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Célébration du centenaire de la naissance d'Albert Schweitzer


Séance du lundi 27 janvier 1975

 

Les circonstances ayant empêché que fût prononcé l'éloge de M. Albert Schweitzer au sein de l'Académie, celle-ci a tenu à lui rendre hommage en lui consacrant une séance commémorative à l'occasion du centenaire de sa naissance.

A cette occasion, ont successivement pris la parole :



L'éthique d'Albert Schweitzer

COMMUNICATION

par

M. ALFRED KASTLER
,
Membre de l'Académie des Sciences

Avant de développer le thème qui m'a été proposé, je voudrais indiquer les sources dont nous disposons.

Albert Schweitzer a exposé lui-même ses pensées sur l'éthique tout d'abord dans deux sermons qu'il a prononcés à Strasbourg les 16 et 23 février 1919, puis dans deux discours dont le premier est celui qu'il a prononcé ici même le 20 octobre 1952, à l'occasion de sa réception à l'Académie. Ce discours, qui a pour titre : Le problème de l'éthique dans l'évolution de la pensée humaine, a été publié dans la Revue des travaux de l'Académie des Sciences morales et politiques du deuxième semestre 1952. Je ferai dans mon exposé de substantiels emprunts à ce texte, consacré à la morale individuelle. Le deuxième discours, dans lequel Schweitzer étudie l'éthique des nations et des peuples est son discours d'Oslo qui a pour titre : Le problème de la paix dans le monde actuel. Il l'a prononcé dans cette ville en 1954 en recevant le prix Nobel de la paix de l'année 1952.

L'ensemble de ces documents se trouve d'ailleurs réuni dans un petit livre en langue allemande, intitulé : Die Lehre von der Ehrfurcht vor dem Leben (La doctrine du respect de la vie), édité chez Beck à Munich en 1966.

Dans son exposé fait ici-même il y a plus de vingt-deux ans, Schweitzer dit ceci : « Ce que nous appelons éthique d'un terme emprunté à la langue grecque et morale d'un terme emprunté au latin, consiste dans notre comportement envers nous-mêmes et d'autres êtres. C'est dans la notion de l'étendue de cette solidarité avec d'autres que se produit l'évolution dans le développement de l'éthique. »

« Pour le primitif, le cercle de solidarité est restreint. Je parle d'expérience. Dans mon hôpital, quand il m'arrive de demander à un hospitalisé qui n'est pas alité de rendre de petits services à un malade obligé de garder le lit, il n'acceptera que si celui-ci appartient à sa tribu. Si ce n'est le cas, il me répondra avec candeur : celui-ci n'est pas frère pour moi. Aucune tentative de persuasion et aucune menace ne le feront revenir sur son refus. »

Et Schweitzer note que l'idée d'une fraternité s'étendant à tous les hommes n'a pas été familière à l'antiquité.

Zarathoustra, qui vécut en Perse au VIIe siècle avant Jésus-Christ, fait la distinction entre ceux qui croient en Ormuzd, dieu de la lumière et du bien, et les non-croyants. C'est un devoir pour le croyant d'exterminer ces derniers.

« Platon et Aristote, et avec eux les autres penseurs de l'époque classique de la philosophie grecque, ne prennent en considération que l'être humain grec, homme libre, et le distinguent du barbare, homme d'essence inférieure. »

Les juifs de l'ancien testament se considéraient comme le peuple élu, plus cher à Dieu que les autres peuples. Des épisodes, comme ceux qui sont relatés dans le chapitre 34 de la Genèse, mettent en évidence l'attitude raciste de cette époque.

Et cependant, note Schweitzer, dès le Ve siècle avant notre ère, les penseurs chinois Laotse et Confucius s'étaient élevés au niveau d'une éthique universelle, et en Grèce, au IIe siècle avant Jésus-Christ, le stoïcien Panaetius se faisait le défenseur de l'humanisme. La même idée perce dès le VIIIe siècle chez les prophètes israéliens Amos, Osée et Isaïe, pour aboutir à la morale du Christ : l'idée que l'homme se doit à tout être humain. Cependant, pendant tout le Moyen Age et jusqu'au siècle des lumières, la plupart des chrétiens se sont fait les protagonistes d'une intolérance aveugle à l'égard de ceux qui ne partageaient pas leur foi. Il suffit de rappeler les bûchers de l'inquisition et les procès de sorcellerie.

L'idée d'une fraternité universelle des hommes, dépassant les contrastes de race, de religion et d'appartenance à une nation, apparaît — selon Schweitzer — avec force à l'époque de la Renaissance, se consolide au XVIIIe siècle et trouve son expression dans la Déclaration des droits de l'homme de la Révolution française.

Schweitzer mentionne les tentatives faites par la philosophie rationaliste pour fonder la morale sur la raison et la connaissance scientifique. Pour lui, ces tentatives ont abouti à un échec. Il se rallie à la position de David Hume pour qui la source de l'éthique est le sentiment de compassion. Nous dirons avec Freud : sublimation de la sexualité.


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Après ce survol historique, Albert Schweitzer développe son point de vue personnel sur l'éthique. Il la fonde sur le sentiment du « respect de la vie » : « Je suis vie qui veut vivre, entouré de vie qui veut vivre. » C'est la reconnaissance de ce fait fondamental en lui et autour de lui, joint au sentiment d'amour, qui doit être à la base de notre comportement moral et social. Tout ce qui contribue à la création et à la promotion de la vie est bon, tout ce qui concourt à la destruction de la vie, tout ce qui s'oppose à l'épanouissement de la vie est mauvais.

Dans ses souvenirs, Schweitzer raconte comment il en eut l'intuition fulgurante un soir, sur le fleuve Ogooué en Afrique, où il contempla les ébats d'une joyeuse bande d'hippopotames. L'un des points fondamentaux de son éthique est que cette sollicitude en faveur de la vie ne doit pas se limiter à l'espèce humaine, mais doit embrasser toute créature vivante, animale et végétale. Il se rapproche ainsi des penseurs de l'Inde et il remarque lui-même que son attitude est une résurgence de celle de François d'Assise.

Il est intéressant de confronter sur ce point la pensée du théologien qu'est Albert Schweitzer avec la pensée d'un éminent ethnologue, je veux nommer notre confrère Claude Lévi-Strauss, de l'Académie française, qui, à l'occasion de l'année internationale contre le racisme organisée en 1971 par l'Unesco, conclut ainsi un exposé sur Race et culture :

« Depuis une quinzaine d'années, l'ethnologue prend davantage conscience que les problèmes posés par la lutte contre les préjugés raciaux reflètent à l'échelle humaine un problème beaucoup plus vaste et dont la solution est encore plus urgente : celui des rapports entre l'homme et les autres espèces vivantes ; et il ne servirait à rien de prétendre le résoudre sur le premier plan si on ne s'attaquait aussi à lui sur l'autre, tant il est vrai que le respect que nous souhaitons obtenir de l'homme envers ses pareils n'est qu'un cas particulier du respect qu'il devrait ressentir pour toutes les formes de la vie.

En isolant l'homme du reste de la création, en définissant trop étroitement les limites qui l'en séparent, l'humanisme occidental hérité de l'Antiquité et de la Renaissance l'a privé d'un glacis protecteur et, l'expérience du dernier et du présent siècle le prouve, l'a exposé sans défense suffisante à des assauts fomentés dans la place forte elle-même. Il a permis que soient rejetées, hors de frontières arbitrairement tra-cées, des fractions chaque fois plus prochaines d'une humanité à laquelle on pouvait d'autant plus facilement refuser la même dignité qu'au reste, qu'on avait oublié que, si l'homme est respectable, c'est d'abord comme être vivant plutôt que comme seigneur et maître de la création : première reconnaissance qui l'eût contraint à faire preuve de respect envers tous les êtres vivants. A cet égard, l'Extrême-Orient bouddhiste reste dépositaire de préceptes dont on souhaiterait que l'humanité dans son ensemble continue ou apprenne à s'inspirer. (L'Education, n° 102, 6 mai 1971) »

Albert Schweitzer se rendait parfaitement compte du caractère conflictuel de sa morale. Il mentionne expressément les conflits incessants qu'elle nous impose.

A l'hôpital de Lambaréné, on lui avait fait don d'un pélican et cet animal exigeait chaque jour pour sa subsistance une ration de poissons vivants. Quelle forme de vie fallait-il sacrifier? Celle des poissons ou celle du pélican ? Conflit bénin, mais qui débouche directement sur le cas de conscience du chirurgien en face d'un avortement thérapeutique ou en face d'une opération de transplantation d'organe. Et puisque le conflit est d'actualité, posons-nous la question de savoir : quelle aurait été l'attitude de Schweitzer devant l'actuelle loi sur l'avortement ? Aurait-il été un opposant farouche, comme on pourrait le supposer en s'attachant à la lettre de son éthique du respect de la vie ? Gardons-nous de faire parler un mort.

Je me permets simplement ici une remarque dont j'entends assumer l'entière responsabilité : ce que Schweitzer a ressenti comme l'essence du mal, ce n'est pas le non-être (que la philosophie orientale identifie au suprême bonheur) c'est la souffrance, la peine, l'angoisse. C'est pour soulager des êtres humains qui souffrent qu'il a tout laissé pour assumer son apostolat africain. Toute décision qui maintient et accroît chez un être vivant et conscient — homme ou animal — la souffrance ou l'angoisse est une décision mauvaise. Voilà le véritable critère, à notre avis, du respect de la vie.

Mais le conflit se situe encore sur un autre plan pour Schweitzer. Il affecte sa foi, sa conception même de l'idée de Dieu. Entre le Dieu de Darwin, créateur de l'univers, imposant aux êtres l'implacable et impitoyable loi de la sélection naturelle et le Dieu d'amour de Jésus, il n'y a pour lui aucun compromis possible. Il se sent profondément troublé par cette contradiction, et il n'est pas le seul à en être troublé. Il se sent impuissant à résoudre ce dilemme. Dans l'un de ses sermons de Strasbourg, il s'écrie : « La nature ne connaît pas de respect devant la vie. Les êtres vivent aux dépens d'autres êtres. La nature les oblige à commettre les pires cruautés. Regardez l'araignée! La nature est belle et merveilleuse vue du dehors, mais lire dans son livre nous remplit d'horreur. Dieu est la force qui maintient tout l'univers. Mais pourquoi le Dieu qui se révèle dans la nature est-il la négation de tout ce que nous ressentons comme moral, pourquoi est-il à la fois force qui construit rationnellement la vie et force qui la détruit démentiellement? Comment pourrions-nous concilier le Dieu créateur du monde avec le Dieu d'amour, volonté de promouvoir le bien ? »

La seule issue qu'il entrevoit pour lui-même est celle-ci : « Nous sommes dans la vérité lorsque nous ressentons de plus en plus profondément les conflits. La bonne conscience est une invention du diable. »

Quittons maintenant ces cimes et tournons-nous vers les réalités concrètes de notre vie quotidienne : au siècle qui a vu l’éclosion du nazisme, à l'époque de l'apartheid, des guerres du Vietnam et de l'Ulster, au moment où s'entredéchirent les enfants d'Abraham, il nous reste un long chemin à parcourir pour instaurer sur terre l'ère de la fraternité universelle. Il y a deux ans, en 1972, des Blancs en Colombie étaient accusés d'avoir assassiné des Indiens. Devant le tribunal de Bogota, ils ont fondé leur défense sur l'affirmation suivante : nous ne savions pas que tuer des Indiens constitue un délit. Si, malgré tout, l'idée d'une solidarité humaine sur l'ensemble de notre globe fait du chemin, si le mot de « mondialisme » devient un mot à la mode, que penser, mes chers confrères, de l'aggravation des souffrances causées dans une indifférence quasi totale par l'élevage industriel moderne des animaux ? L'homme a toujours fait subir des souffrances aux animaux, il les met à mort pour se nourrir de leur chair. Mais, alors qu'autrefois l'animal ne souffrait qu'au moment de sa mise à mort (si l'on excepte les coutumes cruelles de gavage des oies et de rejet à l'état vivant de grenouilles amputées de leurs cuisses), aujourd'hui, bien souvent, toute la vie de l'animal, de la naissance à la mort, n'est qu'un martyre incessant. Afin d'accroître le rendement en chair, on l'empêche de bouger en le maintenant immobile dans une cage ou un box étroit. Si vous désirez vous informer sur ce sujet, l'œuvre d'assistance aux bêtes d'abattoirs qui a son siège à Paris, se fera un devoir de vous documenter. Je dois ajouter que des témoignages dignes de foi nous apprennent les souffrances souvent inutiles subies journellement par des centaines d'animaux servant à des expériences dans des laboratoires de recherche scientifique, médicale et pharmacodynamique. Le décret du 15 février 1968 promulgué par le ministère de la Justice, « réglementant les expériences ou recherches scientifiques sur les animaux », est resté lettre morte. Il n'a pas encore été suivi d'arrêté d'application, et les inspecteurs de la Société protectrice des animaux, habilités à enquêter sur des particuliers qui maltraitent des animaux, n'ont pas le droit de pénétrer dans des laboratoires expérimentant sur des animaux.


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Si dans son discours de Paris de 1952, Schweitzer a traité du problème de la morale de l'individu, il a voulu dans son discours d'Oslo de 1954 aborder le problème de l'éthique des nations et des peuples, le problème de la guerre et de la paix. Ici aussi il s'appuie sur l'histoire. Il rappelle l'effort d'Erasme de Rotterdam qui, dans sa Querela pacis (Lamentation de la paix), parue en 1517, a eu le premier le courage de combattre la guerre par des arguments purement moraux. Il rappelle aussi que Sully, ministre de Henri IV, a pour la première fois conçu le plan d'une Société des nations douée d'une puissance d'arbitrage, plan qui, développé par l'abbé Castet de Saint-Pierre dans son Projet de paix perpétuelle entre les souverains chrétiens, devait inspirer Jean-Jacques Rousseau. Schweitzer affirme par ailleurs son désaccord avec Kant qui, dans son écrit De la paix perpétuelle, paru en 1795, a voulu écarter les raisons morales en faveur de la paix pour fonder le droit international sur des motifs purement pratiques.

Arrivant à l'époque actuelle et tout en déplorant la faiblesse de la Société des Nations, Schweitzer rend hommage à son œuvre positive, et mentionne la création, sur l'initiative de Nansen, du passeport d'apatride qui, après 1944, a permis de régler le sort d'un grand nombre de personnes déplacées. Il met son espoir dans l'Organisation des Nations Unies.

Peut-être n'est-il pas inutile d'ouvrir ici une parenthèse et d'évoquer le témoignage de deux scientifiques dont l'œuvre relève du domaine des sciences physiques pour Albert Einstein et du domaine des sciences de l'homme pour Sigmund Freud.

En 1932, l'Institut international de coopération intellectuelle procédant à une enquête sur l'origine des guerres, s'adressa à Einstein et lui demanda son avis. Celui-ci, sachant trop bien que la science du physicien laissait sans réponse les interrogations des hommes relatives à leur avenir, écrivit à Freud dans l'espoir que son collègue et ami, ayant sondé les profondeurs obscures de l'âme humaine, serait en mesure de l'éclairer sur ce problème angoissant. Freud lui répondit par une longue lettre (rééditée en 1953 par l'Unesco) dans laquelle il déplorait que la Société des nations ne disposât pas du pouvoir de sanction et d'une force exécutive. Et il concluait : « Tout ce qui renforce entre les hommes les liens de communauté, tout ce qui favorise des sentiments de solidarité doit aider à surmonter les guerres. Le développement de la culture produit des transformations psychiques profondes, crée entre les hommes des liens affectifs. Et c'est en fin de compte sur ces liens que repose l'édification de la société humaine. »

Mais revenons à Schweitzer. Il remarque qu'en Europe, la fusion des peuples a créé des liens permettant de surmonter les nationalismes, sauf dans le Sud-Est de cette Europe où certains peuples cohabitent sans fusionner, ce qui ne leur permet pas de se laisser guider par les réalités historiques et par la raison. Il ajoute : « Des germes de conflits sont contenus dans toute nouvelle organisation consécutive à une guerre, s'il n'est pas tenu compte du donné historique et s'il n'est pas fait effort vers une solution juste et objective des problèmes, dans le sens de ce donné. Seule une telle solution peut constituer une garantie de durée.

« La réalité historique est foulée aux pieds si, deux peuples ayant des droits historiques concurrents sur un même pays, on ne reconnaît que ceux de l'un d'eux. Les titres que deux peuples peuvent faire valoir dans les parties contestées de l'Europe pour la possession d'un même territoire n'ont toujours qu'une valeur relative. Tous deux en effet sont des immigrés de l'époque historique. » Et il dit encore : « La violation la plus flagrante du droit du donné historique, et du droit humain tout court, consiste à enlever à certains peuples leur droit sur la terre qu'ils habitent, si bien qu'ils sont forcés de changer de lieu. »

Quand Schweitzer a prononcé ces paroles en 1954, il pensait surtout aux déplacements massifs de populations à la fin de la seconde guerre mondiale, mais les vérités qu'il énonce ont sans aucun doute une portée générale et une valeur permanente.

Schweitzer aborde ensuite la situation créée par l'avènement des armes de destruction massive. On sait qu'il est resté jusqu'à la fin de sa vie un opposant résolu et radical à la fabrication et à l'emploi de ces armes.

« L'homme, dit-il, est devenu un surhomme. Il est un surhomme parce qu'il commande, grâce aux conquêtes de la science et de la technique, aux forces latentes dans la nature et qu'il peut les mettre à son service. Mais le surhomme souffre d'une imperfection funeste de son esprit. Il ne s'est pas élevé au niveau de la raison surhumaine qui devrait correspondre à la possession d'une force surhumaine. Il en aurait besoin pour mettre en œuvre cette énorme puissance uniquement à des fins raisonnables et utiles, et non destructrices et meurtrières. Pour cette raison, les conquêtes de la science et de la technique devinrent funestes plutôt que profitables pour lui... »

« En nous résignant sans résistance à notre sort, nous nous rendons coupables d'inhumanité. Ce qui importe, c'est de reconnaître, tous ensemble, que nous sommes coupables d'inhumanité. Cette horreur doit nous arracher à notre torpeur, tendre nos volontés et nos espoirs vers l'avènement d'une ère dans laquelle la guerre ne sera plus. »

« L'idée que le règne de la paix doit venir un jour, on s'est plu à la considérer comme une utopie. Mais aujourd'hui la situation est telle qu'elle doit devenir réalité d'une manière ou d'une autre ; sinon l'humanité périra. »

Schweitzer sait que l'humanité est au bord de l'abîme, mais il ne désespère pas. Car il croit en la force de l'esprit. Je le cite encore : « L'esprit peut-il réaliser effectivement ce que dans notre détresse nous sommes obligés d'attendre de lui ? Il ne faut pas sous-estimer sa force. Car c'est lui qui se manifeste à travers l'histoire de l'humanité. C'est lui qui a créé cet humanitarisme qui est à l'origine de tout progrès vers une forme d'existence supérieure. Animés par l'humanitarisme, nous sommes fidèles à nous-mêmes... »

« La seule originalité que je réclame pour moi, c'est qu'en moi cette vérité s'accompagne de la certitude, née de la pensée, que l'esprit est capable, à notre époque, de créer une nouvelle mentalité, une mentalité éthique. »

Cette grande voix s'est tue et, depuis vingt ans, le monde a continué à évoluer. Sans doute la guerre froide entre l'Est et l'Ouest a-t-elle fait place à la coexistence pacifique, mais la méfiance et la peur continuent à régner. L'escalade des armes nucléaires se poursuit à un rythme accéléré. Aux Etats-Unis, chaque journée voit naître trois nouvelles bombes à hydrogène, chacune cent fois plus meurtrière que la bombe d'Hiroshima. Chaque fusée intercontinentale est dotée de têtes multiples rendant la parade impossible. La Russie soviétique en fait tout autant. En même temps, le monde sous-développé — si l'on excepte les pays producteurs de pétrole — s'enfonce de plus en plus dans la misère et la faim. La famine sévit au Sahel et au Bangladesh et, si rien n'est changé dans l'évolution actuelle du monde, les estimations les plus sérieuses et les plus récentes du club de Rome nous apprennent que dans le demi-siècle qui vient, un demi-milliard d'enfants mourront de faim. L'agribusiness qui, par le truchement des sociétés multinationales, se substitue à l'agriculture, même dans le tiers-monde, par la mécanisation poussée qu'il instaure, élimine et refoule les travailleurs manuels. Ainsi croît de jour en jour l'armée des « marginaux », de ceux pour qui il n'y a sur cette terre ni travail ni nourriture. On leur demande seulement de mourir tranquillement, sans gêner les autres. Mais les millions de désespérés deviendront des desperados et se révolteront. Alors les nations industrialisées, qui ne veulent connaître le tiers-monde que pour l'exploiter, seront prises de panique, alors les armes nucléaires serviront enfin à quelque chose! Voilà l'avenir qui attend les hommes si nous continuons à ignorer le cri d'alarme de Schweitzer. Et cependant techniquement, si nous arrivions à freiner la folie nucléaire, si nous arrivions à convertir l'effort pour fabriquer des engins de destruction en effort pour promouvoir la vie, le tiers-monde, et avec lui le monde tout court, pourrait être sauvé.

Il y a une soixantaine d'années, à une époque où le mot de « tiers-monde » n'avait pas encore été forgé, un homme qui avait devant lui un brillant avenir d'universitaire, est parti seul se mettre au service de ses frères inconnus et déshérités, pour soulager leur misère. D'autres l'ont suivi. Des initiatives personnelles, des œuvres privées ont suscité une aide efficace, mais en face des immenses besoins, ce ne sont que ce que Schweitzer a appelé des « gouttes d'eau ».

Le problème de l'avenir du tiers-monde sur lequel Schweitzer a attiré l'attention de ses contemporains est, à l'heure présente, d'une brûlante actualité. Il ne peut être résolu qu'à l'échelle des gouvernements. Seul un changement radical du comportement des nations nanties à l'égard des nations pauvres peut empêcher l'apocalypse vers laquelle se précipite l'humanité. Espérons qu'avant qu'il ne soit trop tard, la voix d'Albert Schweitzer sera entendue.



La théologie et la musicolgie

d'Albert Schweitzer

COMMUNICATION

par

M. LE PASTEUR GEORGES MARCHAL


Le grand honneur que vous me faites est aussi, pour moi, un privilège : celui d'évoquer un homme que j'ai connu, aimé et dont l'œuvre multiforme m'a procuré les joies austères, mais enrichissantes de l'esprit.

A l'occasion du centième anniversaire de sa naissance, en 1875, vous avez bien voulu me demander une évocation de la vie laborieuse d'Albert Schweitzer : je dis bien une évocation, car, dans le temps, même généreux, que vous m'accordez, il n'est pas possible de descendre dans le détail. D'autant que la pensée religieuse et la musicologie constituent des domaines immenses et fort techniques si, du moins, on veut bien les étudier d'un peu près. En me confiant l'exposé général de ces deux thèmes, vous voudrez bien en excuser les manifestes insuffisances.

Comme presque tous les gens célèbres, Schweitzer est mal connu. Statufié, au propre et au figuré, de son vivant, son nom est prononcé comme celui d'un bienfaiteur de l'humanité. Il a pris place dans une sorte de « légende dorée », celle-là même où l'Histoire situe ses « hommes représentatifs », ceux qui définissent l'idéal lointain des sociétés, leur rêve, leur élan un peu chimérique, leur aspiration à des valeurs mal définies, mais ornementales et quasi sacrées.

Ce sentiment n'est pas faux ; il a sa vérité, une vérité de vitrail. Il faut garder les vitraux, et ne pas ressembler aux soldats de Cromwell qui, à coups de crosse, cassaient les vitraux des cathédrales en croyant, par le biais de l'iconoclasme, restaurer un culte en esprit et en vérité !

Toutefois, la légende ne doit pas faire oublier l'histoire. Elle en est le parfum. Elle n'en est ni les racines, ni la tige, ni la fleur. Avant d'être un symbole, d'ailleurs pleinement légitime, Schweitzer est, en fait, d'une rare densité (Robert MINDER, Etudes et témoignages, Bruxelles, La main jetée, 1951, p. 37-53.), d'un vivant réalisme. Quand on est à la fois pasteur, médecin, philosophe, théologien, musicologue, organiste, sociologue et quand on est excellemment tout cela, on a droit à être pris au sérieux par tous ceux qui pensent et qui peinent.

Connaître Schweitzer, c'est le connaître dans les divers aspects de sa personne et de son œuvre afin de se mettre, même modestement, au bénéfice de son rayonnement.
Seulement, le pluralisme schweitzérien rend cette tâche difficile. Il vaut la peine de la tenter ici, en s'en tenant évidemment à quelques grands aspects.

Schweitzer était déjà très connu des spécialistes, théologiens et musiciens, quand, en 1913, il quitta l'Europe pour fonder, au Gabon, à Lambaréné, un hôpital destiné à soulager les immenses disgrâces physiques et morales au sein desquelles les indigènes menaient leur misérable vie. Bien adapté aux conditions ethniques, psychologiques — et religieuses des habitants de la forêt vierge — ce « village-missionnaire-hôpital » a joué un rôle inestimable. C'est d'ailleurs cet hôpital qui a rendu célèbre Schweitzer, bien que celui-ci, qui avait fui l'Europe et les honneurs, eût toujours travaillé dans la modestie et le silence. Mais les honneurs sont venus à lui, jusqu'à ce « Prix Nobel de la Paix » qui, en 1952, sans qu'il l'eût le moindrement cherché, vint, sinon couronner, mais consacrer l'œuvre de ce grand laborieux. On sait qu'il mourut à Lambaréné, âgé de quatre-vingt-dix ans (1875-1965).


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C'est au ministère pastoral et au professorat de théologie que Schweitzer a consacré la première partie de sa vie. Fils de pasteur lui-même, il exerça ses activités à Gunsbach (Haut-Rhin) et à Strasbourg.

Il est donc tout indiqué d'exposer d'abord la pensée d'Albert Schweitzer quant à la religion et à la morale. La pensée, retenons ce mot. Schweitzer a toujours cru que la raison, l'intelligence avaient leur place essentielle dans la religion. Il ne s'agit pas ici d'un « rationalisme » étroit et desséchant, qui mutile la réalité, mais de l'exercice normal de toutes nos facultés mentales. Il faut, avait dit le Christ, « aimer Dieu de toute notre pensée ». La théologie de Schweitzer était donc ouverte : elle évitait aussi bien la mythologie religieuse que l'escalade métaphysique (Ma vie et ma pensée, Paris, Club des Editeurs, 1960, p. 213 : Vers un nouveau rationalisme.)

Schweitzer appartenait à la tendance « libérale » du Protestantisme. Pour lui, le Libéralisme consistait, d'une part, dans la récusation de l'autoritarisme ecclésiastique, de l'autre, dans l'effort de dégager l'esprit de la lettre. Les formulations doctrinales ont, en effet, une temporalité; autrement dit, elles reflètent les conceptions philosophiques, sociales, scientifiques, du temps où elles ont été élaborées. Les grands dogmes en portent la marque. Mais ce n'est pas une raison pour leur signifier leur congé. Ces « vases d'argile », pour parler comme l'apôtre Paul, portent un « trésor ». Schweitzer, très respectueux des expériences spirituelles du passé et des traditions séculaires, a voulu en saisir l'âme intime, la signification permanente, au-delà de leur expression souvent vieillie. « Spiritualiser n'est pas volatiliser. » Rechercher, au-delà de ce que les dogmes disent, ce qu'ils veulent dire, ne relève ni d'un rationalisme sec, ni d'un sentimentalisme vague. Au contraire, c'est la vie qu'on y découvre, avec ses paradoxes, ses misères, ses grandeurs.

A cet égard, le message religieux de Schweitzer est singulièrement actuel. L'immense effort théologique de notre époque montre bien qu'on ne sauvegarde pas un héritage en se crispant sur lui. Les problèmes du mythe, de la communication, de l'environnement humain, tant sur le plan doctrinal que sur celui des structures sociologiques, exigent une intelligente audace, une chaleureuse générosité. Profondément réaliste, mais sachant bien que le réel ne doit pas être « chosifié », limité à la tyrannie du rendement et à la surface des apparences, Schweitzer a cru à l'Esprit. Son témoignage ne saurait être suspect ; rompu aux disciplines de l'exégèse, à la rigueur de l'enquête et de la pratique médicale comme aux exigences sévères de la technique de l'orgue ; d'autre part, immergé à plein dans la vie quotidienne, celle de la paroisse protestante de Saint-Nicolas, à Strasbourg, ou celle, impitoyable, de la forêt vierge au Gabon, Schweitzer ne pouvait se faire d'illusions en quelque domaine que ce fût.


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Les points particuliers de la théologie sur lesquels Schweitzer porta son attention furent la nature de la connaissance religieuse, le christianisme primitif, avec ses grands travaux sur Jésus et sur l'apôtre Paul, l'éthique qui en découle et enfin le genre de civilisation qu'on est en droit d'en attendre.

Et d'abord qu'est-ce que connaître ? Pour Schweitzer, connaître, c'est finalement savoir ignorer, c'est savoir pourquoi on ne peut pas savoir. Il rejoint ici cette docta ignorantia, cette docte ignorance des mystiques rhénans du XIVe siècle, qu'il connaissait si bien. Mais cette attitude ne doit pas conduire au scepticisme, au sens où Aenésidème ou Pyrrhon l'entendaient ( V. BROCHARD, Les sceptiques grecs, Paris, 1887.). Si l'on ne peut connaître tout, au sens absolu, des éléments de connaissance nous demeurent accessibles. Le critère de la vérité se manifestera dans l'acte. Est vrai ce qui réussit. Schweitzer n'ignorait pas l'élément de pragmatisme que recèle cette formule, élevée par William James à la hauteur d'un dogme. Cependant, sur le plan de l'être où nous sommes, elle est d'un grand secours. De façon très lucide, Schweitzer avait rejeté le cogito cartésien. Il le critique, un peu comme fait Husserl, en lui reprochant de ne pas révéler l'existence et la finalité de la pensée. Penser signifie toujours penser quelque chose et on note là une préfiguration de l'existentialisme. Schweitzer craignait les maléfices de la spéculation. N'oublions pas, en effet, que spéculation vient du latin speculum qui signifie le miroir. Or, qui donc oserait avancer que le miroir n'est pas déjà, en nous-mêmes, une interprétation et que l'image qu'il donne du réel ne soit une image superficielle ? Speculator, en latin, signifie l'« espion ». On peut admettre que l'espionnage ne soit pas le meilleur moyen de connaître...

N'oublions pas non plus que Schweitzer avait débuté par des travaux sur le kantisme, donc sur l'insuffisance de la raison pure. Kant fut le premier maître du « soupçon ».

Mais attention ! Schweitzer a toujours recommandé la démarche intellectuelle et le respect de la raison. Cela pour deux motifs. Le premier, c'est qu'on doit à la raison d'admirables succès, le second, c'est que la raison, qui opère sa propre critique, circonscrit par là même son domaine, ses bornes. D'où cette formule : « La raison n'est pas rationaliste. » Par voie de conséquence, elle doit admettre d'autres approches de l'Etre, telles que le sentiment, l'intuition, l'esthétique, et, si l'on est croyant, la révélation. Au sujet de ce dernier mot, constatons que le concept de révélation fait partie de la vie la plus laïque. Que saurions-nous si l'acquit des siècles ne nous était révélé ? Une bibliothèque, même modeste, nous met au bénéfice des génies prodigieux qui ont interprété le monde avant nous. Je ne suis point allé au Guatemala, mais je crois qu'il existe, parce que d'autres que moi y sont allés, me l'ont dit. Que la bataille de Poitiers ait eu lieu en 732 ne m'est révélé que par des textes, dont les originaux eux-mêmes, sont souvent insaisissables. Une sorte d'œcuménicité des consciences nous permet sans cesse d'emprunter à autrui des éléments essentiels de notre vie. Selon le titre du beau livre de Mgr Nédoncelle, il existe une « réciprocité des consciences ». La connaissance c'est, au bon sens du mot, un « syndrome », un chaleureux consensus des valeurs (Mgr M. NEDONCELLE, La réciprocité des consciences, 1942.).


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C'est dans cet esprit que Schweitzer a abordé les grands problèmes du christianisme primitif. Ça s'est passé sous Ponce Pilate. Le christianisme doit donc être étudié d'abord en tant qu'histoire. Que s'est-il vraiment passé ? Qu'a dit Jésus de Nazareth ? Comment distinguer dans les Evangiles, l'Evangelium Christi de l’Evangelium de Christo, celui de la toute première communauté. Par suite, cette communauté ecclésiale, qui s'est constituée après lui, s'est-elle bien constituée d'après lui? Lui a-t-elle été fidèle ? Un peu plus tard, les dogmes fondamentaux de Nicée, Chalcedoine et Constantinople — car c'est en Orient et non en Occident que c'est élaborée la dogmatique chrétienne — les dogmes, dis-je, formulés dans le cadre de l'ontologie grecque du IIe au Ve siècles, sont-ils vraiment conformes à l'hébraïsme primitif de Jésus ?

Schweitzer a examiné ces problèmes si complexes. Comme je l'ai indiqué, il a distingué dans cet immense patrimoine théologique, l'esprit de la lettre. Mais c'est surtout les bases, les fondements qui ont retenu son attention, c'est-à-dire l'exégèse du Nouveau Testament. Il y a consacré, parmi d'autres publications, deux énormes volumes : le premier intitulé Histoire des recherches sur la vie de Jésus, paru en 1906 et complété en 1913, le second, La mystique de l'apôtre Paul, paru en 1930 et dont j'ai eu l'honneur de présenter au public français la traduction en 1962.

Impossible vraiment de donner, ne fût-ce qu'un résumé, de ces vastes ensembles. Disons seulement qu'ils ont fait époque, ont largement renouvelé l'histoire des origines chrétiennes et restent actuels du fait qu'ils ont été en avance sur leur temps et ont fourni des éléments capitaux sur lesquels les spécialistes travaillent aujourd'hui.

Schweitzer est le « chef » de ce que l'on appelle l'Ecole de l'eschatologie conséquante.

Il s'agit, vous le savez, de la notion si courante dans le Nouveau Testament, du « Royaume de Dieu ». A la suite — lointaine — de l'orientaliste Reimarus, dont l'illustre Lessing, avait au XVIIIe siècle publié les Fragments de Wolfenbüttel, Schweitzer a définitivement établi que le Royaume de Dieu était eschatologique. Sur ce point, et puisque Schweitzer a été l'un des vôtres, je n'ai rien à vous apprendre. Aussi bien Oscar Cullmann, orfèvre en la matière, est parmi vous. Rappelons simplement que l'eschatologie est l'ensemble des croyances concernant les fins dernières de l'homme et du monde. Or, ces fins dernières, Jésus et la première génération chrétienne ne les ont pas reléguées dans un avenir vague et lointain. Ils ont cru que, d'un jour à l'autre, à l'intérieur de leur génération, le Royaume de Dieu allait se réaliser de façon à la fois cosmique et spirituelle. Il allait être inauguré par Jésus lui-même dont la parousie glorieuse ferait toutes choses nouvelles. Les textes, ici, abondent.

Or, le monde s'obstina à durer. Jésus s'était-il donc trompé ? Reimarus le pensait. Il estimait que, par suite, l'idéal chrétien était périmé, se perdait dans le fantastique, dans les nébuleuses apocalyptiques de la théologie du bas-judaïsme. D'où une morale de fin des temps, impraticable, provisoire, une morale d'intérim, faite pour des anges et non pour des hommes. Pour désigner tous ces textes bibliques, étranges, surchauffés, excessifs, Charles Maureas les qualifiait — la formule fait image — de « turbulentes écritures orientales ».

Schweitzer n'éluda pas la difficulté, sérieuse. Il la souligna même, montra que les nombreuses Vies de Jésus du XIXe siècle, en gommant l'eschatologie, avaient dédramatisé l'Evangile, l'avaient dépouillé de son caractère héroïque et exigeant, pour le transformer en un très digne moralisme universitaire — je parle de l'Université que Schweitzer avait sous les yeux...

Mais Schweitzer situa bien le problème et y apporta quelques observations capitales.

Premièrement, il nota qu'il fallait distinguer entre la perspective du Royaume de Dieu et son contenu ( Ma vie et ma pensée, Paris, Club des éditeurs, 1960, p. 50-56.)

Une remarque générale, dit-il, s'impose : si la doctrine de Jésus n'avait été bonne que pour une société de fin du monde, il y a longtemps qu'elle dormirait dans l'oubli. Le brutal démenti des faits, c'est-à-dire la permanence du monde, eût porté au Christianisme naissant un coup mortel. En fait, l'eschatologie est un emprunt spontané aux idées du temps. Jésus ne se serait pas distingué de tous ses contemporains messianiques qui croyaient à la fin du monde et, avec eux, il eût été entraîné dans l'oubli.

L'histoire de l'Eglise primitive nous en fournit une indication précieuse. Jamais l'Eglise naissante, non plus que les Apologistes des IIe et IIIe siècles, n'ont le besoin de justifier et d'excuser l'« erreur » du Christ. Les chrétiens n'en éprouvèrent aucune gêne. En ce qui concerne leurs adversaires, ils n'eurent à répondre à aucune attaque. Ce dernier fait est d'une immense portée. On peut être assuré que ni Celse, l'ennemi-né du christianisme, ni Porphyre, ni Julien dit l'Apostat, ni la polémique du Talmud ne se fussent privés d'un argument de ce poids. Aucune réaction ayant pour but de justifier Jésus ne peut être relevée. A cet égard, l'irremplaçable livre de Pierre de Labriolle, intitulé La réaction païenne, sur la polémique antichrétienne du Ier au VIe siècle, est amplement révélateur (Paris, L'Artisan du Livre, 1942, 519 p.).

L'eschatologie, note Schweitzer, c'est la transfiguration du monde. Aujourd'hui, le contenu spirituel de cette transfiguration demeure : elle consiste à croire à des valeurs susceptibles de nous changer et de changer le monde. C'est sans doute un programme ambitieux. Mais n'est-ce pas là le programme de toute morale et de toute spiritualité ?

En second lieu, Schweitzer remarque que certains textes gênants, sur l'indifférence à l'argent, au mariage, au pouvoir sociologique et à toute vie sociale, s'expliquent par l'imminence de la parousie. Ces textes, en quelque sorte « conjoncturels », outre qu'ils demeurent comme de vibrants appels, n'ont nullement bloqué les autres textes, non plus que le développement de la spiritualité chrétienne dans le sens de l'universalisme.

Enfin, Schweitzer souligne le fait que l'eschatologie doit imprimer à la morale le caractère héroïque et immédiat de l'engagement, sauf à faire de la morale un ensemble très recommandable, mais assez vague, de vœux pieux.

Au reste — et ce fait a été bien dégagé par Fernand Ménégoz — chacun de nous est toujours en situation eschatologique, je veux dire l'heure imprévisible de notre mort, aujourd'hui, demain …(Le christianisme, vie nouvelle, Paris, P.U.F., 1943.)


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Une autre idée féconde, et qui a largement gagné du terrain, consiste à expliquer la formation première des dogmes non pas par l’hellénisation du christianisme, comme le pensait Ernest Havet (Le christianisme et ses origines, 1884), mais par sa déseschatologisation organique et spontanée. On doit consulter sur cet aspect les grands travaux de Martin Werner, de Fritz Buri, de Henri Babel et de U. Neuenschwander. Une ample littérature présente, ce sujet, tout à la fois hommages et critiques. Il suffit de nommer ici Bultmann, Conzelmann (Die Mitte der Zeit, 1954), Dodd (The Parables of the Kingdom, 1936), Robinson (Jesus and his coming, 1957), Kümmel, Michaëlis (1942) et surtout Grässer (1957) et les remarques très restrictives de Cullmann faites à ce livre (Theologische Literaturzeitung, 1958) (Cf. : P. PRIGENT, L'Eschatologie dans le Nouveau Testament, in : Eglise et Théologie, Paris, 1959).


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La « mystique-éthique » de Schweitzer et sa sociologie découlent de sa pensée religieuse. La temporalité des dogmes, leur Sitz im Leben d'une époque déterminée n'évacue pas leurs conséquences profondes. Spiritualiser n'est pas volatiliser, répétons-le.

On sait que l'éthique de Schweitzer se résume dans la formule bien connue du « Respect de la Vie ».

On a pu critiquer ce fondement, en signaler l'apparente ambiguïté (pour sauver l'oiseau, il faut tuer le chat ; le monde est un tube digestif). Schweitzer en était parfaitement conscient. Il savait bien que ce principe ne pouvait être une abstraction métaphysique, ni une panacée sur le plan des actions. Il disait aussi que cette formule ne rendait guère un son éclatant, mais devait jouer le rôle d'une inspiration, être la source de scrupules et l'aiguillon d'une bonté réparatrice. Qui donc, aujourd'hui, face à la civilisation des déchets, à celle d'une accablante puissance technique, face au fait passé et peut-être futur des grands massacres, en méconnaîtrait la grandeur ?

L'homme d'aujourd'hui a besoin d'une lumière, mais aussi d'une chaleur. Il a besoin de beaucoup de sagesse, mais aussi d'enthousiasme. Il sait les bienfaits qu'il doit aux sciences, il en mesure aussi les risques insensés. En d'autres termes, il s'interroge sur le sens de son destin. On objectera que c'est une vieille histoire, mise en paragraphes dans les manuels. C'est vrai. Mais on ne voit pas pourquoi l'homme cesserait de s'interroger là-dessus. D'autant que le développement, somme toute récent et jusqu'ici bénéfique, de la civilisation industrielle connaît présentement une crise, une mise en question. Il faudra bien que la science, si elle veut rester au service de l'homme, corrige sa trajectoire. Le pourra-t-elle vraiment? C'est probable. Le voudra-t-elle vraiment ? C'est moins sûr. Elle ne sera réellement en mesure de le faire qu'en ajoutant à l'instinct de conservation de l'espèce des valeurs spirituelles et morales : Schweitzer disait, une « mystique éthique ». Rendant hommage à la mystique hindoue de l'identité, dans son gros livre Les grands penseurs de l'Inde, il l'a pourtant distinguée de la mystique personnaliste de la tradition biblique, qui dégage vivement l'homme du Grand Tout (Les grands penseurs de l'Inde, Paris, Payot, 1936, 238 p.).

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Schweitzer s'est beaucoup occupé des régulations qui doivent intervenir entre la morale et la société. A consulter là-dessus son livre Civilisation et éthique (1923). Interrogé souvent sur le sens de l'histoire et le devenir des sociétés, Schweitzer a toujours répondu que ce sens n'était pas donné une fois pour toutes, que ce soit dans les catégories de l'optimisme ou du pessimisme. Le processus historique n'est pas extérieur à l'homme. Conditionné, assurément, par son milieu social et, tout d'abord, par la nature humaine, l'homme a pour mission de qualifier les déterminismes, de leur donner une âme. L'ingénieur qui construit un pont le fait en fonction de déterminations précises (résistance des matériaux, investissements, etc.), mais le pont ne se construit pas tout seul. Les pierres des cathédrales étaient données, elles étaient là, en tas; mais la cathédrale requérait l'intelligence et l'amour pour être édifiée. Au fond, la liberté fait partie du déterminisme.

La mystique et la morale s'inscrivent donc en faux contre la dialectique hégélienne, pour qui le réel se développe inéluctablement, l'homme n'en étant que l'exécutant inconscient. Des données toutes modernes ont été annoncées par Schweitzer. Dès 1913, il alerta l'opinion mondiale sur le problème posé par la misère grandissante des pays sous-développés, ceux que l'on appelle maintenant « le tiers-monde ». Cinquante ans avant les mouvements d'émancipation africains, il établit une charte du « Droit des Africains » et, devançant les économistes les plus avertis, prophétisa que le développement africain passait par celui de l'agriculture, modernisée.

En même temps, il rendit l'humanité tout entière attentive aux dangers qui pesaient sur son avenir par suite de la dégradation accélérée de la nature qu'entraînerait une croissance matérielle aveugle. Il n'aurait certainement pas partagé l'optimisme de Pauwels quant à l'innocence de l'écologie (L. PAUWELS, Ce que je crois, Paris, Grasset, 1974.).

On dira peut-être que l'humanité trouvera bien le moyen de se tirer d'affaire. On peut faire valoir en ce sens des arguments, mais on peut faire valoir aussi des arguments en sens contraire et, devant le monde tel qu'il est, il n'y a vraiment pas de quoi pavoiser.

Quant au problème du mal lui-même, Schweitzer disait que Dieu seul pouvait juger Dieu. On me permettra d'ajouter qu'en ses diverses activités, Schweitzer est toujours resté christocentrique et pasteur. Le culte quotidien qu'il célébrait là-bas, si loin, si loin de nous, nous était pourtant si proche... Il connaissait cette parole paradoxale de sainte Thérèse d'Avila, peu suspecte de ne pas croire en Dieu : « La vie est une farce mal réglée, une nuit à passer dans une mauvaise auberge. » L'humour alsacien rejoint ici la part du « divertissement » que les grands mystiques se sont toujours permis.

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Il me reste à évoquer — mais c'est plutôt un beau reste — l'aspect musical de son œuvre. Schweitzer avait trouvé dans son berceau une Bible et les chorals luthériens. C'est ici le symbole de la contribution novatrice qu'il apporta à la musique de Bach et à l'orgue. Son célèbre livre, Bach, le musicien poète, composé à la demande du grand organiste parisien Ch. M. Widor (1905), a complètement renouvelé la compréhension et l'interprétation des œuvres de Bach. Le texte français — original — compte 455 pages, le texte allemand 828 pages, le texte anglais, en deux volumes, près de mille.

Avant Schweitzer, on avait tendance à jouer Bach beaucoup trop vite et de façon beaucoup trop mécanique. L'œuvre perdait son mystère, sa poésie, son sens même. Connaissant admirablement l'arrière-fond de la liturgie protestante luthérienne du XVIe au XVIIIe siècles, dans laquelle Bach avait largement puisé, il savait mieux que quiconque comment tel ou tel morceau devait être exécuté, l'intention que Bach y avait mise, évitant ainsi de très fâcheux contresens. Ce fut pour Widor — et pour la grande école d'orgue française — une révélation. Outre le livre fondamental dont nous venons de parler, la rencontre Widor-Schweitzer donna naissance à l'édition de base publiée par Schirmer, à New York : chaque œuvre était précédée d'une notice technique, artistique et spirituelle, permettant ainsi à l'organiste de jouer Bach sans infidélité. Cet énorme travail — parmi tant d'autres ! — fut achevé par un disciple et ami de Schweitzer, Nies-Berger, en ce qui concerne les chorals.

Schweitzer aimait aussi interpréter les œuvres de Mendelssohn, Franck, Widor et Sains-Saëns (Symphonie avec orgue). En qualité d'organiste de la « Société Bach », il fit rayonner partout l'œuvre du Cantor. N'oublions pas que Schweitzer fut un organiste international. Ses récitals prenaient l'allure d'un apostolat. Il insista surtout sur le phrasé, trop sacrifié par certains organistes, le phrasé étant la conciliation entre le staccato (notes piquées) et le legato (notes unies). Il s'en dégage donc une indéniable musicalité.

Schweitzer était également expert dans la facture d'orgue. Il donna, en 1909, un irremplaçable ouvrage Règles internationales pour la construction d'un orgue, qui fait autorité. Nous ne pouvons insister sur cet aspect trop technique de l'œuvre de Schweitzer, mais nous y voyons, une fois de plus, l'incroyable pluralité de ses dons.

Disons simplement que son idéal était celui de ce que l'on appelle maintenant l'orgue « néo-classique » (Saint-Sulpice, Notre-Dame, par exemple) qui ajoute à l'orgue classique de Bach les perfectionnements apportés par le XIXe siècle (Cavaillé-Coll). De la sorte, on peut tout jouer sur le même instrument, depuis les précurseurs de Bach jusqu'aux modernes, en passant par les romantiques. Cela ne va pas sans controverses diverses, mais nous croyons que Schweitzer, comme Widor, Dupré, Vierne, L. de Saint-Martin, était dans le vrai (Ch. JOY, Music in the life of A. Schweitzer, Boston, Beacon Press, 1951, 320 p.).

L'orgue, on le sait, comprend trois familles de jeux : les fonds, les anches et les mixtures. Schweitzer voulait seulement qu'on ajoutât à l'orgue symphonique moderne les claires mixtures classiques, les mixtures rendant les harmoniques des fondamentales. Et puis, que de jolis noms de registres : voix céleste, viole de gambe, unda maris, dulciane, larigot, nazard, piccolo, régal, musette, plein-jeu !

Plein-jeu... C'est bien le registre sur lequel Schweitzer écrivit sa longue et noble vie (Marcel Dupré raconte..., Paris, éd. Bornemann, 1972, p. 71-74.).

Il racontait ceci : « Quand je suis arrivé à Lambaréné il y avait un instituteur qui s'appelait Ojimbo, ce qui signifie la mélodie. Rarement beau nom fut mieux porté que par cet homme intelligent, bon et modeste. »

C'est cela : ne pas oublier la mélodie dans le rude train des choses de ce monde. Personnalité puissante, robuste, mais infiniment disponible, Schweitzer est certainement l'un de ces « hommes » dont la connaissance et l'exemple nous aident à mieux comprendre les sévères exigences de l'esprit comme aussi la poésie du devoir.

C'est pourquoi l'amour de la Vérité ne doit jamais nous faire oublier la Vérité de l'Amour.



Albert Schweitzer
, médecin colonial

COMMUNICATION

par

M. LUC DURAND-RÉVILLE
,
Correspondant de l'Académie


Rares, en fin de compte, sont les êtres qui ont le pouvoir d'être présents et peu nombreux sont les hommes dont on ne précède pas le nom, dans la conversation courante, du mot « Monsieur »... ou d'un titre professionnel ou universitaire. Nous disions de lui — et nous disons toujours, de notre grand ami de Lambaréné — « Schweitzer » ou « Albert Schweitzer ». Et par-delà la mort qui nous l'enleva il y aura dix ans au mois de septembre prochain, il reste pour ceux qui l'ont connu, aimé, aidé et admiré, exceptionnellement « présent »... ne serait-ce que par la lumière, dans laquelle nous sommes toujours, de son clair regard, demeuré jusqu'à la fin si jeune à travers les paupières alourdies du beau vieillard !

Mais je suis déterminé, devant ses confrères de l'Académie, à ne pas me laisser aller à l'entraînement naturel d'une affection très vive et d'une profonde admiration pour l'homme que Dieu m'a donné le privilège de connaître et d'aimer jusqu'à un âge exceptionnellement avancé.

Albert Schweitzer était un homme, en tout cas, d'une stature morale telle qu'elle ne pouvait pas ne pas lui valoir beaucoup d'incompréhensions et un grand nombre d'inimitiés. Son exemple gênait... et gênait d'autant plus qu'il ne prétendait pas en être un. Son désintéressement devenait encombrant. Les exigences morales de ses convictions, la vigueur et la sincérité avec lesquelles il observait les unes et mettait les autres en œuvre... n'ont pas laissé de susciter la critique — ce qui n'est que naturel — mais d'engendrer aussi la mauvaise foi... ce qui n'est jamais tolérable.

Le « grand docteur » comme l'appelaient ses amis gabonais, était de ceux qu'il faut se donner du mal pour connaître. Il est remarquable que ses détracteurs se soient contentés de le furtivement côtoyer, avec l’arrière-pensée préconçue de se donner l'originalité de suggérer le scandale dont l'exploitation est, on le sait, lucrative en proportion de la notoriété.

Comme il ne s'agit pas aujourd'hui de raconter la vie de l'homme exceptionnel que j'ai, un jour, rencontré sur ma route, le plus suggestif n'est-il pas de dire ici, d'abord, les circonstances pittoresques de cette rencontre ?

Des amis parisiens, avant mon premier départ — il y a de cela bien longtemps — pour les rives de l'Ogooué, m'avaient dit : « Ah ! puisque vous partez pour le Gabon, ne manquez pas à rencontrer un personnage extraordinaire qui vit quelque part de ce côté, un homme qui d'ailleurs a eu des histoires (et l'on évoquait sans doute celle de son incarcération de 1917, parce que, du fait qu'il était né en Alsace, à l'époque allemande, on avait trouvé bon, à la déclaration de guerre, de le traiter comme un national ennemi). C'est un homme curieux, me disait-on encore, avec de bons et de mauvais côtés, en tout cas, vous verrez, il vaut la peine d'être connu : c'est un homme pas comme les autres. » Et j'avais mis cette recommandation dans mon bagage : toujours curieux des choses et des êtres nouveaux, je ne voulais pas faillir à faire la découverte, avec tant d'hommes et tant d'autres choses, de cet homme dont on me disait qu'il « n'était pas comme les autres ».

Quelques semaines après, j'avais, en vingt-cinq ou vingt-six heures de pinasse, remonté l'Ogooué de Port-Gentil jusqu'à Lambaréné où m'appelait le travail dont j'étais chargé. Il était trois heures du matin. Dans le silence de la nuit, nous partîmes pour remonter le fleuve encore jusqu'à l'hôpital du « grand docteur ». Au silence de la nuit succédait bientôt le silence d'une aube qui rosissait de son doigt délicat les eaux boueuses du fleuve majestueux. Parvenus à mi-route, ce silence était rompu par une sorte de lent martèlement révélateur, quelque part dans les environs, de la présence de l'homme. On aurait dit d'un maillet frappant une tôle dans le lointain. Une heure encore et je débarquais dans le poto-poto de la rive de l'hôpital. C'était l'heure où les nuages relevaient vers eux le rideau de brume qu'avait fait descendre sur terre la fraîcheur de la nuit... l'heure où les premiers rayons du soleil condensent en perles irisées la rosée nocturne sur les frondaisons qui l'égouttent. C'était l'heure où les hôtes de cette cour des miracles, sous l'aspect de laquelle apparaît l'hôpital du « grand docteur » à des yeux neufs, sortent de leurs cases, manchots sombres sous les pagnes dont ils s'enveloppent pour la nuit et qu'ils relèvent frileusement jusqu'à leur visage, au matin.

Le martèlement de tout à l'heure s'était précisé, s'était rapproché et, au premier des malades de l'hôpital que je rencontrai, en train d'allumer sous le négropot traditionnel le feu qui s'y consumera tout le jour, je demandai s'il m'était possible de déranger le « grand docteur ». Les Gabonais ne sont pas toujours loquaces, et d'un coup de menton, appuyé d'un regard investigateur, le noir que j'interrogeai m'indiqua une direction; je partis dans cette direction, puis demandai à nouveau mon chemin, gravissant la pente de plus en plus abrupte et, de coup de menton en coup de menton, j'arrivai finalement à une sorte d'atelier sommaire, simple chaume de toiture posé sur pilotis où un homme de grande taille, et large à proportion, martelait en effet une tôle ondulée. Je regardai et j'attendis et ce mot de Tacite me revint alors en mémoire dans le petit matin du pays Pahouin, selon lequel « on juge de l'aptitude d'un homme à faire de grandes choses à l'attention qu'il apporte aux plus petites ». Schweitzer, car c'était lui, ne tarda pas à percevoir derrière lui une présence ; il s'arrêta, se retourna, me regarda. Je m'approchai et lui dis mon nom... et ce nom tout de suite le frappa et, avec l'extraordinaire faculté qu'avait Schweitzer de passer brusquement d'une occupation à une pensée, il me demanda si je n'étais pas parent des savants, des conceptions desquels il s'était inspiré pour définir sa propre théologie. C'est ainsi que les atomes crochus — la sympathie n'est-elle pas à la fois une première impression et une seconde vue ? — se manifestèrent immédiatement entre nous ; et joyeusement le « grand docteur » passa de la tôlerie à la théologie. Il évoquait à haute voix ses souvenirs d'étudiant strasbourgeois et parisien et, élevant tout de suite le niveau de la conversation, il développait pour le visiteur inopiné les thèses, longtemps méditées par lui, selon lesquelles il n'est pas possible que Dieu ait voulu qu'il y eût contradiction entre la science et la religion. Il tombait à pic ; formé d'ailleurs aux mêmes disciplines que lui, j'étais tout prêt à m'entendre confirmer qu'il y a lieu de distinguer, en matière de relations entre la métaphysique et le quotidien, l'immense domaine de ce qui est au-dessus de la raison et qui constitue le domaine de la foi et, d'autre part, ce qui nous apparaît contraire, dans la vie quotidienne, à la raison que Dieu nous a donnée.

Schweitzer avait fini son travail ; un curieux travail à vrai dire, qui consistait à aplatir à coups de maillet une tôle ondulée. L'ouvrier m'expliqua qu'en procédant à ce travail, il arrivait à couvrir les bâtiments qu'il avait en construction par une superficie de métal plus grande ! Comme pour l'œuf de Colomb : il fallait y penser. Mais il fallait, n'est-il pas vrai aussi, que les finances de l'hôpital fussent singulièrement précaires pour que le maître du lieu s'adonnât dès le petit matin à une besogne aussi contraignante. Il avait donc fini ce travail ; il me prit par le bras et m'entraîna vers sa case. Chemin faisant, il donnait une tape amicale au pélican familier, distribuait une observation bourrue, et cependant affectueuse, à un indigène qui venait prendre du bois dans une réserve qui lui était interdite, une caresse à une biche venue frôler sans contrainte son échine gracieuse au genou du « grand docteur »... et nous voilà partis visiter la cour des miracles. C'est en effet l'observation première que se fait à lui-même le visiteur de l'hôpital. Il ne peut pas ne pas être frappé de la rusticité de ses installations. Il y a loin entre cet ensemble hétéroclite et primitif et les magnifiques hôpitaux nickelés et ripolinés qui sont aujourd'hui le fin du fin de la médecine curative. Et l'on ne manque pas, souvent, à reprocher à Schweitzer comme une insuffisance, le fait, malgré les très grands progrès d'équipement qui, depuis lors, ont marqué l'évolution de son hôpital, que celui-ci ne réponde plus au dernier mot de la technique hospitalière moderne. Mais cela s'explique par deux raisons : la première est de fait : il faut se rappeler que le « grand docteur » n'a rien demandé jamais à personne ; il n'a jamais reçu des pouvoirs publics aucune aide et il a dû commencer l'œuvre à laquelle il avait choisi de se consacrer avec les seuls moyens dont il disposait. Schweitzer n'était certes pas ennemi du progrès, mais il n'en a marqué son œuvre qu'au fur et à mesure que les moyens matériels lui étaient acquis d'en faire façon. Quant à la seconde raison de l'aspect un peu ahurissant de ce village de soins, elle est de psychologie. C'est volontairement qu'ayant parfaitement compris dès l'abord l'âme indigène, Schweitzer avait voulu pouvoir accueillir des malades fort réticents à se confier à la science dans un cadre qui ne les effarouchât pas trop et qui, pour dire le vrai, ressemblât d'aussi près que possible aux cases dans lesquelles ils vivent traditionnellement dans la brousse. Croit-on en effet que fussent venus à lui comme ils sont venus les Pahouins de la grande forêt gabonaise, s'ils se fussent trouvés devant un de ces monuments modernes de la technique hospitalière ? Ce serait une erreur de le penser et, pour accepter de se faire soigner par un médecin européen et d'échapper aux techniques approximatives et souvent dangereuses du féticheur du village, il fallait au moins donner aux malades la faculté de se laisser accompagner, comme c'est la coutume, de sa famille, d'une vieille mère parfois déjà impotente, d'une ou deux de ses femmes, le cas échéant de ses petits-enfants, des cabris et des poules ! On imagine mal cette « smala » hétéroclite se pliant aux disciplines d'un hôpital comme Lariboisière ou Beaujon. C'est grâce à cette intelligente compréhension de Schweitzer qu'il a pu réussir là où tant d'autres avaient échoué et qu'il avait convaincu ceux qui venaient parfois vers lui de plus de 200 km d'accepter les soins scientifiques de la médecine moderne.

On se demande parfois comment un homme d'une telle simplicité, cet homme qui m'apparaissait dès l'abord sans doute abrupt, autoritaire et obstiné — foncièrement alsacien avec tous les défauts apparents et les immenses qualités profondes de sa race — mais rayonnant d'amour de son prochain — un prochain dont il comprit l'un des premiers qu'il s'étendait désormais aux extrémités de la terre — on se demande comment et pourquoi un tel homme a pu susciter tant de persévérance dans la calomnie ?

La route pour lui fut longue, s'il faut en croire Barrés, qui dit que chacun suit la route qui passe dans son village... la route de Kaysersberg et de Gunsbach fut longue pour Schweitzer, puisqu'elle aboutit à Lambaréné. Tout bas, un Dieu parlait dans son cœur ; tout bas et très discrètement II lui signifiait « ce qui est à fuir ». Cette constatation de Goethe, dans l'intimité de la pensée duquel Schweitzer a vécu, s'applique à ce dernier plus qu'à tout autre. Originaire de cette vallée du Rhin, pays de transition, d'interpénétration et de synthèse de la pensée germanique et des apports latins à une civilisation occidentale fondée sur le christianisme, Schweitzer fut dans son temps, en quelque sorte, le continuateur de Goethe, dont personne sans doute n'a, aussi bien que lui, compris et analysé la démarche d'esprit. Et c'est ainsi, sur l'impératif très net de sa conscience, que théologien, linguiste, philosophe et musicologue, toutes disciplines où cet esprit supérieur et ce cœur généreux eussent pu exceller... c'est ainsi que Schweitzer choisit de ne rien accepter des dons qu'il avait reçus en partage pour lui-même et alla chercher la tâche la plus ingrate, au point du monde où la misère à soulager lui paraissait la plus affreuse. Tous ses dons d'Alsacien volontaire et courageux, tous ses dons de savant, de chrétien et d'artiste, il les apporta au service d'un humanitarisme aussi exigeant pour autrui qu'il le fut pour lui-même.

Ami de Schweitzer au cours de trente années, plus et mieux je l'ai connu, plus j'ai été sensible à l'inéquité des attaques dont il fut l'objet. Que n'a-t-on pas dit du « grand docteur » de Lambaréné ?

  • Un caractère orgueilleux et despotique dont l'esprit d'économie frisait l'avarice ;
  • un colonialiste... dans la mesure où ce péjoratif à un sens ;
  • ... et comme il n'était pas contestable que Schweitzer réunit en lui les aptitudes et les sensibilités les plus diverses, il fallait que le praticien fut un mauvais médecin, le musicologue un médiocre organiste et un banal organier, le théologien un dangereux novateur... le philosophe et le moraliste un plagiaire plutôt qu'un créateur.

Essayons de voir ce qu'il peut rester d'affirmations aussi sévères, dont on observera tout d'abord qu'elles n'ont jamais été formulées — du moins dans leur forme malveillante — que par des esprits médiocres.


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Combien de fois, à propos de Schweitzer, n'ai-je pas entendu parler de « déboulonner une idole ». Quos vult perdere Jupiter... ! Pour « déboulonner » la statue il fallait d'abord l'élever au rang des dieux.

La renommée universelle — qu'on s'en réjouisse ou qu'on s'en afflige — à laquelle le vieux philanthrope de Lambaréné avait accédé, ne laissait pas de faciliter l'entreprise aux yeux de tous ceux que l'éloignement de notre ami conduisait aisément à exalter le personnage. Mais nous... nous qui le connaissions, qui avons vécu près de lui, qui nous sommes parfois insérés dans le style franciscain de la vie qu'il s'était créée... nous qui avons vu le vieil homme couvert de son casque colonial antique ou du seul chapeau qu'il ait jamais possédé — et qui l'a accompagné dans sa modeste tombe sous les palmes — ... brinquebalant ses valises sur les quais de gares durant ses tournées de conférences et de concerts... nous qui savons combien l'horripilait cette sorte d'exploitation que certains de ses admirateurs entendaient faire de son exemple et qui nous souvenons de sa conception de la sainteté si formellement cantonnée à celle de Jésus-Christ... nous préférons sourire amusés, que de nous révolter contre une entreprise de déification trop visiblement destinée à servir le propos de détracteurs en mal d'iconoclasme. Lorsque l'on n'a pas d'idole à se mettre sous la dent, on en fabrique.

Non, Schweitzer, tous ses familiers en porteront témoignage, n'était et ne prétendait être ni un saint, ni un dieu. Si ses regards de chrétien étaient dirigés vers Dieu, ses pieds, en revanche, étaient solidement posés sur le sol. Et lorsque je lui demandai à laquelle il donnait sa préférence parmi les multiples activités qu'il menait de front, il me répondit de sa grosse voix bourrue : « Je crois que je suis un bon maçon et que je m'y connais aussi un peu comme charpentier. » II était le premier à reconnaître son caractère abrupt et invoquait souvent les difficultés psychologiques et matérielles que comportait la direction de son hôpital perdu dans la brousse, sur une rive de l'Ogooué... pour justifier le despotisme dont il a été parfois taxé... un despotisme, soit dit en passant, qui fut toujours aisément supporté par ses collaborateurs qui ne fussent pas restés auprès de lui pendant des décennies si vraiment l'autorité du chef avait été intolérable.

Il y avait en lui tant de bonté, d'ailleurs, que jamais l'obstination de certaines de ses directives n'a pu se manifester lorsqu'il se rendit compte qu'elle était de nature à faire de la peine.

Il en est ainsi encore de l'esprit d'économie qui lui a été reproché.

Bourreau de travail — il faut avoir connu son horaire quotidien pour le savoir — dur pour lui-même, il ne demandait aux autres que beaucoup moins qu'il ne donnait.

Le caractère quasi monacal de la vie qu'il menait, et que continuent de mener dans le même esprit ceux qui lui ont succédé à Lambaréné, l'ont fait accuser d'avarice. Or, l'argent n'avait pour Schweitzer aucun sens en lui-même. Tout ce qu'il recevait, il le consacrait au seul développement d'une œuvre qu'il se sentait la vocation intérieure de poursuivre. Il est mort parfaitement pauvre et il n'avait point de mérite à cela, tant son détachement était grand à l'égard des biens de ce monde. Seulement, à ses yeux, l'existence de l'hôpital reposait sur ses rapports personnels avec ceux dont les dons lui permettaient de l'entretenir. Son attitude, dès lors, à l'égard de l'argent qu'il recevait ne lui était dictée que par le souci de répondre à la confiance de ceux qui se proposaient de l'aider. Il l'a expliqué lui-même dans Les Nouvelles de Lambaréné, 1913-1946 dans les termes suivants : « A chaque occasion, écrivait-il, je rappelle aux gens que je n'ai le droit d'accepter les dons des amis d'outre-mer qu'à la condition que les indigènes fassent tout ce qu'ils peuvent pour aider l'hôpital, que ce soit sous forme d'argent, de produits naturels ou de travail. Notre action et notre comportement sont rigoureusement fondés sur ce principe. Nous voulons avoir bonne conscience à l'égard des donateurs. Pas un centime ne doit être dépensé au-delà du strict nécessaire. »

Pour peu que l'on demeure objectif, il n'est pas permis d'être insensible à un scrupule de cette nature et de rechercher dans quelque sordide avarice la cause d'un certain ascétisme qui caractérise l'esprit « Schweitzer ».


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Parlons maintenant du « colonialiste ». J'y insisterai même un peu, car c'est là un sujet sur lequel il m'est permis de m'étendre, d'autant plus que l'épithète ne m'a pas été épargnée à moi-même.

Si être un « colonialiste », pour ceux qui usent de ce vocabulaire, c'est pratiquer l'amour du prochain sous les tropiques... alors on a raison de dire que Schweitzer était un « colonialiste ». Car le point de départ d'un tel « colonialisme » réside dans le caractère profondément chrétien du « grand docteur ». Schweitzer était un grand chrétien, vivant sa foi d'autant plus qu'elle était généreusement libérale. Il n'est pas nécessaire de connaître ses ouvrages théologiques pour s'en convaincre. Il suffit d'avoir vécu auprès de lui la vie de Lambaréné où tous les gestes de la journée s'inspiraient de la prière du « grand docteur » aux deux repas pris en commun par ses collaborateurs, ses invités et lui-même. Il suffit d'avoir participé aux cultes dominicaux qu'il présidait sous les palmes au milieu des éclopés, des malades et de leurs soignants, médecins et infirmières, sans qu'il lui fût jamais venu à l'esprit d'en faire obligation à quiconque.

Le trait dominant de la morale chrétienne pour Albert Schweitzer, c'est l'amour du prochain : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Et c'est parce qu'il croyait profondément à la supériorité de cette morale sur toute autre, issue de convictions métaphysiques et religieuses différentes, que le médecin missionnaire était un colonisateur. Coloniser — de colere, cultiver — c'est apporter une civilisation que l'on croit plus propre que d'autres à assurer le bonheur des hommes.

Je me suis souvent entretenu, avec mon vieil ami, de la valeur comparée des métaphysiques dans le monde. Il en a parlé lui-même dans un de ses ouvrages les plus connus. Je puis en tout cas témoigner qu'il professait le plus grand respect pour la métaphysique africaine. Il n'en croyait pas moins, c'est certain, à la supériorité du christianisme, parce que celui-ci engendre l'amour. C'est par son exemple seulement qu'il entendait convaincre de cette supériorité. Jamais il n'a essayé d'imposer à ses malades de modifier leurs convictions religieuses autrement que par le témoignage. Il déplorait que le tribalisme africain imposât d'hospitaliser ses patients par races et non selon les affections dont ils lui confiaient le soin de les guérir, mais jamais il ne voulut peser sur leur volonté de demeurer entre eux.

Paternalisme, a-t-on dit. Oui, sans doute, Schweitzer fut un paternaliste exemplaire. Il se sentait le frère de son prochain souffrant. Mais, comme il s'était mis en mesure d'apaiser cette souffrance, qui pourrait lui faire grief de s'être fait le « grand frère » de cette humanité qu'il comprenait et qu'il aimait ?

C'est dans ce sens qu'il faut dès lors accepter que Schweitzer ait été un « colonialiste ». Pour saisir, d'ailleurs, toute l'humaine difficulté de la colonisation telle que nous la concevons, il importe de comprendre d'abord la différence fondamentale qui sépare le cadre conceptuel de l'homme venu d'Europe, tout imprégné de civilisation chrétienne, de celui du noir de la brousse. La coopération de l'Européen et de l'Africain à la promotion de ce dernier est cependant indispensable, car quoi qu'on en pense, l'Afrique ne se fera pas comme elle doit se faire pour les Africains, si ceux-ci n'apportent pas à cette édification leur concours volontaire et laborieux. Mais cette coopération est rendue plus difficile par les différences fondamentales entre l'une et l'autre conceptions de la vie. C'est là toute la difficulté de l'immense problème de la colonisation, difficulté d'autant plus grande que cette différence conceptuelle est plus caractérisée, difficulté à laquelle Schweitzer un des premiers s'est achoppé et qu'il a vaincue.

En Afrique, en effet, la civilisation occidentale s'est trouvée, certes, en présence de civilisations locales. Qu'est-ce en effet qu'une civilisation, sinon un mode de penser et de vivre, sinon un cadre conceptuel et une forme de la vie en société ? L'Afrique ne nous avait certes pas attendus pour avoir les siens, non sans intérêt d'ailleurs, ni sans valeur, mais la profonde différence qui me paraît exister entre notre civilisation et le cadre conceptuel africain, c'est que dans la première on trouve une grande force de progrès qui fait défaut dans le second. Dans la civilisation chrétienne, une césure, semble-t-il, s'est établie dès la Renaissance et s'est affirmée au XVIIe siècle, entre le domaine métaphysique de l'existence et le comportement quotidien de l'homme. Et c'est pour cette raison, sans doute, que, pour l'esprit latin, les mêmes causes nous sont apparues souvent comme produisant les mêmes effets, de même que les rapports qui dérivent de la nature des choses ont pu être formulés par les meilleurs d'entre nous sous forme de lois. Le rigoureux enchaînement des jugements permet des raisonnements logiques. Sans nier qu'au-dessus de la raison existe un vaste domaine réservé aux hypothèses les plus hardies de l'esprit comme aux élans les plus instinctifs du cœur, les idées s'enchaînent naturellement les unes aux autres, pour aboutir à des conclusions pratiques fécondes et aux découvertes d'une technique qui progresse chaque jour, cependant que ses effets gagnent à être tempérés par la culture. Et quand je dis que cette césure s'est établie au XVIe siècle ou au XVIIe siècle, il vaudrait mieux dire que l'esprit méditerranéen l'a retrouvé à cette époque, car, en réalité, c'est dans l'évangile qu'elle est définie par le Christ, dans une certaine mesure avec son « rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». « Mot profond, dit Renan, qui a décidé de l'avenir du christianisme, mot d'un spiritualisme accompli et d'une justesse merveilleuse, qui a fondé la séparation du spirituel et du temporel et a posé la base du vrai libéralisme et de la vraie civilisation. »

Or, en Afrique, rien de tel : le religieux demeure au contraire, pour reprendre l'expression imagée d'André Siegfried, « en prise directe sur le quotidien ». Chaque geste, chaque pensée de l'Africain est dans la dépendance d'un mythe ou d'un esprit, toujours susceptible d'en altérer la validité. Conception au demeurant qui ne manque pas de grandeur et qui, en quelque mesure, s'apparente à celle de la vie monastique des grands mystiques du monde des vivants; mais conception aussi, il faut bien le reconnaître, singulièrement stérilisatrice au regard de la découverte et du progrès scientifique, au regard également de l'effort créateur et de l'organisation de la vie en société, et si ceci explique pourquoi nous avons trouvé, lors de notre venue en Afrique, des populations attardées du point de vue de la civilisation matérielle, de la vie sociale et politique, cela explique aussi combien nos amis africains sont plus attirés par la culture philosophique, poétique et artistique, par la divagation de l'imagination plutôt que par les rigueurs du raisonnement, par les sciences qui s'apprennent, plus que par les sciences qui se comprennent.

Et c'est là que Schweitzer, sans peut-être l'avoir expressément défini, a, d'un instinct sûr et généreux, immédiatement compris. C'est de cette perception aiguë des réalités auxquelles il avait à faire face que dérivait son comportement social à l'égard de la collectivité de ses malades... un comportement qui ne peut être compris que par ceux qui, connaissant non pas seulement les élites urbanisées de l'Afrique moderne, mais aussi la vie tribale de la brousse équatoriale, sont plus soucieux de guérir que de briller.


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Venons-en maintenant au médecin.

Schweitzer raconte dans Ma vie et ma pensée, que lorsqu'en 1904, théologien, philosophe et musicien de trente ans, il fit part de sa décision d'étudier encore la médecine et de se rendre en Afrique comme médecin, il dut mener de rudes combats contre ses parents et ses amis.Chacun tentait de lui prouver l'absurdité de cette intention, lui répétant qu'il était sur le point d'enfouir le talent qui lui était confié pour tirer usure de fausse monnaie. On l'accusa même de présomption pour avoir évoqué l'amour du prochain et l'obéissance que Jésus peut, dans certaines circonstances, exiger d'un homme. Il n'avait pourtant avancé cet argument qu'à contrecœur. Lorsqu'il se présenta, en qualité d'étudiant, au Professeur Fehling, alors doyen de la Faculté de médecine de Strasbourg, celui-ci l'eût volontiers envoyé à l'un de ses collègues au service de psychiatrie. Schweitzer n'en persévéra pas moins et poursuivit, six années durant, ses études de médecine. Rien de saillant d'ailleurs dans ces études, sinon la hâte qu'il mit à acquérir le diplôme qui n'avait d'intérêt à ses yeux que celui de lui permettre d'obéir à l'injonction de sa conscience et d'aller ainsi soigner les souffrants de la brousse gabonaise. Pas d'externat, sans doute, pas d'internat, pas de médicat des hôpitaux ne laisse-t-on pas de dire. Sans doute, mais le propos de Schweitzer en commettant cette « folie du monde » que furent ses études de médecine entreprises à trente ans, n'était pas de briller dans la carrière médicale. La science acquise et le diplôme qui lui permettait légalement d'exercer n'avaient été recherchés que pour le mettre en mesure d'arracher les populations attardées de la forêt équatoriale aux soins des seuls médecins qu'elles connaissaient : les féticheurs. Et pour cela le diplôme était largement suffisant. Le « grand docteur » n'était un grand médecin qu'aux yeux des innombrables patients dont il a sauvé la vie. A nos yeux il n'est le « grand docteur » que parce qu'il n'a pas hésité à tout sacrifier de ses connaissances et de sa culture, des brillantes carrières qui lui étaient ouvertes dans les chaires les plus en vue des églises et des universités... pour se faire petit médecin de campagne dans la plus inhospitalière des brousses africaines. La grandeur de Schweitzer, c'est en cela qu'elle réside et non pas dans la science médicale acquise par lui sans qu'il eût jamais prétendu faire figure de maître en médecine.

Encore ne faut-il rien exagérer dans cette modestie. Car l'expérience de quarante années de pratique médicale n'avait pas laissé de donner au philanthrope de Lambaréné une maîtrise exceptionnelle des affections tropicales qu'on y soigne et des accidents physiologiques qu'il y opéra.

Certes, sa conception de l'hôpital, pour ceux qui ne connaissent ni l'Afrique, ni l'Africain, n'était pas exempte de sujets de critique. L'hôpital de Lambaréné, il avait voulu délibérément qu'il fût construit et organisé en vue d'y attirer non pas les évolués des villes africaines, qui n'hésitent pas à fréquenter les cliniques conformes aux données les plus modernes de la médecine et du confort au sens occidental du mot, mais les seuls Africains de la brousse, encore, en ce qui concerne leurs maux, aux mains et sous l'emprise mortelle des sorciers. Ils sont venus à Lambaréné parce que le docteur avait compris qu'il fallait, pour attirer les malades de la brousse gabonaise à la médecine occidentale, les accueillir non pas dans une clinique, mais dans un village africain conforme aux sujétions des traditions de la forêt équatoriale. Le succès ne laissa pas d'ailleurs de répondre à cette conception. Et quelles que soient les critiques que celle-ci peut sans doute appeler, on ne peut sans mauvaise foi — et en ce qui concerne Schweitzer la mauvaise foi de la critique surabonde — ne pas s'incliner devant le fait que depuis sa création le nombre des malades spontanément venus se confier aux soins de l'hôpital de Lambaréné n'avait cessé d'augmenter et que le pourcentage des décès y est l'un des plus bas du monde. La mortalité totale s'est élevée ces années dernières, respectivement à 1,29 % et 1,17 % des interventions chirurgicales, cependant que beaucoup de malades se présentent à l'hôpital beaucoup trop tard.

D'ailleurs si les critiques qui s'adressent à Schweitzer médecin avaient été fondées, comment expliquer que chaque mois l'hôpital accueille une moyenne de cinq cents nouveaux patients... que de 3800 malades soignés en 1958, le nombre en ait dépassé 6000 à la date du décès du Docteur... et qu'il ait fallu à Schweitzer construire et construire encore pour répondre à l’affluence croissante des malades... Européens et Africains qui, pour des raisons différentes, mais où la sécurité des soins recherchés est un dénominateur commun, préfèrent le village hospitalier de Lambaréné aux très beaux hôpitaux modernes dont la construction largement entreprise sous le régime de la colonisation, se poursuit à travers tout le Gabon sous l'égide du gouvernement gabonais.

Contrairement à ce que l'on s'est parfois plu à prétendre, quatre générateurs assurent l'alimentation en courant électrique de la salle d'opération, de telle sorte que la défaillance de l'un d'eux soit sans conséquence pour les chirurgiens et pour leurs opérés; j'ai vu utiliser le photomètre et la centrifugeuse électriques; les étuves, les réfrigérateurs et les microscopes les plus perfectionnés. Le service de radiologie est équipé de la façon la plus moderne dans un local climatisé. Il comporte un appareil portatif pour les clichés au lit du malade. Les autres moyens d'investigation, électrocardiographe, cystoscope, œsophagoscope, gastroscope et microtome, ne le cèdent en rien aux matériels les plus récents qui sont à la disposition des hôpitaux publics du pays.

Au demeurant le Chef de l'Etat gabonais ainsi que les membres de son gouvernement, parfaitement informés de l'état de ces choses, sont demeurés avant comme après la mort de Schweitzer, insensibles aux critiques médicales dont ils n'avaient pas laissé de percevoir les échos et l'accueil réservé par eux à la fille du « grand docteur » fut si encourageant à la poursuite de l'œuvre, qu'on est maintenant assuré de la pérennité de celle-ci qui, sous l'égide désormais d'une fondation purement gabonaise, continuera d'adopter tous les perfectionnements de la médecine et de la chirurgie au fur et à mesure qu'ils lui seront accessibles.

Peut-être en aurai-je assez dit pour faire justice d'insinuations calomnieuses souvent avancées contre Schweitzer médecin, jusque dans les milieux médicaux les plus respectés.
Disons pour conclure que la notion du village sanitaire lancée par Schweitzer et justifiée par son succès est trop éloignée des conceptions modernes de la médecine pour ne pas heurter — non sans apparente raison — les praticiens qui n'ont pas l'expérience des sujétions psychologiques de la brousse africaine telles que j'ai tenté de les analyser pour vous.

D'ailleurs il est intéressant de noter qu'à travers une question particulièrement actuelle, celle de « l'humanisation » des hôpitaux, les grands maîtres de la médecine s'aperçoivent, cinquante années après le modeste médecin de la brousse qu'était Schweitzer, de l'importance trop longtemps méconnue de l'ambiance dans laquelle le malade est soigné au regard de sa guérison. C'est un hôpital humain que Schweitzer avait voulu offrir à ses malades, un village dans lequel ils ne se sentissent pas dépaysés. Et déjà, dans les hôpitaux les plus récemment édifiés en Europe, on observe la disposition adoptée par Schweitzer du circuit extérieur accessible aux visiteurs et du circuit technique interdit aux profanes.

Les détracteurs traditionnels des techniques de Schweitzer médecin colonial, d'ailleurs, viennent eux-mêmes à résipiscence. C'est l'un des plus éminents d'entre eux, le médecin général Vernier qui, dans un article récent écrivait : « J'ai pu comparer divers hôpitaux gabonais lors de mon passage. Beaucoup mieux dotés en crédits et en matériel, plus conformes aux impératifs thérapeutiques modernes, certains « palais » de la santé publique des grandes villes avaient beaucoup de lits inoccupés... à Lambaréné tout était toujours plein ! »

Ainsi, mes chers confrères, n'est-il pas permis de dire que dans les domaines de la médecine et de la coopération, comme on dit aujourd'hui de ce qui était hier la colonisation, Schweitzer a été un précurseur, comme dans les domaines, dont il vous a été parlé, de l'éthique — le respect de la vie — de la théologie, du rapprochement franco-allemand, de l'équilibre de la nature et de la pollution, sans oublier celui du danger atomique ?

Vous fûtes, Messieurs, bien inspirés en accueillant ce précurseur parmi vous et nous sommes heureux que vous ayez bien voulu accepter de consacrer cette séance à la célébration du centenaire de la naissance de ce prix Nobel de la paix, dont les circonstances ont fait qu'il ne vous a jamais été donné d'entendre prononcer, dans cette enceinte, l'éloge.


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C'est le 5 septembre 1965 que Schweitzer est mort. Nous avions fêté dans la joie et la reconnaissance le quatre-vingt-dixième anniversaire de votre confrère, le 14 janvier de cette même année... une année qui ajoutait certes à notre respect, mais qui n'avait rien enlevé à l'activité comme à la pensée créatrice de celui qui, moins d'un an plus tard, devait nous être repris.

Depuis son départ, l'œuvre hospitalière de Lambaréné s'est poursuivie. Par-delà la mort, Albert Schweitzer survivait et son œuvre continue d'essaimer dans toutes les parties du monde où se multiplient chaque année les lycées et les hôpitaux qui portent le nom et sont imprégnés de l'esprit du philanthrope de Lambaréné. Les choses, certes, ne sont déjà plus tout à fait, là-bas, ce que Schweitzer les avait laissées. Les difficultés de financement sont apparues après la disparition du grand homme. L'indépendance du Gabon a modifié lui aussi le contexte politique de l'hôpital et, à travers une fondation purement gabonaise, les pouvoirs publics du pays ont fait à leur concours financier une condition de l'insertion progressive de l'œuvre dans l'administration de la santé publique du Gabon. Conscients de ce que ce qui meurt, c'est en réalité ce qui s'immobilise, de ce que chaque époque a ses formules, de ce que rien ici-bas, pour demeurer vivant, ne saurait être immuable, les amis de Schweitzer qui l'ont accompagné sur sa route pendant tant d'années ne peuvent aujourd'hui qu'espérer que l'amour de celui qu'ils ont perdu continuera de présider cependant aux destinées de Lambaréné.

Quant à sa pensée, il y avait trop de spirituel en lui pour qu'elle cesse de rayonner; et nous sentons, selon l'expression du poète, que « sa cendre dans nos cœurs demeure plus chaude que la vie ».

Paul Bourget concluait son Démon de midi par cette profonde pensée selon laquelle : « II faut vivre comme on pense, sans quoi l'on finira par penser comme on a vécu. » N'est-ce pas à Albert Schweitzer que cette pensée peut le plus pleinement s'appliquer ?

De même Péguy ne prétendait-il pas de Descartes que « sa Méthode est aussi une morale, une morale de pensée ou une morale bien pensée, ou si l'on veut que tout est morale chez lui parce que tout y est conduite et volonté de conduite » ; « et peut-être, ajoute Péguy, sa plus grande invention et sa nouveauté et son plus grand coup de génie et de force est-il d'avoir conduit sa pensée délibérément comme une action. »

C'est en cela précisément que réside la grandeur de Schweitzer, que vous aviez appelé à siéger parmi vous.

Le jour où je fis connaissance du « grand docteur » à la lumière d'une aube où il martelait la tôle, je ne le quittai qu'à la nuit, tard dans la nuit, et, de la pirogue qui m'emportait vers la vie quotidienne, c'est lui que j'entendais encore, faisant chanter, après sa journée de dur labeur, à son modeste harmonium de Lambaréné, une fugue de Bach dont le concerto s'exaltait avec « la musique du vent qui passe et qui nous raconte l'histoire du monde ». En fait d'histoire, j'avais compris — et la suite me l'a confirmé — que cet homme « pas comme les autres », que cet homme qui précisément « avait eu des histoires »... était en réalité un homme qui entrait dans l'Histoire.



Allocution de conclusion

par

M. WILFRID BAUMGARTNER

Président de l'Académie

Ainsi qu'aux deux orateurs qui l'ont précédé, j'exprime à M. Durand-Réville la gratitude de l'Académie. Je le remercie également d'avoir préparé, de longue date comme il se doit, cette séance commémorative. Il fallait que cette cérémonie eût lieu, ne serait-ce que du fait que les circonstances avaient empêché que fût prononcé dans cette Académie l'éloge d'Albert Schweitzer. Plusieurs de nos confrères et en tout cas moi-même qui ne l'avais pas connu auront sans doute beaucoup appris en entendant les trois communications du Professeur Kastler, du Pasteur Marchal et de M. Durand-Réville. Elles se suffisent à elles-mêmes et je ne saurais prétendre y ajouter. Je dirai simplement qu'à travers la pluralité des dons qu'ils se sont plu à reconnaître en Albert Schweitzer, il semble qu'il faille surtout retenir la pureté de son âme et la force de son caractère. Cette dualité, parfois contradictoire, a déterminé son exil volontaire et prolongé au service du peuple gabonais. Un exemple qui montre, soit dit en passant, que les nations avancées ne se sont pas toujours mal comportées à l'égard du Tiers Monde. Un exemple de générosité et d'affection pour son prochain que l'histoire ou la légende retiendront peut être et qui certainement ne sera pas oublié par notre Compagnie.