'est pas
une raison pour leur signifier leur congé. Ces « vases
d'argile », pour parler comme l'apôtre Paul,
portent un « trésor ». Schweitzer,
très respectueux des expériences spirituelles
du passé et des traditions séculaires, a voulu
en saisir l'âme intime, la signification permanente,
au-delà de leur expression souvent vieillie. « Spiritualiser
n'est pas volatiliser. » Rechercher, au-delà
de ce que les dogmes disent, ce qu'ils veulent dire, ne relève
ni d'un rationalisme sec, ni d'un sentimentalisme vague. Au
contraire, c'est la vie qu'on y découvre, avec ses
paradoxes, ses misères, ses grandeurs.
A cet égard, le message religieux de Schweitzer est
singulièrement actuel. L'immense effort théologique
de notre époque montre bien qu'on ne sauvegarde pas
un héritage en se crispant sur lui. Les problèmes
du mythe, de la communication, de l'environnement humain,
tant sur le plan doctrinal que sur celui des structures sociologiques,
exigent une intelligente audace, une chaleureuse générosité.
Profondément réaliste, mais sachant bien que
le réel ne doit pas être « chosifié »,
limité à la tyrannie du rendement et à
la surface des apparences, Schweitzer a cru à l'Esprit.
Son témoignage ne saurait être suspect ;
rompu aux disciplines de l'exégèse, à
la rigueur de l'enquête et de la pratique médicale
comme aux exigences sévères de la technique
de l'orgue ; d'autre part, immergé à plein
dans la vie quotidienne, celle de la paroisse protestante
de Saint-Nicolas, à Strasbourg, ou celle, impitoyable,
de la forêt vierge au Gabon, Schweitzer ne pouvait se
faire d'illusions en quelque domaine que ce fût.
*
* *
Les points particuliers de la théologie sur lesquels
Schweitzer porta son attention furent la nature de la connaissance
religieuse, le christianisme primitif, avec ses grands travaux
sur Jésus et sur l'apôtre Paul, l'éthique
qui en découle et enfin le genre de civilisation qu'on
est en droit d'en attendre.
Et d'abord qu'est-ce que connaître ? Pour Schweitzer,
connaître, c'est finalement savoir ignorer, c'est savoir
pourquoi on ne peut pas savoir. Il rejoint ici cette docta
ignorantia, cette docte ignorance des mystiques rhénans
du XIVe siècle, qu'il connaissait si bien. Mais cette
attitude ne doit pas conduire au scepticisme, au sens où
Aenésidème ou Pyrrhon l'entendaient ( V.
BROCHARD, Les sceptiques grecs, Paris, 1887.).
Si l'on ne peut connaître tout, au sens absolu, des
éléments de connaissance nous demeurent accessibles.
Le critère de la vérité se manifestera
dans l'acte. Est vrai ce qui réussit. Schweitzer
n'ignorait pas l'élément de pragmatisme que
recèle cette formule, élevée par William
James à la hauteur d'un dogme. Cependant, sur le plan
de l'être où nous sommes, elle est d'un grand
secours. De façon très lucide, Schweitzer avait
rejeté le cogito cartésien. Il le critique,
un peu comme fait Husserl, en lui reprochant de ne pas révéler
l'existence et la finalité de la pensée. Penser
signifie toujours penser quelque chose et on note là
une préfiguration de l'existentialisme. Schweitzer
craignait les maléfices de la spéculation. N'oublions
pas, en effet, que spéculation vient du latin speculum
qui signifie le miroir. Or, qui donc oserait avancer que le
miroir n'est pas déjà, en nous-mêmes,
une interprétation et que l'image qu'il donne du réel
ne soit une image superficielle ? Speculator,
en latin, signifie l'« espion ». On
peut admettre que l'espionnage ne soit pas le meilleur moyen
de connaître...
N'oublions pas non plus que Schweitzer avait débuté
par des travaux sur le kantisme, donc sur l'insuffisance de
la raison pure. Kant fut le premier maître du « soupçon ».
Mais attention ! Schweitzer a toujours recommandé
la démarche intellectuelle et le respect de la raison.
Cela pour deux motifs. Le premier, c'est qu'on doit à
la raison d'admirables succès, le second, c'est que
la raison, qui opère sa propre critique, circonscrit
par là même son domaine, ses bornes. D'où
cette formule : « La raison n'est pas rationaliste. »
Par voie de conséquence, elle doit admettre d'autres
approches de l'Etre, telles que le sentiment, l'intuition,
l'esthétique, et, si l'on est croyant, la révélation.
Au sujet de ce dernier mot, constatons que le concept de révélation
fait partie de la vie la plus laïque. Que saurions-nous
si l'acquit des siècles ne nous était révélé ?
Une bibliothèque, même modeste, nous met au bénéfice
des génies prodigieux qui ont interprété
le monde avant nous. Je ne suis point allé au Guatemala,
mais je crois qu'il existe, parce que d'autres que moi y sont
allés, me l'ont dit. Que la bataille de Poitiers ait
eu lieu en 732 ne m'est révélé que par
des textes, dont les originaux eux-mêmes, sont souvent
insaisissables. Une sorte d'cuménicité
des consciences nous permet sans cesse d'emprunter à
autrui des éléments essentiels de notre vie.
Selon le titre du beau livre de Mgr Nédoncelle, il
existe une « réciprocité des consciences ».
La connaissance c'est, au bon sens du mot, un « syndrome »,
un chaleureux consensus des valeurs (Mgr M.
NEDONCELLE, La réciprocité des consciences,
1942.).
*
* *
C'est dans cet esprit que Schweitzer a abordé les
grands problèmes du christianisme primitif. Ça
s'est passé sous Ponce Pilate. Le christianisme doit
donc être étudié d'abord en tant qu'histoire.
Que s'est-il vraiment passé ? Qu'a dit Jésus
de Nazareth ? Comment distinguer dans les Evangiles,
l'Evangelium Christi de lEvangelium de Christo,
celui de la toute première communauté. Par suite,
cette communauté ecclésiale, qui s'est constituée
après lui, s'est-elle bien constituée d'après
lui? Lui a-t-elle été fidèle ? Un
peu plus tard, les dogmes fondamentaux de Nicée, Chalcedoine
et Constantinople car c'est en Orient et non en Occident
que c'est élaborée la dogmatique chrétienne
les dogmes, dis-je, formulés dans le cadre de
l'ontologie grecque du IIe au Ve siècles, sont-ils
vraiment conformes à l'hébraïsme primitif
de Jésus ?
Schweitzer a examiné ces problèmes si complexes.
Comme je l'ai indiqué, il a distingué dans cet
immense patrimoine théologique, l'esprit de la lettre.
Mais c'est surtout les bases, les fondements qui ont retenu
son attention, c'est-à-dire l'exégèse
du Nouveau Testament. Il y a consacré, parmi d'autres
publications, deux énormes volumes : le premier
intitulé Histoire des recherches sur la vie de Jésus,
paru en 1906 et complété en 1913, le second,
La mystique de l'apôtre Paul, paru en 1930 et
dont j'ai eu l'honneur de présenter au public français
la traduction en 1962.
Impossible vraiment de donner, ne fût-ce qu'un résumé,
de ces vastes ensembles. Disons seulement qu'ils ont fait
époque, ont largement renouvelé l'histoire des
origines chrétiennes et restent actuels du fait qu'ils
ont été en avance sur leur temps et ont fourni
des éléments capitaux sur lesquels les spécialistes
travaillent aujourd'hui.
Schweitzer est le « chef » de ce que
l'on appelle l'Ecole de l'eschatologie conséquante.
Il s'agit, vous le savez, de la notion si courante dans le
Nouveau Testament, du « Royaume de Dieu ».
A la suite lointaine de l'orientaliste Reimarus,
dont l'illustre Lessing, avait au XVIIIe siècle publié
les Fragments de Wolfenbüttel, Schweitzer a définitivement
établi que le Royaume de Dieu était eschatologique.
Sur ce point, et puisque Schweitzer a été l'un
des vôtres, je n'ai rien à vous apprendre. Aussi
bien Oscar Cullmann, orfèvre en la matière,
est parmi vous. Rappelons simplement que l'eschatologie est
l'ensemble des croyances concernant les fins dernières
de l'homme et du monde. Or, ces fins dernières, Jésus
et la première génération chrétienne
ne les ont pas reléguées dans un avenir vague
et lointain. Ils ont cru que, d'un jour à l'autre,
à l'intérieur de leur génération,
le Royaume de Dieu allait se réaliser de façon
à la fois cosmique et spirituelle. Il allait être
inauguré par Jésus lui-même dont la parousie
glorieuse ferait toutes choses nouvelles. Les textes, ici,
abondent.
Or, le monde s'obstina à durer. Jésus s'était-il
donc trompé ? Reimarus le pensait. Il estimait
que, par suite, l'idéal chrétien était
périmé, se perdait dans le fantastique, dans
les nébuleuses apocalyptiques de la théologie
du bas-judaïsme. D'où une morale de fin des temps,
impraticable, provisoire, une morale d'intérim, faite
pour des anges et non pour des hommes. Pour désigner
tous ces textes bibliques, étranges, surchauffés,
excessifs, Charles Maureas les qualifiait la formule
fait image de « turbulentes écritures
orientales ».
Schweitzer n'éluda pas la difficulté, sérieuse.
Il la souligna même, montra que les nombreuses Vies
de Jésus du XIXe siècle, en gommant l'eschatologie,
avaient dédramatisé l'Evangile, l'avaient dépouillé
de son caractère héroïque et exigeant,
pour le transformer en un très digne moralisme universitaire
je parle de l'Université que Schweitzer avait
sous les yeux...
Mais Schweitzer situa bien le problème et y apporta
quelques observations capitales.
Premièrement, il nota qu'il fallait distinguer entre
la perspective du Royaume de Dieu et son contenu ( Ma
vie et ma pensée, Paris,
Club des éditeurs, 1960, p. 50-56.)
Une remarque générale, dit-il, s'impose :
si la doctrine de Jésus n'avait été bonne
que pour une société de fin du monde, il y a
longtemps qu'elle dormirait dans l'oubli. Le brutal démenti
des faits, c'est-à-dire la permanence du monde, eût
porté au Christianisme naissant un coup mortel. En
fait, l'eschatologie est un emprunt spontané aux idées
du temps. Jésus ne se serait pas distingué de
tous ses contemporains messianiques qui croyaient à
la fin du monde et, avec eux, il eût été
entraîné dans l'oubli.
L'histoire de l'Eglise primitive nous en fournit une indication
précieuse. Jamais l'Eglise naissante, non plus que
les Apologistes des IIe et IIIe siècles, n'ont le besoin
de justifier et d'excuser l'« erreur »
du Christ. Les chrétiens n'en éprouvèrent
aucune gêne. En ce qui concerne leurs adversaires, ils
n'eurent à répondre à aucune attaque.
Ce dernier fait est d'une immense portée. On peut être
assuré que ni Celse, l'ennemi-né du christianisme,
ni Porphyre, ni Julien dit l'Apostat, ni la polémique
du Talmud ne se fussent privés d'un argument de ce
poids. Aucune réaction ayant pour but de justifier
Jésus ne peut être relevée. A cet égard,
l'irremplaçable livre de Pierre de Labriolle, intitulé
La réaction païenne, sur la polémique
antichrétienne du Ier au VIe siècle, est amplement
révélateur (Paris, L'Artisan
du Livre, 1942, 519 p.).
L'eschatologie, note Schweitzer, c'est la transfiguration
du monde. Aujourd'hui, le contenu spirituel de cette transfiguration
demeure : elle consiste à croire à des valeurs
susceptibles de nous changer et de changer le monde. C'est
sans doute un programme ambitieux. Mais n'est-ce pas là
le programme de toute morale et de toute spiritualité ?
En second lieu, Schweitzer remarque que certains textes gênants,
sur l'indifférence à l'argent, au mariage, au
pouvoir sociologique et à toute vie sociale, s'expliquent
par l'imminence de la parousie. Ces textes, en quelque sorte
« conjoncturels », outre qu'ils demeurent
comme de vibrants appels, n'ont nullement bloqué les
autres textes, non plus que le développement de la
spiritualité chrétienne dans le sens de l'universalisme.
Enfin, Schweitzer souligne le fait que l'eschatologie doit
imprimer à la morale le caractère héroïque
et immédiat de l'engagement, sauf à faire
de la morale un ensemble très recommandable, mais assez
vague, de vux pieux.
Au reste et ce fait a été bien dégagé
par Fernand Ménégoz chacun de nous est
toujours en situation eschatologique, je veux dire l'heure
imprévisible de notre mort, aujourd'hui, demain
(Le
christianisme, vie nouvelle, Paris,
P.U.F., 1943.)
*
* *
Une autre idée féconde, et qui a largement
gagné du terrain, consiste à expliquer la formation
première des dogmes non pas par lhellénisation
du christianisme, comme le pensait Ernest Havet (Le christianisme
et ses origines, 1884), mais par sa déseschatologisation
organique et spontanée. On doit consulter sur cet aspect
les grands travaux de Martin Werner, de Fritz Buri, de Henri
Babel et de U. Neuenschwander. Une ample littérature
présente, ce sujet, tout à la fois hommages
et critiques. Il suffit de nommer ici Bultmann, Conzelmann
(Die Mitte der Zeit, 1954), Dodd (The Parables of
the Kingdom, 1936), Robinson (Jesus and his coming,
1957), Kümmel, Michaëlis (1942) et surtout Grässer
(1957) et les remarques très restrictives de Cullmann
faites à ce livre (Theologische Literaturzeitung,
1958) (Cf. : P. PRIGENT, L'Eschatologie
dans le Nouveau Testament, in : Eglise et Théologie,
Paris, 1959).
*
* *
La « mystique-éthique » de
Schweitzer et sa sociologie découlent de sa pensée
religieuse. La temporalité des dogmes, leur Sitz im
Leben d'une époque déterminée n'évacue
pas leurs conséquences profondes. Spiritualiser n'est
pas volatiliser, répétons-le.
On sait que l'éthique de Schweitzer se résume
dans la formule bien connue du « Respect de la
Vie ».
On a pu critiquer ce fondement, en signaler l'apparente ambiguïté
(pour sauver l'oiseau, il faut tuer le chat ; le monde
est un tube digestif). Schweitzer en était parfaitement
conscient. Il savait bien que ce principe ne pouvait être
une abstraction métaphysique, ni une panacée
sur le plan des actions. Il disait aussi que cette formule
ne rendait guère un son éclatant, mais devait
jouer le rôle d'une inspiration, être la source
de scrupules et l'aiguillon d'une bonté réparatrice.
Qui donc, aujourd'hui, face à la civilisation des déchets,
à celle d'une accablante puissance technique, face
au fait passé et peut-être futur des grands massacres,
en méconnaîtrait la grandeur ?
L'homme d'aujourd'hui a besoin d'une lumière, mais
aussi d'une chaleur. Il a besoin de beaucoup de sagesse, mais
aussi d'enthousiasme. Il sait les bienfaits qu'il doit aux
sciences, il en mesure aussi les risques insensés.
En d'autres termes, il s'interroge sur le sens de son destin.
On objectera que c'est une vieille histoire, mise en paragraphes
dans les manuels. C'est vrai. Mais on ne voit pas pourquoi
l'homme cesserait de s'interroger là-dessus. D'autant
que le développement, somme toute récent et
jusqu'ici bénéfique, de la civilisation industrielle
connaît présentement une crise, une mise en question.
Il faudra bien que la science, si elle veut rester au service
de l'homme, corrige sa trajectoire. Le pourra-t-elle vraiment?
C'est probable. Le voudra-t-elle vraiment ? C'est moins
sûr. Elle ne sera réellement en mesure de le
faire qu'en ajoutant à l'instinct de conservation de
l'espèce des valeurs spirituelles et morales :
Schweitzer disait, une « mystique éthique ».
Rendant hommage à la mystique hindoue de l'identité,
dans son gros livre Les grands penseurs de l'Inde,
il l'a pourtant distinguée de la mystique personnaliste
de la tradition biblique, qui dégage vivement l'homme
du Grand Tout (Les grands penseurs de l'Inde,
Paris, Payot, 1936, 238 p.).
*
* *
Schweitzer s'est beaucoup occupé des régulations
qui doivent intervenir entre la morale et la société.
A consulter là-dessus son livre Civilisation et
éthique (1923). Interrogé souvent sur le
sens de l'histoire et le devenir des sociétés,
Schweitzer a toujours répondu que ce sens n'était
pas donné une fois pour toutes, que ce soit dans les
catégories de l'optimisme ou du pessimisme. Le processus
historique n'est pas extérieur à l'homme. Conditionné,
assurément, par son milieu social et, tout d'abord,
par la nature humaine, l'homme a pour mission de qualifier
les déterminismes, de leur donner une âme. L'ingénieur
qui construit un pont le fait en fonction de déterminations
précises (résistance des matériaux, investissements,
etc.), mais le pont ne se construit pas tout seul. Les pierres
des cathédrales étaient données, elles
étaient là, en tas; mais la cathédrale
requérait l'intelligence et l'amour pour être
édifiée. Au fond, la liberté fait partie
du déterminisme.
La mystique et la morale s'inscrivent donc en faux contre
la dialectique hégélienne, pour qui le réel
se développe inéluctablement, l'homme n'en étant
que l'exécutant inconscient. Des données toutes
modernes ont été annoncées par Schweitzer.
Dès 1913, il alerta l'opinion mondiale sur le problème
posé par la misère grandissante des pays sous-développés,
ceux que l'on appelle maintenant « le tiers-monde ».
Cinquante ans avant les mouvements d'émancipation africains,
il établit une charte du « Droit des Africains »
et, devançant les économistes les plus avertis,
prophétisa que le développement africain passait
par celui de l'agriculture, modernisée.
En même temps, il rendit l'humanité tout entière
attentive aux dangers qui pesaient sur son avenir par suite
de la dégradation accélérée de
la nature qu'entraînerait une croissance matérielle
aveugle. Il n'aurait certainement pas partagé l'optimisme
de Pauwels quant à l'innocence de l'écologie
(L. PAUWELS, Ce que je crois, Paris,
Grasset, 1974.).
On dira peut-être que l'humanité trouvera bien
le moyen de se tirer d'affaire. On peut faire valoir en ce
sens des arguments, mais on peut faire valoir aussi des arguments
en sens contraire et, devant le monde tel qu'il est, il n'y
a vraiment pas de quoi pavoiser.
Quant au problème du mal lui-même, Schweitzer
disait que Dieu seul pouvait juger Dieu. On me permettra d'ajouter
qu'en ses diverses activités, Schweitzer est toujours
resté christocentrique et pasteur. Le culte quotidien
qu'il célébrait là-bas, si loin, si loin
de nous, nous était pourtant si proche... Il connaissait
cette parole paradoxale de sainte Thérèse d'Avila,
peu suspecte de ne pas croire en Dieu : « La
vie est une farce mal réglée, une nuit à
passer dans une mauvaise auberge. » L'humour alsacien
rejoint ici la part du « divertissement » que
les grands mystiques se sont toujours permis.
*
* *
Il me reste à évoquer mais c'est plutôt
un beau reste l'aspect musical de son uvre. Schweitzer
avait trouvé dans son berceau une Bible et les chorals
luthériens. C'est ici le symbole de la contribution
novatrice qu'il apporta à la musique de Bach et à
l'orgue. Son célèbre livre, Bach, le musicien
poète, composé à la demande du grand
organiste parisien Ch. M. Widor (1905), a complètement
renouvelé la compréhension et l'interprétation
des uvres de Bach. Le texte français original
compte 455 pages, le texte allemand 828 pages, le texte
anglais, en deux volumes, près de mille.
Avant Schweitzer, on avait tendance à jouer Bach beaucoup
trop vite et de façon beaucoup trop mécanique.
L'uvre perdait son mystère, sa poésie,
son sens même. Connaissant admirablement l'arrière-fond
de la liturgie protestante luthérienne du XVIe au XVIIIe
siècles, dans laquelle Bach avait largement puisé,
il savait mieux que quiconque comment tel ou tel morceau devait
être exécuté, l'intention que Bach y avait
mise, évitant ainsi de très fâcheux contresens.
Ce fut pour Widor et pour la grande école d'orgue
française une révélation. Outre
le livre fondamental dont nous venons de parler, la rencontre
Widor-Schweitzer donna naissance à l'édition
de base publiée par Schirmer, à New York :
chaque uvre était précédée
d'une notice technique, artistique et spirituelle, permettant
ainsi à l'organiste de jouer Bach sans infidélité.
Cet énorme travail parmi tant d'autres !
fut achevé par un disciple et ami de Schweitzer,
Nies-Berger, en ce qui concerne les chorals.
Schweitzer aimait aussi interpréter les uvres
de Mendelssohn, Franck, Widor et Sains-Saëns (Symphonie
avec orgue). En qualité d'organiste de la « Société
Bach », il fit rayonner partout l'uvre du
Cantor. N'oublions pas que Schweitzer fut un organiste international.
Ses récitals prenaient l'allure d'un apostolat. Il
insista surtout sur le phrasé, trop sacrifié
par certains organistes, le phrasé étant la
conciliation entre le staccato (notes piquées)
et le legato (notes unies). Il s'en dégage donc
une indéniable musicalité.
Schweitzer était également expert dans la facture
d'orgue. Il donna, en 1909, un irremplaçable ouvrage
Règles internationales pour la construction d'un
orgue, qui fait autorité. Nous ne pouvons insister
sur cet aspect trop technique de l'uvre de Schweitzer,
mais nous y voyons, une fois de plus, l'incroyable pluralité
de ses dons.
Disons simplement que son idéal était celui
de ce que l'on appelle maintenant l'orgue « néo-classique »
(Saint-Sulpice, Notre-Dame, par exemple) qui ajoute à
l'orgue classique de Bach les perfectionnements apportés
par le XIXe siècle (Cavaillé-Coll). De la sorte,
on peut tout jouer sur le même instrument, depuis les
précurseurs de Bach jusqu'aux modernes, en passant
par les romantiques. Cela ne va pas sans controverses diverses,
mais nous croyons que Schweitzer, comme Widor, Dupré,
Vierne, L. de Saint-Martin, était dans le vrai (Ch.
JOY, Music in the life of A. Schweitzer, Boston, Beacon
Press, 1951, 320 p.).
L'orgue, on le sait, comprend trois familles de jeux : les
fonds, les anches et les mixtures. Schweitzer voulait seulement
qu'on ajoutât à l'orgue symphonique moderne les
claires mixtures classiques, les mixtures rendant les harmoniques
des fondamentales. Et puis, que de jolis noms de registres :
voix céleste, viole de gambe, unda maris, dulciane,
larigot, nazard, piccolo, régal, musette, plein-jeu !
Plein-jeu... C'est bien le registre sur lequel Schweitzer
écrivit sa longue et noble vie (Marcel
Dupré raconte..., Paris,
éd. Bornemann, 1972, p. 71-74.).
Il racontait ceci : « Quand je suis arrivé
à Lambaréné il y avait un instituteur
qui s'appelait Ojimbo, ce qui signifie la mélodie.
Rarement beau nom fut mieux porté que par cet homme
intelligent, bon et modeste. »
C'est cela : ne pas oublier la mélodie dans le
rude train des choses de ce monde. Personnalité puissante,
robuste, mais infiniment disponible, Schweitzer est certainement
l'un de ces « hommes » dont la connaissance
et l'exemple nous aident à mieux comprendre les sévères
exigences de l'esprit comme aussi la poésie du devoir.
C'est pourquoi l'amour de la Vérité ne doit
jamais nous faire oublier la Vérité de l'Amour.
Albert Schweitzer, médecin colonial
COMMUNICATION
par
M. LUC DURAND-RÉVILLE,
Correspondant de l'Académie
Rares, en fin de compte, sont les êtres qui ont
le pouvoir d'être présents et peu nombreux sont
les hommes dont on ne précède pas le nom, dans
la conversation courante, du mot « Monsieur »...
ou d'un titre professionnel ou universitaire. Nous disions
de lui et nous disons toujours, de notre grand ami
de Lambaréné « Schweitzer »
ou « Albert Schweitzer ». Et par-delà
la mort qui nous l'enleva il y aura dix ans au mois de septembre
prochain, il reste pour ceux qui l'ont connu, aimé,
aidé et admiré, exceptionnellement « présent »...
ne serait-ce que par la lumière, dans laquelle nous
sommes toujours, de son clair regard, demeuré jusqu'à
la fin si jeune à travers les paupières alourdies
du beau vieillard !
Mais je suis déterminé, devant ses confrères
de l'Académie, à ne pas me laisser aller à
l'entraînement naturel d'une affection très vive
et d'une profonde admiration pour l'homme que Dieu m'a donné
le privilège de connaître et d'aimer jusqu'à
un âge exceptionnellement avancé.
Albert Schweitzer était un homme, en tout cas, d'une
stature morale telle qu'elle ne pouvait pas ne pas lui valoir
beaucoup d'incompréhensions et un grand nombre d'inimitiés.
Son exemple gênait... et gênait d'autant plus
qu'il ne prétendait pas en être un. Son désintéressement
devenait encombrant. Les exigences morales de ses convictions,
la vigueur et la sincérité avec lesquelles il
observait les unes et mettait les autres en uvre...
n'ont pas laissé de susciter la critique ce
qui n'est que naturel mais d'engendrer aussi la mauvaise
foi... ce qui n'est jamais tolérable.
Le « grand docteur » comme l'appelaient
ses amis gabonais, était de ceux qu'il faut se donner
du mal pour connaître. Il est remarquable que ses détracteurs
se soient contentés de le furtivement côtoyer,
avec larrière-pensée préconçue
de se donner l'originalité de suggérer le scandale
dont l'exploitation est, on le sait, lucrative en proportion
de la notoriété.
Comme il ne s'agit pas aujourd'hui de raconter la vie de l'homme
exceptionnel que j'ai, un jour, rencontré sur ma route,
le plus suggestif n'est-il pas de dire ici, d'abord, les circonstances
pittoresques de cette rencontre ?
Des amis parisiens, avant mon premier départ
il y a de cela bien longtemps pour les rives de l'Ogooué,
m'avaient dit : « Ah ! puisque vous partez
pour le Gabon, ne manquez pas à rencontrer un personnage
extraordinaire qui vit quelque part de ce côté,
un homme qui d'ailleurs a eu des histoires (et l'on évoquait
sans doute celle de son incarcération de 1917, parce
que, du fait qu'il était né en Alsace, à
l'époque allemande, on avait trouvé bon, à
la déclaration de guerre, de le traiter comme un national
ennemi). C'est un homme curieux, me disait-on encore, avec
de bons et de mauvais côtés, en tout cas, vous
verrez, il vaut la peine d'être connu : c'est un
homme pas comme les autres. » Et j'avais mis
cette recommandation dans mon bagage : toujours curieux
des choses et des êtres nouveaux, je ne voulais pas
faillir à faire la découverte, avec tant d'hommes
et tant d'autres choses, de cet homme dont on me disait qu'il
« n'était pas comme les autres ».
Quelques semaines après, j'avais, en vingt-cinq ou
vingt-six heures de pinasse, remonté l'Ogooué
de Port-Gentil jusqu'à Lambaréné où
m'appelait le travail dont j'étais chargé. Il
était trois heures du matin. Dans le silence de la
nuit, nous partîmes pour remonter le fleuve encore jusqu'à
l'hôpital du « grand docteur ».
Au silence de la nuit succédait bientôt le silence
d'une aube qui rosissait de son doigt délicat les eaux
boueuses du fleuve majestueux. Parvenus à mi-route,
ce silence était rompu par une sorte de lent martèlement
révélateur, quelque part dans les environs,
de la présence de l'homme. On aurait dit d'un maillet
frappant une tôle dans le lointain. Une heure encore
et je débarquais dans le poto-poto de la rive
de l'hôpital. C'était l'heure où les nuages
relevaient vers eux le rideau de brume qu'avait fait descendre
sur terre la fraîcheur de la nuit... l'heure où
les premiers rayons du soleil condensent en perles irisées
la rosée nocturne sur les frondaisons qui l'égouttent.
C'était l'heure où les hôtes de cette
cour des miracles, sous l'aspect de laquelle apparaît
l'hôpital du « grand docteur »
à des yeux neufs, sortent de leurs cases, manchots
sombres sous les pagnes dont ils s'enveloppent pour la nuit
et qu'ils relèvent frileusement jusqu'à leur
visage, au matin.
Le martèlement de tout à l'heure s'était
précisé, s'était rapproché et,
au premier des malades de l'hôpital que je rencontrai,
en train d'allumer sous le négropot traditionnel
le feu qui s'y consumera tout le jour, je demandai s'il m'était
possible de déranger le « grand docteur ».
Les Gabonais ne sont pas toujours loquaces, et d'un coup de
menton, appuyé d'un regard investigateur, le noir que
j'interrogeai m'indiqua une direction; je partis dans cette
direction, puis demandai à nouveau mon chemin, gravissant
la pente de plus en plus abrupte et, de coup de menton en
coup de menton, j'arrivai finalement à une sorte d'atelier
sommaire, simple chaume de toiture posé sur pilotis
où un homme de grande taille, et large à proportion,
martelait en effet une tôle ondulée. Je regardai
et j'attendis et ce mot de Tacite me revint alors en mémoire
dans le petit matin du pays Pahouin, selon lequel « on
juge de l'aptitude d'un homme à faire de grandes choses
à l'attention qu'il apporte aux plus petites ».
Schweitzer, car c'était lui, ne tarda pas à
percevoir derrière lui une présence ; il
s'arrêta, se retourna, me regarda. Je m'approchai et
lui dis mon nom... et ce nom tout de suite le frappa et, avec
l'extraordinaire faculté qu'avait Schweitzer de passer
brusquement d'une occupation à une pensée, il
me demanda si je n'étais pas parent des savants, des
conceptions desquels il s'était inspiré pour
définir sa propre théologie. C'est ainsi que
les atomes crochus la sympathie n'est-elle pas à
la fois une première impression et une seconde vue ?
se manifestèrent immédiatement entre
nous ; et joyeusement le « grand docteur »
passa de la tôlerie à la théologie. Il
évoquait à haute voix ses souvenirs d'étudiant
strasbourgeois et parisien et, élevant tout de suite
le niveau de la conversation, il développait pour le
visiteur inopiné les thèses, longtemps méditées
par lui, selon lesquelles il n'est pas possible que Dieu ait
voulu qu'il y eût contradiction entre la science et
la religion. Il tombait à pic ; formé d'ailleurs
aux mêmes disciplines que lui, j'étais tout prêt
à m'entendre confirmer qu'il y a lieu de distinguer,
en matière de relations entre la métaphysique
et le quotidien, l'immense domaine de ce qui est au-dessus
de la raison et qui constitue le domaine de la foi et, d'autre
part, ce qui nous apparaît contraire, dans la vie quotidienne,
à la raison que Dieu nous a donnée.
Schweitzer avait fini son travail ; un curieux travail
à vrai dire, qui consistait à aplatir à
coups de maillet une tôle ondulée. L'ouvrier
m'expliqua qu'en procédant à ce travail, il
arrivait à couvrir les bâtiments qu'il avait
en construction par une superficie de métal plus grande !
Comme pour l'uf de Colomb : il fallait y penser.
Mais il fallait, n'est-il pas vrai aussi, que les finances
de l'hôpital fussent singulièrement précaires
pour que le maître du lieu s'adonnât dès
le petit matin à une besogne aussi contraignante. Il
avait donc fini ce travail ; il me prit par le bras et
m'entraîna vers sa case. Chemin faisant, il donnait
une tape amicale au pélican familier, distribuait une
observation bourrue, et cependant affectueuse, à un
indigène qui venait prendre du bois dans une réserve
qui lui était interdite, une caresse à une biche
venue frôler sans contrainte son échine gracieuse
au genou du « grand docteur »... et
nous voilà partis visiter la cour des miracles. C'est
en effet l'observation première que se fait à
lui-même le visiteur de l'hôpital. Il ne peut
pas ne pas être frappé de la rusticité
de ses installations. Il y a loin entre cet ensemble hétéroclite
et primitif et les magnifiques hôpitaux nickelés
et ripolinés qui sont aujourd'hui le fin du fin de
la médecine curative. Et l'on ne manque pas, souvent,
à reprocher à Schweitzer comme une insuffisance,
le fait, malgré les très grands progrès
d'équipement qui, depuis lors, ont marqué l'évolution
de son hôpital, que celui-ci ne réponde plus
au dernier mot de la technique hospitalière moderne.
Mais cela s'explique par deux raisons : la première
est de fait : il faut se rappeler que le « grand
docteur » n'a rien demandé jamais à
personne ; il n'a jamais reçu des pouvoirs publics
aucune aide et il a dû commencer l'uvre à
laquelle il avait choisi de se consacrer avec les seuls moyens
dont il disposait. Schweitzer n'était certes pas ennemi
du progrès, mais il n'en a marqué son uvre
qu'au fur et à mesure que les moyens matériels
lui étaient acquis d'en faire façon. Quant à
la seconde raison de l'aspect un peu ahurissant de ce village
de soins, elle est de psychologie. C'est volontairement qu'ayant
parfaitement compris dès l'abord l'âme indigène,
Schweitzer avait voulu pouvoir accueillir des malades fort
réticents à se confier à la science dans
un cadre qui ne les effarouchât pas trop et qui, pour
dire le vrai, ressemblât d'aussi près que possible
aux cases dans lesquelles ils vivent traditionnellement dans
la brousse. Croit-on en effet que fussent venus à lui
comme ils sont venus les Pahouins de la grande forêt
gabonaise, s'ils se fussent trouvés devant un de ces
monuments modernes de la technique hospitalière ?
Ce serait une erreur de le penser et, pour accepter de se
faire soigner par un médecin européen et d'échapper
aux techniques approximatives et souvent dangereuses du féticheur
du village, il fallait au moins donner aux malades la faculté
de se laisser accompagner, comme c'est la coutume, de sa famille,
d'une vieille mère parfois déjà impotente,
d'une ou deux de ses femmes, le cas échéant
de ses petits-enfants, des cabris et des poules ! On imagine
mal cette « smala » hétéroclite
se pliant aux disciplines d'un hôpital comme Lariboisière
ou Beaujon. C'est grâce à cette intelligente
compréhension de Schweitzer qu'il a pu réussir
là où tant d'autres avaient échoué
et qu'il avait convaincu ceux qui venaient parfois vers lui
de plus de 200 km d'accepter les soins scientifiques de la
médecine moderne.
On se demande parfois comment un homme d'une telle simplicité,
cet homme qui m'apparaissait dès l'abord sans doute
abrupt, autoritaire et obstiné foncièrement
alsacien avec tous les défauts apparents et les immenses
qualités profondes de sa race mais rayonnant
d'amour de son prochain un prochain dont il comprit
l'un des premiers qu'il s'étendait désormais
aux extrémités de la terre on se demande
comment et pourquoi un tel homme a pu susciter tant de persévérance
dans la calomnie ?
La route pour lui fut longue, s'il faut en croire Barrés,
qui dit que chacun suit la route qui passe dans son village...
la route de Kaysersberg et de Gunsbach fut longue pour Schweitzer,
puisqu'elle aboutit à Lambaréné. Tout
bas, un Dieu parlait dans son cur ; tout bas et
très discrètement II lui signifiait « ce
qui est à fuir ». Cette constatation de
Goethe, dans l'intimité de la pensée duquel
Schweitzer a vécu, s'applique à ce dernier plus
qu'à tout autre. Originaire de cette vallée
du Rhin, pays de transition, d'interpénétration
et de synthèse de la pensée germanique et des
apports latins à une civilisation occidentale fondée
sur le christianisme, Schweitzer fut dans son temps, en quelque
sorte, le continuateur de Goethe, dont personne sans doute
n'a, aussi bien que lui, compris et analysé la démarche
d'esprit. Et c'est ainsi, sur l'impératif très
net de sa conscience, que théologien, linguiste, philosophe
et musicologue, toutes disciplines où cet esprit supérieur
et ce cur généreux eussent pu exceller...
c'est ainsi que Schweitzer choisit de ne rien accepter des
dons qu'il avait reçus en partage pour lui-même
et alla chercher la tâche la plus ingrate, au point
du monde où la misère à soulager lui
paraissait la plus affreuse. Tous ses dons d'Alsacien volontaire
et courageux, tous ses dons de savant, de chrétien
et d'artiste, il les apporta au service d'un humanitarisme
aussi exigeant pour autrui qu'il le fut pour lui-même.
Ami de Schweitzer au cours de trente années, plus et
mieux je l'ai connu, plus j'ai été sensible
à l'inéquité des attaques dont il fut
l'objet. Que n'a-t-on pas dit du « grand docteur »
de Lambaréné ?
- Un caractère orgueilleux et despotique dont l'esprit
d'économie frisait l'avarice ;
- un colonialiste... dans la mesure où ce péjoratif
à un sens ;
- ... et comme il n'était pas contestable que Schweitzer
réunit en lui les aptitudes et les sensibilités
les plus diverses, il fallait que le praticien fut un mauvais
médecin, le musicologue un médiocre organiste
et un banal organier, le théologien un dangereux
novateur... le philosophe et le moraliste un plagiaire plutôt
qu'un créateur.
Essayons de voir ce qu'il peut rester d'affirmations aussi
sévères, dont on observera tout d'abord qu'elles
n'ont jamais été formulées du
moins dans leur forme malveillante que par des esprits
médiocres.
*
* *
Combien de fois, à propos de Schweitzer, n'ai-je
pas entendu parler de « déboulonner une
idole ». Quos vult perdere Jupiter... !
Pour « déboulonner » la statue
il fallait d'abord l'élever au rang des dieux.
La renommée universelle qu'on s'en réjouisse
ou qu'on s'en afflige à laquelle le vieux philanthrope
de Lambaréné avait accédé, ne
laissait pas de faciliter l'entreprise aux yeux de tous ceux
que l'éloignement de notre ami conduisait aisément
à exalter le personnage. Mais nous... nous qui le connaissions,
qui avons vécu près de lui, qui nous sommes
parfois insérés dans le style franciscain de
la vie qu'il s'était créée... nous qui
avons vu le vieil homme couvert de son casque colonial antique
ou du seul chapeau qu'il ait jamais possédé
et qui l'a accompagné dans sa modeste tombe
sous les palmes ... brinquebalant ses valises sur les
quais de gares durant ses tournées de conférences
et de concerts... nous qui savons combien l'horripilait cette
sorte d'exploitation que certains de ses admirateurs entendaient
faire de son exemple et qui nous souvenons de sa conception
de la sainteté si formellement cantonnée à
celle de Jésus-Christ... nous préférons
sourire amusés, que de nous révolter contre
une entreprise de déification trop visiblement destinée
à servir le propos de détracteurs en mal d'iconoclasme.
Lorsque l'on n'a pas d'idole à se mettre sous la dent,
on en fabrique.
Non, Schweitzer, tous ses familiers en porteront témoignage,
n'était et ne prétendait être ni un saint,
ni un dieu. Si ses regards de chrétien étaient
dirigés vers Dieu, ses pieds, en revanche, étaient
solidement posés sur le sol. Et lorsque je lui demandai
à laquelle il donnait sa préférence parmi
les multiples activités qu'il menait de front, il me
répondit de sa grosse voix bourrue : « Je
crois que je suis un bon maçon et que je m'y connais
aussi un peu comme charpentier. » II était
le premier à reconnaître son caractère
abrupt et invoquait souvent les difficultés psychologiques
et matérielles que comportait la direction de son hôpital
perdu dans la brousse, sur une rive de l'Ogooué...
pour justifier le despotisme dont il a été parfois
taxé... un despotisme, soit dit en passant, qui fut
toujours aisément supporté par ses collaborateurs
qui ne fussent pas restés auprès de lui pendant
des décennies si vraiment l'autorité du chef
avait été intolérable.
Il y avait en lui tant de bonté, d'ailleurs, que jamais
l'obstination de certaines de ses directives n'a pu se manifester
lorsqu'il se rendit compte qu'elle était de nature
à faire de la peine.
Il en est ainsi encore de l'esprit d'économie qui lui
a été reproché.
Bourreau de travail il faut avoir connu son horaire
quotidien pour le savoir dur pour lui-même, il
ne demandait aux autres que beaucoup moins qu'il ne donnait.
Le caractère quasi monacal de la vie qu'il menait,
et que continuent de mener dans le même esprit ceux
qui lui ont succédé à Lambaréné,
l'ont fait accuser d'avarice. Or, l'argent n'avait pour Schweitzer
aucun sens en lui-même. Tout ce qu'il recevait, il le
consacrait au seul développement d'une uvre qu'il
se sentait la vocation intérieure de poursuivre. Il
est mort parfaitement pauvre et il n'avait point de mérite
à cela, tant son détachement était grand
à l'égard des biens de ce monde. Seulement,
à ses yeux, l'existence de l'hôpital reposait
sur ses rapports personnels avec ceux dont les dons lui permettaient
de l'entretenir. Son attitude, dès lors, à l'égard
de l'argent qu'il recevait ne lui était dictée
que par le souci de répondre à la confiance
de ceux qui se proposaient de l'aider. Il l'a expliqué
lui-même dans Les Nouvelles de Lambaréné,
1913-1946 dans les termes suivants : « A
chaque occasion, écrivait-il, je rappelle aux gens
que je n'ai le droit d'accepter les dons des amis d'outre-mer
qu'à la condition que les indigènes fassent
tout ce qu'ils peuvent pour aider l'hôpital, que ce
soit sous forme d'argent, de produits naturels ou de travail.
Notre action et notre comportement sont rigoureusement fondés
sur ce principe. Nous voulons avoir bonne conscience à
l'égard des donateurs. Pas un centime ne doit être
dépensé au-delà du strict nécessaire. »
Pour peu que l'on demeure objectif, il n'est pas permis d'être
insensible à un scrupule de cette nature et de rechercher
dans quelque sordide avarice la cause d'un certain ascétisme
qui caractérise l'esprit « Schweitzer ».
*
* *
Parlons maintenant du « colonialiste ».
J'y insisterai même un peu, car c'est là un sujet
sur lequel il m'est permis de m'étendre, d'autant plus
que l'épithète ne m'a pas été
épargnée à moi-même.
Si être un « colonialiste », pour
ceux qui usent de ce vocabulaire, c'est pratiquer l'amour
du prochain sous les tropiques... alors on a raison de dire
que Schweitzer était un « colonialiste ».
Car le point de départ d'un tel « colonialisme »
réside dans le caractère profondément
chrétien du « grand docteur ».
Schweitzer était un grand chrétien, vivant sa
foi d'autant plus qu'elle était généreusement
libérale. Il n'est pas nécessaire de connaître
ses ouvrages théologiques pour s'en convaincre. Il
suffit d'avoir vécu auprès de lui la vie de
Lambaréné où tous les gestes de la journée
s'inspiraient de la prière du « grand docteur »
aux deux repas pris en commun par ses collaborateurs, ses
invités et lui-même. Il suffit d'avoir participé
aux cultes dominicaux qu'il présidait sous les palmes
au milieu des éclopés, des malades et de leurs
soignants, médecins et infirmières, sans qu'il
lui fût jamais venu à l'esprit d'en faire obligation
à quiconque.
Le trait dominant de la morale chrétienne pour Albert
Schweitzer, c'est l'amour du prochain : « Tu
aimeras ton prochain comme toi-même. » Et
c'est parce qu'il croyait profondément à la
supériorité de cette morale sur toute autre,
issue de convictions métaphysiques et religieuses différentes,
que le médecin missionnaire était un colonisateur.
Coloniser de colere, cultiver c'est apporter
une civilisation que l'on croit plus propre que d'autres à
assurer le bonheur des hommes.
Je me suis souvent entretenu, avec mon vieil ami, de la valeur
comparée des métaphysiques dans le monde. Il
en a parlé lui-même dans un de ses ouvrages les
plus connus. Je puis en tout cas témoigner qu'il professait
le plus grand respect pour la métaphysique africaine.
Il n'en croyait pas moins, c'est certain, à la supériorité
du christianisme, parce que celui-ci engendre l'amour. C'est
par son exemple seulement qu'il entendait convaincre de cette
supériorité. Jamais il n'a essayé d'imposer
à ses malades de modifier leurs convictions religieuses
autrement que par le témoignage. Il déplorait
que le tribalisme africain imposât d'hospitaliser ses
patients par races et non selon les affections dont ils lui
confiaient le soin de les guérir, mais jamais il ne
voulut peser sur leur volonté de demeurer entre eux.
Paternalisme, a-t-on dit. Oui, sans doute, Schweitzer fut
un paternaliste exemplaire. Il se sentait le frère
de son prochain souffrant. Mais, comme il s'était mis
en mesure d'apaiser cette souffrance, qui pourrait lui faire
grief de s'être fait le « grand frère »
de cette humanité qu'il comprenait et qu'il aimait ?
C'est dans ce sens qu'il faut dès lors accepter que
Schweitzer ait été un « colonialiste ».
Pour saisir, d'ailleurs, toute l'humaine difficulté
de la colonisation telle que nous la concevons, il importe
de comprendre d'abord la différence fondamentale qui
sépare le cadre conceptuel de l'homme venu d'Europe,
tout imprégné de civilisation chrétienne,
de celui du noir de la brousse. La coopération de l'Européen
et de l'Africain à la promotion de ce dernier est cependant
indispensable, car quoi qu'on en pense, l'Afrique ne se fera
pas comme elle doit se faire pour les Africains, si ceux-ci
n'apportent pas à cette édification leur concours
volontaire et laborieux. Mais cette coopération est
rendue plus difficile par les différences fondamentales
entre l'une et l'autre conceptions de la vie. C'est là
toute la difficulté de l'immense problème de
la colonisation, difficulté d'autant plus grande que
cette différence conceptuelle est plus caractérisée,
difficulté à laquelle Schweitzer un des premiers
s'est achoppé et qu'il a vaincue.
En Afrique, en effet, la civilisation occidentale s'est trouvée,
certes, en présence de civilisations locales. Qu'est-ce
en effet qu'une civilisation, sinon un mode de penser et de
vivre, sinon un cadre conceptuel et une forme de la vie en
société ? L'Afrique ne nous avait certes
pas attendus pour avoir les siens, non sans intérêt
d'ailleurs, ni sans valeur, mais la profonde différence
qui me paraît exister entre notre civilisation et le
cadre conceptuel africain, c'est que dans la première
on trouve une grande force de progrès qui fait défaut
dans le second. Dans la civilisation chrétienne, une
césure, semble-t-il, s'est établie dès
la Renaissance et s'est affirmée au XVIIe siècle,
entre le domaine métaphysique de l'existence et le
comportement quotidien de l'homme. Et c'est pour cette raison,
sans doute, que, pour l'esprit latin, les mêmes causes
nous sont apparues souvent comme produisant les mêmes
effets, de même que les rapports qui dérivent
de la nature des choses ont pu être formulés
par les meilleurs d'entre nous sous forme de lois. Le rigoureux
enchaînement des jugements permet des raisonnements
logiques. Sans nier qu'au-dessus de la raison existe un vaste
domaine réservé aux hypothèses les plus
hardies de l'esprit comme aux élans les plus instinctifs
du cur, les idées s'enchaînent naturellement
les unes aux autres, pour aboutir à des conclusions
pratiques fécondes et aux découvertes d'une
technique qui progresse chaque jour, cependant que ses effets
gagnent à être tempérés par la
culture. Et quand je dis que cette césure s'est établie
au XVIe siècle ou au XVIIe siècle, il vaudrait
mieux dire que l'esprit méditerranéen l'a retrouvé
à cette époque, car, en réalité,
c'est dans l'évangile qu'elle est définie par
le Christ, dans une certaine mesure avec son « rendez
à César ce qui est à César, et
à Dieu ce qui est à Dieu ». « Mot
profond, dit Renan, qui a décidé de l'avenir
du christianisme, mot d'un spiritualisme accompli et d'une
justesse merveilleuse, qui a fondé la séparation
du spirituel et du temporel et a posé la base du vrai
libéralisme et de la vraie civilisation. »
Or, en Afrique, rien de tel : le religieux demeure au
contraire, pour reprendre l'expression imagée d'André
Siegfried, « en prise directe sur le quotidien ».
Chaque geste, chaque pensée de l'Africain est dans
la dépendance d'un mythe ou d'un esprit, toujours susceptible
d'en altérer la validité. Conception au demeurant
qui ne manque pas de grandeur et qui, en quelque mesure, s'apparente
à celle de la vie monastique des grands mystiques du
monde des vivants; mais conception aussi, il faut bien le
reconnaître, singulièrement stérilisatrice
au regard de la découverte et du progrès scientifique,
au regard également de l'effort créateur et
de l'organisation de la vie en société, et si
ceci explique pourquoi nous avons trouvé, lors de notre
venue en Afrique, des populations attardées du point
de vue de la civilisation matérielle, de la vie sociale
et politique, cela explique aussi combien nos amis africains
sont plus attirés par la culture philosophique, poétique
et artistique, par la divagation de l'imagination plutôt
que par les rigueurs du raisonnement, par les sciences qui
s'apprennent, plus que par les sciences qui se comprennent.
Et c'est là que Schweitzer, sans peut-être l'avoir
expressément défini, a, d'un instinct sûr
et généreux, immédiatement compris. C'est
de cette perception aiguë des réalités
auxquelles il avait à faire face que dérivait
son comportement social à l'égard de la collectivité
de ses malades... un comportement qui ne peut être compris
que par ceux qui, connaissant non pas seulement les élites
urbanisées de l'Afrique moderne, mais aussi la vie
tribale de la brousse équatoriale, sont plus soucieux
de guérir que de briller.
*
* *
Venons-en maintenant au médecin.
Schweitzer raconte dans Ma vie et ma pensée,
que lorsqu'en 1904, théologien, philosophe et musicien
de trente ans, il fit part de sa décision d'étudier
encore la médecine et de se rendre en Afrique comme
médecin, il dut mener de rudes combats contre ses parents
et ses amis.Chacun tentait de lui prouver l'absurdité
de cette intention, lui répétant qu'il était
sur le point d'enfouir le talent qui lui était confié
pour tirer usure de fausse monnaie. On l'accusa même
de présomption pour avoir évoqué l'amour
du prochain et l'obéissance que Jésus peut,
dans certaines circonstances, exiger d'un homme. Il n'avait
pourtant avancé cet argument qu'à contrecur.
Lorsqu'il se présenta, en qualité d'étudiant,
au Professeur Fehling, alors doyen de la Faculté de
médecine de Strasbourg, celui-ci l'eût volontiers
envoyé à l'un de ses collègues au service
de psychiatrie. Schweitzer n'en persévéra pas
moins et poursuivit, six années durant, ses études
de médecine. Rien de saillant d'ailleurs dans ces études,
sinon la hâte qu'il mit à acquérir le
diplôme qui n'avait d'intérêt à
ses yeux que celui de lui permettre d'obéir à
l'injonction de sa conscience et d'aller ainsi soigner les
souffrants de la brousse gabonaise. Pas d'externat, sans doute,
pas d'internat, pas de médicat des hôpitaux ne
laisse-t-on pas de dire. Sans doute, mais le propos de Schweitzer
en commettant cette « folie du monde »
que furent ses études de médecine entreprises
à trente ans, n'était pas de briller dans la
carrière médicale. La science acquise et le
diplôme qui lui permettait légalement d'exercer
n'avaient été recherchés que pour le
mettre en mesure d'arracher les populations attardées
de la forêt équatoriale aux soins des seuls médecins
qu'elles connaissaient : les féticheurs. Et pour
cela le diplôme était largement suffisant. Le
« grand docteur » n'était un
grand médecin qu'aux yeux des innombrables patients
dont il a sauvé la vie. A nos yeux il n'est le « grand
docteur » que parce qu'il n'a pas hésité
à tout sacrifier de ses connaissances et de sa culture,
des brillantes carrières qui lui étaient ouvertes
dans les chaires les plus en vue des églises et des
universités... pour se faire petit médecin de
campagne dans la plus inhospitalière des brousses africaines.
La grandeur de Schweitzer, c'est en cela qu'elle réside
et non pas dans la science médicale acquise par lui
sans qu'il eût jamais prétendu faire figure de
maître en médecine.
Encore ne faut-il rien exagérer dans cette modestie.
Car l'expérience de quarante années de pratique
médicale n'avait pas laissé de donner au philanthrope
de Lambaréné une maîtrise exceptionnelle
des affections tropicales qu'on y soigne et des accidents
physiologiques qu'il y opéra.
Certes, sa conception de l'hôpital, pour ceux qui ne
connaissent ni l'Afrique, ni l'Africain, n'était pas
exempte de sujets de critique. L'hôpital de Lambaréné,
il avait voulu délibérément qu'il fût
construit et organisé en vue d'y attirer non pas les
évolués des villes africaines, qui n'hésitent
pas à fréquenter les cliniques conformes aux
données les plus modernes de la médecine et
du confort au sens occidental du mot, mais les seuls Africains
de la brousse, encore, en ce qui concerne leurs maux, aux
mains et sous l'emprise mortelle des sorciers. Ils sont venus
à Lambaréné parce que le docteur avait
compris qu'il fallait, pour attirer les malades de la brousse
gabonaise à la médecine occidentale, les accueillir
non pas dans une clinique, mais dans un village africain conforme
aux sujétions des traditions de la forêt équatoriale.
Le succès ne laissa pas d'ailleurs de répondre
à cette conception. Et quelles que soient les critiques
que celle-ci peut sans doute appeler, on ne peut sans mauvaise
foi et en ce qui concerne Schweitzer la mauvaise foi
de la critique surabonde ne pas s'incliner devant le
fait que depuis sa création le nombre des malades spontanément
venus se confier aux soins de l'hôpital de Lambaréné
n'avait cessé d'augmenter et que le pourcentage des
décès y est l'un des plus bas du monde. La mortalité
totale s'est élevée ces années dernières,
respectivement à 1,29 % et 1,17 % des interventions
chirurgicales, cependant que beaucoup de malades se présentent
à l'hôpital beaucoup trop tard.
D'ailleurs si les critiques qui s'adressent à Schweitzer
médecin avaient été fondées, comment
expliquer que chaque mois l'hôpital accueille une moyenne
de cinq cents nouveaux patients... que de 3800 malades soignés
en 1958, le nombre en ait dépassé 6000 à
la date du décès du Docteur... et qu'il ait
fallu à Schweitzer construire et construire encore
pour répondre à laffluence croissante
des malades... Européens et Africains qui, pour des
raisons différentes, mais où la sécurité
des soins recherchés est un dénominateur commun,
préfèrent le village hospitalier de Lambaréné
aux très beaux hôpitaux modernes dont la construction
largement entreprise sous le régime de la colonisation,
se poursuit à travers tout le Gabon sous l'égide
du gouvernement gabonais.
Contrairement à ce que l'on s'est parfois plu à
prétendre, quatre générateurs assurent
l'alimentation en courant électrique de la salle d'opération,
de telle sorte que la défaillance de l'un d'eux soit
sans conséquence pour les chirurgiens et pour leurs
opérés; j'ai vu utiliser le photomètre
et la centrifugeuse électriques; les étuves,
les réfrigérateurs et les microscopes les plus
perfectionnés. Le service de radiologie est équipé
de la façon la plus moderne dans un local climatisé.
Il comporte un appareil portatif pour les clichés au
lit du malade. Les autres moyens d'investigation, électrocardiographe,
cystoscope, sophagoscope, gastroscope et microtome,
ne le cèdent en rien aux matériels les plus
récents qui sont à la disposition des hôpitaux
publics du pays.
Au demeurant le Chef de l'Etat gabonais ainsi que les membres
de son gouvernement, parfaitement informés de l'état
de ces choses, sont demeurés avant comme après
la mort de Schweitzer, insensibles aux critiques médicales
dont ils n'avaient pas laissé de percevoir les échos
et l'accueil réservé par eux à la fille
du « grand docteur » fut si encourageant
à la poursuite de l'uvre, qu'on est maintenant
assuré de la pérennité de celle-ci qui,
sous l'égide désormais d'une fondation purement
gabonaise, continuera d'adopter tous les perfectionnements
de la médecine et de la chirurgie au fur et à
mesure qu'ils lui seront accessibles.
Peut-être en aurai-je assez dit pour faire justice d'insinuations
calomnieuses souvent avancées contre Schweitzer médecin,
jusque dans les milieux médicaux les plus respectés.
Disons pour conclure que la notion du village sanitaire lancée
par Schweitzer et justifiée par son succès est
trop éloignée des conceptions modernes de la
médecine pour ne pas heurter non sans apparente
raison les praticiens qui n'ont pas l'expérience
des sujétions psychologiques de la brousse africaine
telles que j'ai tenté de les analyser pour vous.
D'ailleurs il est intéressant de noter qu'à
travers une question particulièrement actuelle, celle
de « l'humanisation » des hôpitaux, les
grands maîtres de la médecine s'aperçoivent,
cinquante années après le modeste médecin
de la brousse qu'était Schweitzer, de l'importance
trop longtemps méconnue de l'ambiance dans laquelle
le malade est soigné au regard de sa guérison.
C'est un hôpital humain que Schweitzer avait voulu offrir
à ses malades, un village dans lequel ils ne se sentissent
pas dépaysés. Et déjà, dans les
hôpitaux les plus récemment édifiés
en Europe, on observe la disposition adoptée par Schweitzer
du circuit extérieur accessible aux visiteurs et du
circuit technique interdit aux profanes.
Les détracteurs traditionnels des techniques de Schweitzer
médecin colonial, d'ailleurs, viennent eux-mêmes
à résipiscence. C'est l'un des plus éminents
d'entre eux, le médecin général Vernier
qui, dans un article récent écrivait :
« J'ai pu comparer divers hôpitaux gabonais
lors de mon passage. Beaucoup mieux dotés en crédits
et en matériel, plus conformes aux impératifs
thérapeutiques modernes, certains « palais »
de la santé publique des grandes villes avaient beaucoup
de lits inoccupés... à Lambaréné
tout était toujours plein ! »
Ainsi, mes chers confrères, n'est-il pas permis de
dire que dans les domaines de la médecine et de la
coopération, comme on dit aujourd'hui de ce qui était
hier la colonisation, Schweitzer a été un précurseur,
comme dans les domaines, dont il vous a été
parlé, de l'éthique le respect de la
vie de la théologie, du rapprochement franco-allemand,
de l'équilibre de la nature et de la pollution, sans
oublier celui du danger atomique ?
Vous fûtes, Messieurs, bien inspirés en accueillant
ce précurseur parmi vous et nous sommes heureux que
vous ayez bien voulu accepter de consacrer cette séance
à la célébration du centenaire de la
naissance de ce prix Nobel de la paix, dont les circonstances
ont fait qu'il ne vous a jamais été donné
d'entendre prononcer, dans cette enceinte, l'éloge.
*
* *
C'est le 5 septembre 1965 que Schweitzer est mort. Nous
avions fêté dans la joie et la reconnaissance
le quatre-vingt-dixième anniversaire de votre confrère,
le 14 janvier de cette même année... une année
qui ajoutait certes à notre respect, mais qui n'avait
rien enlevé à l'activité comme à
la pensée créatrice de celui qui, moins d'un
an plus tard, devait nous être repris.
Depuis son départ, l'uvre hospitalière
de Lambaréné s'est poursuivie. Par-delà
la mort, Albert Schweitzer survivait et son uvre continue
d'essaimer dans toutes les parties du monde où se multiplient
chaque année les lycées et les hôpitaux
qui portent le nom et sont imprégnés de l'esprit
du philanthrope de Lambaréné. Les choses, certes,
ne sont déjà plus tout à fait, là-bas,
ce que Schweitzer les avait laissées. Les difficultés
de financement sont apparues après la disparition du
grand homme. L'indépendance du Gabon a modifié
lui aussi le contexte politique de l'hôpital et, à
travers une fondation purement gabonaise, les pouvoirs publics
du pays ont fait à leur concours financier une condition
de l'insertion progressive de l'uvre dans l'administration
de la santé publique du Gabon. Conscients de ce que
ce qui meurt, c'est en réalité ce qui s'immobilise,
de ce que chaque époque a ses formules, de ce que rien
ici-bas, pour demeurer vivant, ne saurait être immuable,
les amis de Schweitzer qui l'ont accompagné sur sa
route pendant tant d'années ne peuvent aujourd'hui
qu'espérer que l'amour de celui qu'ils ont perdu continuera
de présider cependant aux destinées de Lambaréné.
Quant à sa pensée, il y avait trop de spirituel
en lui pour qu'elle cesse de rayonner; et nous sentons, selon
l'expression du poète, que « sa cendre dans
nos curs demeure plus chaude que la vie ».
Paul Bourget concluait son Démon de midi par
cette profonde pensée selon laquelle : « II
faut vivre comme on pense, sans quoi l'on finira par penser
comme on a vécu. » N'est-ce pas à
Albert Schweitzer que cette pensée peut le plus pleinement
s'appliquer ?
De même Péguy ne prétendait-il pas de
Descartes que « sa Méthode est aussi une
morale, une morale de pensée ou une morale bien pensée,
ou si l'on veut que tout est morale chez lui parce que tout
y est conduite et volonté de conduite » ;
« et peut-être, ajoute Péguy, sa plus
grande invention et sa nouveauté et son plus grand
coup de génie et de force est-il d'avoir conduit sa
pensée délibérément comme une
action. »
C'est en cela précisément que réside
la grandeur de Schweitzer, que vous aviez appelé à
siéger parmi vous.
Le jour où je fis connaissance du « grand
docteur » à la lumière d'une aube
où il martelait la tôle, je ne le quittai qu'à
la nuit, tard dans la nuit, et, de la pirogue qui m'emportait
vers la vie quotidienne, c'est lui que j'entendais encore,
faisant chanter, après sa journée de dur labeur,
à son modeste harmonium de Lambaréné,
une fugue de Bach dont le concerto s'exaltait avec « la
musique du vent qui passe et qui nous raconte l'histoire du
monde ». En fait d'histoire, j'avais compris
et la suite me l'a confirmé que cet homme « pas
comme les autres », que cet homme qui précisément
« avait eu des histoires »... était
en réalité un homme qui entrait dans l'Histoire.
Allocution de conclusion
par
M. WILFRID BAUMGARTNER
Président de l'Académie
Ainsi qu'aux deux orateurs qui l'ont précédé,
j'exprime à M. Durand-Réville la gratitude de
l'Académie. Je le remercie également d'avoir
préparé, de longue date comme il se doit, cette
séance commémorative. Il fallait que cette cérémonie
eût lieu, ne serait-ce que du fait que les circonstances
avaient empêché que fût prononcé
dans cette Académie l'éloge d'Albert Schweitzer.
Plusieurs de nos confrères et en tout cas moi-même
qui ne l'avais pas connu auront sans doute beaucoup appris
en entendant les trois communications du Professeur Kastler,
du Pasteur Marchal et de M. Durand-Réville. Elles se
suffisent à elles-mêmes et je ne saurais prétendre
y ajouter. Je dirai simplement qu'à travers la pluralité
des dons qu'ils se sont plu à reconnaître en
Albert Schweitzer, il semble qu'il faille surtout retenir
la pureté de son âme et la force de son caractère.
Cette dualité, parfois contradictoire, a déterminé
son exil volontaire et prolongé au service du peuple
gabonais. Un exemple qui montre, soit dit en passant, que
les nations avancées ne se sont pas toujours mal comportées
à l'égard du Tiers Monde. Un exemple de générosité
et d'affection pour son prochain que l'histoire ou la légende
retiendront peut être et qui certainement ne sera pas
oublié par notre Compagnie.
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