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Notice sur la vie
et les travaux
de Pierre Tabatoni
par M. Michel
Pébereau,
séance du lundi 23 mars 2009
Notice sur la vie et les travaux de Pierre Tabatoni (1923
-2006)
par M. Michel Pébereau, membre de lAcadémie
des sciences morales et politiques
Cest le 6 mars 1995 que lAcadémie des Sciences
Morales et Politiques accueille Pierre Tabatoni au sein de
sa section Economie politique, Statistique et Finance. Il
succède à André Piettre, célèbre
dans les milieux économiques français grâce
à son essai sur les relations entre léconomie
et la civilisation, les trois âges de léconomie
et à son histoire de la pensée économique.
Il a eu une vie professionnelle très riche. Il la
toujours soigneusement séparée de sa vie personnelle
heureuse avec sa femme, Francine Roure, dont je ne parlerai
pas, pour respecter les principes qui étaient les leurs.
Brillant universitaire, il a été un penseur
visionnaire et aussi un véritable entrepreneur. Il
est lun de ceux qui ont contribué par leurs réflexions
et par leurs engagements au développement de léconomie
et de la société françaises pendant la
2ème partie du XXème siècle. Penseur
visionnaire, il a été aussi un véritable
entrepreneur.
I. Sa carrière est un modèle de lefficacité
que peut avoir léducation nationale pour la promotion
sociale des enfants qui ont du talent.
Ses études lui ont permis de conjuguer une carrière
universitaire et scientifique brillante avec des responsabilités
administratives éminentes en France et à létranger.
1) Pierre Tabatoni est un pur produit de lEcole
de la République.
Il naît le 9 février 1923 à Cannes. Son
père, dorigine génoise, est un immigrant.
Sa mère, française, est de famille italienne.
Sa grand-mère paternelle parle mal le français.
Son grand-père maternel est un jour parti voguer vers
le Nouveau Monde, tel le Marius de Pagnol. Il a passé
le Cap Horn et fait fortune dans la mythique Californie. Pierre
ne devient français quen 1932, lorsque son père
obtient sa naturalisation. Ses parents sont artisans. Son
père est bottier et sa mère a un atelier de
couture dont les clientes sont de riches voisines françaises
et anglaises qui le fascinent, enfant. Ligure, européen
et méditerranéen de naissance, Pierre Tabatoni
rêve ainsi dès lenfance de lAngleterre
et de lAmérique.
Sa mère a passé son certificat détudes,
et elle a lobsession de la réussite scolaire
de ses deux fils. Son frère aîné, Flaminius,
moins ambitieux ou plus sage, sera professeur de philosophie.
Encouragé par une institutrice porteuse des traditions
des hussards de la République, Pierre entre en 6ème
A du Lycée Carnot à Cannes. Il termine ses études
secondaires au Lycée dAntibes où il se
lie damitié avec les enfants de russes immigrés.
Il est brillant en mathématiques et passionné
dhellénisme. Il rencontre, en première,
un professeur dexception qui lui fait découvrir
la richesse de la littérature : Dord de la Souchère,
futur conservateur du musée Picasso dAntibes.
Il passe le baccalauréat de mathématiques élémentaires
en juillet 1940, celui de philosophie en septembre.
LUniversité dAix en Provence lui ouvre
ses portes. Sous le charme des humanités, il sinscrit
en Faculté des Lettres et, pour sassurer un emploi,
en Faculté de Droit. Pour alléger la charge
de sa famille, il est surveillant au Conservatoire des arts
et métiers. En 1944, il a décroché ses
licences de lettres classiques et de droit, un diplôme
davocat et un autre détudes supérieures
en économie politique. Il a découvert sa vocation :
léconomie. Engagé volontaire, il devient
infirmier militaire après une blessure provoquée
par une mine. Il est libéré en 1946.
A la Faculté de Droit, il rencontre deux grands universitaires
qui lui ont fait « acquérir le goût
pour la finance nationale et internationale »,
dira-t-il plus tard : Gérard Marty, son directeur
de thèse et Louis Trotabas, « son maître
de finances publiques ». Pour financer ses études,
il crée avec quelques amis une petite entreprise de
consultants pour notaires spécialisée dans la
rédaction de déclarations dimpôts.
Il obtient une bourse du Ministère des Affaires Etrangères
pour passer deux années de « post graduate
studies » à la London School of Economics
and Political Sciences en 1948-49. En 1950, il soutient sa
thèse de docteur dEtat en Sciences Economiques
dont le titre est : « Etude théorique
de la translation et de lincidence des impôts ».
Il est, à 27 ans, le plus jeune des cinq agrégés
de sciences économiques du concours de 1950. Ayant
loué une chambre, pendant les épreuves, à
lhôtel des grands hommes, place du Panthéon,
il y rencontre Raymond Barre, qui est reçu au même
concours que lui.
Grâce à une bourse de recherche de la Fondation
Rockfeller, il consacre deux années, de 1953 à
1955, à létude de léconomie
monétaire et fiscale, comme « post graduate
and research fellow » des départements déconomie
des prestigieuses Universités dHarvard et Princeton.
A 32 ans, Pierre Tabatoni est lun des rares universitaires
qui ait étudié léconomie à
la fois en France, au Royaume Uni et aux Etats-Unis.
2) Sa carrière universitaire a alors déjà
commencé. Elle se déroule à la fois en
France et à létranger.
LUniversité, cest dabord celle dAlger,
quil rejoint comme maître de conférence
en 1950. On imagine son arrivée dans le port dAlger
que rappelait, non sans nostalgie, son ami le juriste Jean
Dupuy, à loccasion de la cérémonie
de remise de son épée. Il est jeune. Il est
beau. Il est brillant. Il va enseigner dans une université
entourée dun jardin exotique où de ravissantes
étudiantes circulent parmi les bougainvilliers. Le
monde lui appartient. Il noue à Alger des amitiés
précieuses : outre Jean Dupuy, le constitutionnaliste
Jean Boulouis, le juriste Michel Fabre, léconomiste
Georges Henri Bousquet, exécuteur testamentaire de
Pareto, et ami de Schumpeter. Dès ses premiers cours,
sa culture, son sens de la pédagogie, sa capacité
découte et de dialogue, son humour rendent laustère
science économique accessible et séduisante
pour tous ses étudiants.
Ses succès à Alger et ses études aux
Etats-Unis sont le point de départ dune carrière
universitaire rapide dans des postes prestigieux et variés :
en France, après Alger, Aix en Provence de 1952 à
1961 et Paris de 1961 à 1968, comme professeur déconomie,
et Dauphine de 1968 à 1987 comme professeur déconomie
financière et industrielle ; mais aussi en Suisse,
au Centre dEtudes Industrielles de Genève de
1960 à 1975, comme professeur associé, et lété
à lEuropean Institute for International Management
de la Kellog à Burgenstock, de 1965 à 1985 ;
et enfin aux Etats-Unis, à la Kellog School of Chicago-Evanston,
lune des plus célèbres business school
du monde, comme, Distinguished Professor of International
Strategy entre 1983 et 1992. Il effectue de multiples missions
comme professeur visitant dans diverses universités
et écoles en Europe, en Afrique, et en Amérique
du Nord.
3) Lenseignement saccompagne de responsabilités
scientifiques. Son passage à Harvard et les relations
quil a nouées avec le Général Doriot,
qui y a créé un enseignement original, lont
convaincu de lintérêt de recherches sur
les sciences du management. Avec lappui du directeur
général de lenseignement supérieur,
Gaston Berger, il crée et dirige à Aix en Provence,
de 1955 à 1961, le premier institut français
dadministration des entreprises qui offre une formation
de 3ème cycle à la fois à des étudiants
et à des cadres dentreprises, des programmes
de formation à la recherche, et des séminaires
spécialisés.
En 1963, il crée avec Alexandre Lamfalussy à
Paris la Société Universitaire européenne
de recherches financières, dont il est le secrétaire
général de 1963 à 1966, et qui deviendra
lEuropean Center for Studies on Money. La SUERF, qui
rassemble des universitaires et des dirigeants dinstitutions
financières, a joué son rôle dans la prise
de conscience de lutilité dune Union Monétaire.
De 1963 à 1973, il assure, avec François Perroux,
la direction de lInstitut de Science Economique Appliquée,
lISEA, et des revues « Economie Appliquée »
et « Economie et Société ».
Il est, de lavis général, lun des
très rares sinon le seul chercheur qui
soit parvenu à travailler aussi longtemps sur un pied
dégalité et sans drame apparent avec cet
économiste génial, mais de fort caractère.
Il dirige les savantes collections économiques des
Presses Universitaires de France de 1965 à 1983 (SUP
- léconomiste, économie contemporaine,
systèmes et décisions).
En 1971, avec son ami Gaston Deurink, Président de
la Fondation Université-Industrie de Belgique, il persuade
Marshall Robinson, vice-président de la Fondation Ford,
daffecter un million de dollars à la création
de lInstitut détudes supérieures
en management à Bruxelles. Cest un grand réseau
européen dexpertise multidisciplinaire, qui encadre
des travaux de recherche et organise des échanges entre
professeurs et chercheurs. Il rassemble 1.000 personnes aujourdhui.
Pierre Tabatoni en est le premier vice président de
1971 à 1980.
Après avoir mis en place lUniversité Paris
Dauphine en 1968, il y dirige, avec le sociologue Pierre Jarniou,
un séminaire de 3ème cycle dont louverture
et la créativité sont inoubliables pour tous
ceux qui y ont participé, et de 1971 à 1983,
le centre de recherches sur les processus de management (CERPEM).
Il est nommé Senior Research Foundation Fellow à
la Russell Sage Foundation de New York, en 1984-85. Il publie
un article intitulé « les changements dans
lenvironnement des relations industrielles à
la suite des chocs pétroliers de la décennie
1970 » qui devient une référence
pour les étudiants de MBA.
En 1986 il crée à Bruxelles, avec Gaston Deurink,
lEuropean Center for Strategic Management of Universities,
financé par la Commission Européenne, où
il fait de la recherche - action avec la conférence
des recteurs européens, la CRE.
4) La création de lIAE dAix a ouvert
la voie du troisième axe de sa vie professionnelle :
ses responsabilités administratives.
Dès les années 50, il devient en effet le spécialiste
de lenseignement des sciences de gestion des entreprises
au Ministère de lEducation Nationale. Il participe
à ce titre aux travaux du plan et de cercles de réflexion
européens. Sa nomination au Club « Le Siècle »,
en 1962, lui permet de nouer des relations utiles dans les
milieux économiques, administratifs et politiques.
A partir de 1966, il est conseiller technique officieux, puis
officiel du directeur général des enseignements
supérieurs pour les études de gestion. Il participe
activement au Comité consultatif des Universités
(de 1966 à 1972), et aux débats interministériels
qui débouchent sur la création de la Fondation
Nationale pour lenseignement de la gestion des entreprises,
la FNEGE.
Lorsquil devient Ministre de lEducation Nationale,
Edgar Faure, a lidée provocatrice de centrer
sur les études appliquées de gestion lune
des trois universités expérimentales quil
crée au lendemain des évènements de mai
1968, celle de Dauphine. Il charge Pierre Tabatoni de sa réalisation.
Nommé à lété 1968 «
administrateur pour lorganisation et le démarrage
du centre universitaire de Dauphine », il assure la
rentrée des étudiants dès janvier 1969.
En 1973, au moment où les Etats Unis sont affectés
par léchec vietnamien, le flottement du dollar
et le Watergate, le Gouvernement lui demande daller
occuper à New York le poste convoité de conseiller
culturel auprès de lAmbassade de France aux Etats-Unis.
Grâce à ses relations avec les universités
et les fondations américaines, et à sa passion
pour la culture, sa mission est un succès. Son départ,
en 1975, est vécu « comme une catastrophe
pour la vie culturelle de la ville et la pérennisation
des relations universitaires franco-américaines »,
comme la rappelé avec émotion, Yvette
Mallet-Roumanteau qui dirigeait à lépoque
le service audiovisuel.
Il revient à Paris pour créer une fois
de plus une fonction nouvelle : celle de délégué
général aux relations universitaires internationales
au Ministère de lenseignement supérieur
et de la recherche quil occupe de 1975 à 1980.
Il ajoute à cette responsabilité celle de directeur
de cabinet du Ministre des Universités, Alice Saunié-Seïté
à partir de 1976. Lobjectif de léquipe
est alors clair pour la Ministre : « corriger
les séquelles désastreuses des politiques universitaires
improvisées depuis 1968 », « remettre
les étudiants au travail » et « redorer
le blason des enseignements supérieurs et de la recherche ».
Il est pendant cette période, un intermédiaire
irremplaçable entre cette femme de fort caractère,
les universitaires et les équipes de Matignon et de
lElysée. Il est nommé en 1980 Recteur
de lAcadémie de Paris et Chancelier des Universités.
Lalternance politique écourte sa mission.
Cest ensuite au niveau international que Pierre Tabatoni
exerce des responsabilités administratives. En 1989,
son ami Jean Dupuy, est nommé Président de lUniversité
Internationale de langue française pour le développement
africain créée à Alexandrie à
la suite dune décision de la Conférence
des Chefs dEtat des pays francophones. Il accepte pour
deux ans le poste de recteur pour concevoir et lancer cette
université. Il assure de 1990 à 2001 la présidence
à Paris de « lInstitut Européen
de léducation et des politiques sociales »
créé à linitiative de la fondation
européenne de la culture dAmsterdam : cest
un véritable réseau duniversitaires et
dexperts européens qui publie le « Journal
européen de léducation ».
Parallèlement à ses responsabilités scientifiques
et administratives, Pierre Tabatoni crée et anime plusieurs
institutions dintérêt public dont je reparlerai.
Il multiplie des missions dexpertise en France, dans
les pays européens, aux Etats-Unis, pour lOCDE,
lUNESCO, la Commission Européenne. Elles ont
pour objet le développement économique, la gestion
stratégique des organisations, notamment des entreprises
et des universités, et lévolution culturelle.
Une telle carrière a naturellement fait lobjet
de nombreuses distinctions : décorations françaises
et étrangères, et grades de docteur honoris
causa dans diverses universités en Europe et au Japon.
ooooOoooo
Luvre de Pierre Tabatoni est considérable.
Lhommage qui lui a été rendu à
lUniversité Paris Dauphine le 30 novembre 2007
par des personnalités beaucoup plus qualifiées
que moi en donne la mesure. Ce qui frappe dans son uvre,
qui est, comme lui-même, celle dun économiste,
cest son esprit de synthèse, sa capacité
à établir des relations, des ponts entre les
expériences de différents pays, les recherches
de différentes disciplines : cest un véritable
passeur.
Français, Pierre Tabatoni est aussi européen
et citoyen du monde. Rares sont les universitaires de sa génération
qui, comme lui, parlent couramment plusieurs langues vivantes
tout en étant férus de latin et de grec, et
qui ont appris lespéranto il en a obtenu
le diplôme avec sa mère et son frère-.
Spécialiste des sciences économiques, il est
convaincu de la nécessité des approches pluridisciplinaires :
il sait que la science économique a besoin de modélisation
et de mathématiques, mais aussi quelle ne peut
faire abstraction des approches sociologiques, politiques,
administratives et sociales.
Cest un penseur visionnaire et un véritable entrepreneur.
II. Un penseur visionnaire
Ses écrits en témoignent. Pierre Tabatoni
a enrichi plusieurs grands problèmes de son temps dune
vision nouvelle. Dans les années 50, au temps de la
reconstruction de léconomie après la guerre,
il introduit dans notre pays léconomie financière
publique et la science du management des organisations. Dans
les années 80, quand la globalisation se développe,
il apporte une contribution originale à lanalyse
des marchés financiers. Au moment de la création
de lEuro, il procède à une analyse systématique
de lhistoire monétaire de lEurope. Et au
début dun XXIème siècle, lorsque
laccélération progrès scientifique
fait rêver à une nouvelle économie, il
élabore une théorie transdisciplinaire de linnovation.
1) Au début des années 50, il joue un
rôle essentiel dans lintroduction, en France,
de léconomie financière publique. A lépoque,
la science des finances est traditionnellement une discipline
à part entière, distincte de la science économique,
tant à lUniversité quaux Sciences
Politiques.
Les recherches quil a effectuées pour sa thèse
et ses études en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis
ont convaincu Pierre Tabatoni que les finances publiques ont
une linfluence directe sur le développement économique.
Mais plutôt que de « prendre parti dans la
querelle de lintégration de la science des finances
dans la science économique », il propose
en 1954 une démarche conciliatrice dans un article
de 120 pages de la Revue Economie appliquée
consacré à « la rationalité
économique des choix financiers dans la doctrine contemporaine
des finances publiques ». Cest lobjet
du manuel quil consacre à lEconomie
financière en 1959 avec Hubert Brochier dans la
fameuse collection Thémis.
Il se garde bien de désavouer les tenants de la tradition
française dune conception intégriste et
autonomiste de la science des finances. Je le cite :
« Le fait que cest lEtat, et non les
individus, qui est le sujet de lactivité financière
et de ses décisions, détermine une certaine
spécificité du phénomène financier,
par rapport au phénomène économique ».
Et, dans lintroduction du Thémis, « Il
nest pas question de négliger les contraintes
que la réalité fait peser sur toute décision
financière, dautant plus que lhistoire
nous apprend avec quelle brutalité les réalités
méconnues savent parfois se rappeler à lattention
des praticiens de la finance ».
Mais dans le Thémis, on trouve aussi que « le
concept de lautonomie du fait financier ne peut avoir
aujourdhui la même portée quà
la période du libéralisme décentralisé,
où la faible importance de la part économique
de lEtat était le meilleur garant de la fameuse
neutralité fiscale... Les faits confirment lintimité
croissante des finances et de léconomie qui doivent
mutuellement sépauler dans toutes les phases
de la conjoncture ». Les auteurs étudient
ensuite la façon dont léconomie peut orienter
les décisions financières, les effets économiques
des prélèvements financiers, et la façon
dont laction combinée des prélèvements
et des dépenses publiques commande la gestion du budget
financier.
Ayant ainsi justifié la nécessité dune
synthèse, par léconomie financière
publique, de la science des finances et de la science économique,
Pierre Tabatoni et Hubert Brochier assignent à cette
nouvelle science des décisions de lEtat un objectif
ambitieux : assurer la cohérence de lactivité
financière de lEtat avec son programme politique
et économique.
Leur succès est rapide et durable. Il ne viendrait
aujourdhui à lidée de personne de
négliger les aspects économiques de toute décision
relative aux finances publiques. [Lorsquil consacre,
en 1986, un article de Commentaire à « la
révolution fiscale aux Etats-Unis » de lère
Reagan, Pierre Tabatoni reste cohérent avec ses analyses
de jeunesse en concluant ; « Cette réforme
revient, au moins dans ses principes, à une philosophie
fiscale plus classique où limpôt est avant
tout une ressource, plutôt quun instrument de
promotion économique et sociale »].
2) Lapport majeur de Pierre Tabatoni à la pensée
économique, est incontestablement sa contribution à
lintroduction dune discipline scientifique nouvelle :
la science des organisations, la science de gestion. Dans
ce domaine aussi, la France en est encore, dans les années
50, à la vision traditionnelle des processus de gestion
de lentreprise héritée de Fayol et de
son ouvrage Administration industrielle et générale
qui date de 1916. Après son passage à Harvard
et le lancement de lIAE dAix, Pierre Tabatoni
est convaincu quune approche nouvelle est indispensable,
à un moment où le développement des entreprises
et leurs gains de productivité sont les clés
de la croissance économique et du progrès social.
Il fait prévaloir une approche pluridisciplinaire et
dynamique de la firme et de son management en termes dorganisation
et de processus stratégique.
Ses travaux font la synthèse de deux courants de pensée
qui signorent : les travaux américains de
lépoque, qui posent lentreprise comme une
organisation sociale et étudient les conditions de
ses modes de fonctionnement, et la tradition française
déconomie hétérodoxe de Françoise
Perroux. Il crée au sein de lISEA un Centre déconomie
industrielle qui publie ses travaux de recherche dans une
série de la Revue Economie et sociétés
dédiée à léconomie de lentreprise,
de 1965 à 1973. Un numéro spécial de
mars 1968, consacré aux stratégies dentreprise,
présente les résultats des recherches collectives
quil a organisées pour la DGRST sur les contraintes
stratégiques et leur perception par les entreprises.
Il fait date dans lhistoire de la science du management
des organisations en France.
Louvrage quil publie en 1975 avec le sociologue
Pierre Jarniou aux PUF - Les systèmes de gestion :
politiques et structures - est plus célèbre.
Il est le fruit de leurs recherches dans le cadre du séminaire
du 3ème cycle quils ont co-dirigé de 1969
à 1973 à Dauphine. Leur ambition est danalyser
les processus de gestion des organisations, cest à
dire « des entités sociales qui rassemblent
des personnes oeuvrant en commun en vue de réaliser
certains objectifs ». Il ne concerne donc pas seulement
lentreprise, mais toutes les formes daction collective.
Pour quune organisation atteigne ses objectifs, il faut
que les dirigeants prennent des décisions et assurent
leur mise en uvre par des mesures coordonnées.
Les processus de management sont ceux qui intéressent
lorganisation dans son ensemble : ce sont ses stratégies,
ses politiques et ses relations avec son environnement.
En analysant la façon dont le gestionnaire décide,
fait réaliser et évalue les réalisations,
les auteurs rompent avec la conception traditionnelle de lanalyse
de la gestion de lentreprise qui était centrée
sur ses grandes fonctions. Ils établissent un nouveau
paradigme des systèmes de gestion, qui concerne toutes
les organisations : le triptyque « finalisation,
organisation, animation ».
Le gestionnaire doit « finaliser » les
actions de ses collaborateurs, cest-à-dire définir
leurs compétences, en particulier les buts qui leur
sont assignés, ainsi que les contraintes quils
ont à respecter. Il doit « organiser »
leur travail collectif, notamment en créant des sous-ensembles
dont il définit les relations et auxquels il alloue
des moyens. Enfin il doit « animer »
lactivité, cest-à-dire assurer la
mobilisation de tous par des actions dites de contrôle
social.
Au-delà de la création de ce triptyque qui est
devenu lun des éléments centraux de létude
des organisations, Pierre Tabatoni et Pierre Jarniou procèdent
à une analyse de la décision et du décideur.
Toute décision est le choix dune solution à
un problème. Le décideur est à la fois
un agent politique, un agent culturel, un agent de communication,
et un agent dinnovation. Les auteurs sefforcent
de répondre à des questions fort délicates.
Le décideur est-il rationnel ? Comment développer
les méthodes rationnelles de décision ?
Quelles sont les limites de la démarche rationnelle ?
Quels sont les rapports que les organisations entretiennent
avec leur environnement, avec la société dans
son ensemble.
Dans la deuxième partie de louvrage, les auteurs
montrent que toute organisation est structurée par
des composantes génétiques son organisation
du pouvoir, ses valeurs, sa culture au même titre
que par ses composantes fonctionnelles cest à
dire ses systèmes de finalisation, dorganisation
et danimation. Ses composantes historiques contribuent
à modeler les unes et les autres.
Pierre Tabatoni et Pierre Jarniou ont lambition de proposer
les bases scientifiques dun management démocratique,
capable dorganiser et de conduire le changement.
3) Louvrage consacré en 1988 à
La dynamique financière par Pierre Tabatoni
et sa femme Francine Roure, professeur de finance mathématique,
relève dune approche plus macroéconomique.
Les auteurs retracent en effet lévolution du
système financier mondial depuis le début des
années 70. Ils analysent les facteurs qui se sont combinés
pour favoriser linnovation, et les transformations les
plus significatives et les plus durables qui en ont résulté.
Ils tirent les conséquences de la crise financière
qua été le krach doctobre 1987 en
précisant : « aujourdhui nous
ne disposons pas encore dune véritable théorie
générale de léconomie financière,
et cest une des raisons essentielles, croyons-nous des
insuffisances de nos systèmes de régulation ».
Les auteurs suggèrent que la distinction fréquemment
faite entre économie réelle et économie
financière nest guère pertinente. Ils
notent quexclure les services financiers du secteur
productif est à peu près aussi absurde que de
considérer, comme les physiocrates du XVIIIème
siècle, que seule lagriculture assurerait un
« produit net », ensuite redistribué
aux manufactures, aux commerces, aux administrations... « Les
services financiers sont évidemment productifs »
affirment-ils, « parce quil fournissent à
léconomie les moyens de redistribuer les épargnes,
les dettes, les liquidités et les risques, et quils
occupent ainsi un rôle central dans la dynamique économique ».
Cela ne les empêche pas de souligner que « lharmonie
des règles réelles et financières paraît
grinçante, lorsque la finance sexprime en bulles
spéculatives qui explosent jusque dans la rue ».
« La spéculation est en principe rationnelle »
précisent-ils encore, « et la sanction des
erreurs est sévère, mais elle nest quun
pari sur lévolution de lenvironnement,
éclairé par lanalyse, lexpérience
et aussi les bruits du milieu. Ses excès doptimisme
engendrent de vives réactions de sens contraire ;
cest toute lhistoire de la Bourse ».
« Les crises graves sont dues à la convergence
de dysfonctions inhabituelles. Pour une part, certes, elles
sont imputables aux imperfections du système de régulation
propre au secteur financier lui-même, y compris sa réglementation.
Mais elles sont dues aussi à la dégradation
de la signification des politiques économiques qui
affaiblissent, jusquà lanomie, lautorégulation
qui est incluse dans les mécanismes ordinaires du marché ».
Louvrage analyse dune manière rigoureuse
les innovations principales et les facteurs technologiques,
économiques, organisationnels qui les ont déterminées.
Il met en évidence deux lignes de force : la mondialisation
des marchés qui conduit à une véritable
intégration de la sphère financière ;
et la titrisation (quils appellent titrification) des
financements de léconomie qui élargit
sans cesse la place des marchés par rapport à
lintermédiation bancaire classique. Leur analyse
du développement des techniques de couverture des risques
au service des entreprises est réaliste. Elle repose
sur un soubassement mathématique rigoureux, mais présenté
de façon accessible à la plupart des lecteurs.
Tout en regrettant les aberrations périodiques de la
Bourse, les auteurs estiment quil nexiste pas
dautre système, décentralisé, de
redistribution des capitaux risqués qui soit fondé
sur des critères de coût et defficacité
comparables et qui soit aussi largement ouvert aux différents
agents économiques. Ils montrent comment linnovation
financière technique, organisationnelle et culturelle
a permis avant tout de répondre aux besoins nés
de limportance prise par le financement des entreprises
sous forme de titres négociables sur des marchés.
Ils prennent le soin de souligner que toute nouveauté
nest pas une innovation durable, et même parfois
nest pas une nouveauté du tout, laissant à
lhistoire le soin de faire le tri. « Il nous
semble », concluent-ils, « que cest
moins linnovation financière proprement dite
qui est déséquilibrante que linsuffisance
dinnovation dans les systèmes de régulation ».
Leur diagnostic apparaît aujourdhui prophétique.
4) En 1999, Pierre Tabatoni publie Mémoire
des monnaies européennes du denier à leuro.
Son intérêt pour les questions monétaires
nest pas nouveau. Il remonte à son étude
des politiques monétaires et fiscales aux Etats-Unis
de 1953 à 1955 et à ses articles dans la Revue
économique de lépoque : « Note
sur la Politique monétaire de stabilisation aux Etats-Unis
depuis 1950 » en 1954, « la politique
monétaire flexible aux Etats-Unis » en 1955,
« le néoclassicisme monétaire aux
Etats-Unis » en 1957.
Il nest donc pas surprenant que la création de
leuro le conduise à un travail de mémoire
sur la monnaie européenne.
Il montre dabord comment les progrès de la monétisation
ont accompagné et sans doute permis le décollage
et la croissance économiques tout au long de lhistoire
de lEurope. Après le denier de Charlemagne, il
étudie louverture de nouvelles routes et de nouveaux
réseaux par les expéditions commerciales à
partir du Xème siècle ; le rôle des
foires et des marchands-banquiers ; puis le circuit mondial
des métaux précieux résultant de leur
afflux en provenance du Nouveau Monde au XVIème siècle.
Après léconomie- monde italienne, et lactivisme
des marchands et des banquiers allemands du XIIè au
XVIème siècle, il décrit la prééminence
économique hollandaise au XVIIème siècle
puis ce quil appelle lexception anglaise et limpasse
française.
Dans la deuxième partie de louvrage, consacrée
à linstitution souveraine des monnaies, il montre
comment se sont organisés les systèmes monétaires,
ce quil appelle lEurope de largent et lempire
de lor. Il constate que la stabilité monétaire,
objectif affiché du souverain, a été
assez rarement assurée en Europe : la France a
connu plus de périodes de désordres que de sursauts ;
la stabilité du système anglais a été
affectée par quelques grandes crises. La troisième
partie intitulée « monnaie de banque et marché
des monnaies » introduit le rôle des banques et
du crédit dans lanalyse. Les deux dernières
parties se situent de plain pied dans le monde contemporain
avec une étude approfondie des politiques monétaires
et des systèmes monétaires internationaux aux
XIXème et XXème siècles.
Louvrage se termine, naturellement pour cet européen
inconditionnel par une analyse très positive de lintégration
monétaire européenne, de lécu à
leuro et sur un cri de foi : « une étoile
est née ».
« Si lon veut rechercher une leçon
générale de cet apprentissage multiséculaire
des phénomènes monétaires, à travers
la complexité des initiatives et des erreurs commises »,
conclut-il, « cest sans doute la notion de
stabilité de la valeur de la monnaie qui apparaît
comme son sceau de société ». « Notre
histoire nous a appris que la stabilité des prix, labsence
danticipations inflationnistes ..., sont nécessaires
à une économie qui soit saine à long
terme, et à une société de justice...
La politique monétaire ne peut imposer la stabilité
des prix et sa discipline à une collectivité
qui nen ressentirait pas lexigence, et dont le
leadership lécarterait. La monnaie est un objet
fondateur dune société, qui sétablit
dans la durée et dans ses normes culturelles ».
Elle nécessite « la formation de lesprit
public ».
5) Cest à linnovation que Pierre
Tabatoni consacre son dernier grand livre en 2005. Innovation,
désordres, progrès est une uvre déconomiste :
cest sous cet angle que la question est traitée.
Mais Pierre Tabatoni est fidèle à lapproche
pluridisciplinaire quil a toujours recommandée,
[et il réalise une synthèse qui émerveille
les spécialistes, comme le soulignait le sociologue
Norbert Atler lors de lhommage de Dauphine]. Lintroduction
place immédiatement le lecteur face aux paradoxes de
linnovation, génératrice à la fois
de désordres et de progrès, mais aussi face
à la relativité des concepts de désordres
car lordre est parfois bien contestable
et de progrès les bouffées périodiques
de misologie, de mépris pour les savants, en sont la
preuve.
Louvrage est divisé en quatre parties qui font
le tour du problème : processus, rythme, organisation,
appropriation.
Il est logique de partir du processus, cest-à-dire
des pratiques qui engendrent, appliquent, diffusent les innovations
à tous les niveaux, ainsi que de leurs effets sur lévolution
des systèmes concernés. Une sélection
dexpériences et dapproches théoriques
en particulier lapport de Schumpeter permet
de comprendre la complexité et les aléas des
processus dinnovation ainsi que lintérêt
et les limites des modèles construits pour en rendre
compte.
La deuxième partie, « rythmes »,
décrit laccumulation des innovations au cours
des trente dernières années, avec la révolution
de linformation, la révolution biotechnologique,
et les innovations financières. Elle montre les liens
entre innovation, productivité et croissance à
partir de comparaisons internationales, puis linfluence
du rythme des innovations sur les cycles économiques
et sur le développement à long terme.
Les développements consacrés à lorganisation
sont, comme on pouvait sy attendre, les plus originaux.
La théorie des organisations est appliquée aux
« modes dorganisation » de linnovation.
On retrouve les trois méthodes classiques de coordination
des décisions : par le marché, cest-à-dire
par les prix ; par lorganisation hiérarchique,
qui peut avoir bien des formes ; ou par lauto-organisation.
A partir de cette grille, Pierre Tabatoni passe au crible
de la critique différents modes dorganisation
de linnovation à léchelon national
et au niveau de lentreprise, ainsi que différents
systèmes dincitation à linnovation,
et dorganisation de la R et D.
La partie relative à lappropriation est très
instructive pour les lecteurs français, qui ont souvent
la conviction que la diffusion des connaissances est dintérêt
collectif, parce que toute recherche a une « productivité
sociale », et qui ont tendance à ignorer que
lappropriation privée de linnovation est
de plus en plus souvent de règle dans le monde. Après
avoir recensé les différentes formes dappropriation,
Pierre Tabatoni se penche sur les doctrines de la propriété
industrielle et sur la différence entre rendement privé
et rendement social des brevets.
La conclusion confirme le caractère paradoxal du phénomène
dinnovation dans tous ses aspects : linnovation
se développe sur la base de contradictions, quelle
suscite en partie. Mais le concept de progrès est lui
aussi paradoxal : difficile à utiliser, et encore
plus à mesurer. Linnovation est de plus en plus
encadrée par lélargissement du champ des
responsabilités, et le principe de précaution.
Lentreprise est appelée au développement
durable. Nos sociétés sinterrogent sur
les relations entre progrès et bonheur car la corrélation
entre croissance du PIB par tête et sentiment de bonheur
ne fournit plus de belles images... Et de grands économistes
travaillent à dresser des comptes nationaux du bonheur
par enquêtes et modélisations.
Linnovation est lune des réponses essentielles
aux défis du XXIème siècle pour lEurope :
celui de la nouvelle répartition du travail qui résultera
de la mondialisation, et celui de laspiration des européens
au bonheur, plutôt quà la seule croissance
économique. Pierre Tabatoni a procédé
à létude de linnovation, en 2005,
comme il avait su le faire pour la productivité de
lentreprise au début de sa vie duniversitaire,
lorsque celle-ci était lune des réponses
essentielles aux défis de la fin du XXème siècle
pour la France : celui de la compétition résultant
de la mise en uvre du marché commun européen
et celui de la croissance économique, pour assurer
le progrès social.
III. Un entrepreneur schumpeterien
La curiosité intellectuelle de Pierre Tabatoni, son
goût de linnovation, lont conduit tout au
long de sa vie à imaginer, à créer ou
à transformer des organisations pour mettre en uvre
des idées nouvelles, pour lancer de nouvelles actions,
pour faire progresser la société.
Lintroduction et le développement des sciences
de gestion au sein de luniversité française
resteront à cet égard lune de ses traces
majeures. Il sest aussi engagé avec détermination
au service de lEurope des Universités et de la
mondialisation.
A. Lintroduction des sciences de gestion en France
Au lendemain de la guerre, la reconstruction de lindustrie
est une priorité. Il faut notamment rattraper le retard
accumulé, en termes de productivité, par rapport
à une industrie américaine dont le développement
a été accéléré par leffort
de guerre. LAgence Européenne de Productivité,
créée en 1953 par lOrganisation Européenne
de Coopération Economique, lOECE, lancêtre
de lactuelle OCDE identifie linadaptation de la
formation des dirigeants et des cadres dentreprise comme
lun des freins aux progrès recherchés.
Développer des études modernes de gestion à
luniversité paraît a posteriori une solution
évidente à ce problème. Mais cela ne
se fera que par étapes. Et il faudra toute la ténacité
de Pierre Tabatoni et de quelques autres pour limposer.
1) Lorigine de son engagement ? Ses études
aux Etats-Unis en 1954-55 bien sûr. Mais surtout sa
curiosité intellectuelle. Il est à Harvard pour
étudier les questions monétaires et financières
à Littauer, le département déconomie
situé à Cambridge. De lautre côté
du pont, à Boston, il y a la fameuse business school.
La suite, je laisse Pierre Tabatoni lui-même la raconter :
«Mes voisines de pallier étaient de très
brillantes étudiantes de Radcliffe Collège,
des philosophes, historiennes, artistes, anthropologues. Et
la business school leur faisait corriger les copies de business
policy. Elles ne jugeaient les copies que du point de vue
de lanalyse problématique et de la qualité
de la communication ». Pierre Tabatoni leur donne
un coup de main. Et il prend lhabitude de fréquenter
la business school, comme le lui avait suggéré
Gaston Berger. « Cest comme cela que je suis
passé », raconte-t-il, « presque
sans désemparer, de lanalyse financière
à la gestion financière, et à lintérêt
pour la gestion stratégique ».
2) Ancien industriel marseillais du secteur des engrais,
professeur de philosophie, Gaston Berger est le Directeur
Général des enseignements supérieurs
de 1953 à 1960. Il estime que luniversité
est seule susceptible dassurer lévolution
à long terme des études de gestion en raison
de sa pluridisciplinarité et de son autonomie scientifique.
Il a déjà créé un certificat daptitude
aux enseignements de gestion. Il aide Pierre Tabatoni, à
son retour des Etats Unis, à créer en quatre
mois à Aix en Provence un Institut dAdministration
des Entreprises. Cest une innovation scientifique mais
aussi institutionnelle et pédagogique.
Une innovation scientifique : pour la première
fois, la spécificité de lenseignement
de la gestion des entreprises est reconnue par lUniversité.
Une innovation institutionnelle : lInstitut est
rattaché à quatre facultés, et a une
large autonomie ; il bénéficie dun
financement exceptionnel du Commissariat général
à la productivité et du soutien dentreprises
privées.
Une innovation pédagogique enfin : lutilisation
de méthodes actives, non directives, par petits groupes ;
des enseignements multidisciplinaires, incluant probabilité,
recherche opérationnelle, sondages statistiques, psychosociologie ;
de jeunes enseignants et des étudiants venant dhorizons
divers.
Dès 1956 lIAE dAix lance une action de
formation permanente. Pour la première fois, une formation
de 3ème cycle est offerte à la fois à
des étudiants et à des cadres dentreprise.
Elle saccompagne de programmes de formation à
la recherche et de séminaires spécialisés.
Pierre Tabatoni sattache à promouvoir ailleurs
cette formule expérimentale. Il fonde une association
nationale des directeurs dinstituts et centres universitaires
dadministration des entreprises ; il en est le
premier secrétaire général de 1955 à
1958. Plus dune vingtaine dIAE ont depuis lors
été mis en place. Pierre Tabatoni crée
aussi à Bruxelles en 1955 lassociation européenne
des centres de formation à la direction des entreprises
qui deviendra par la suite la Fondation européenne
pour le management. Il en est le premier président
pendant 3 ans.
3) Lorsquil quitte Aix pour Paris en 1961, il
continue à sintéresser à la formation
au management. Il participe à un important groupe de
travail constitué par lAgence Européenne
pour la Productivité pour étudier les problèmes
de la formation et du perfectionnement à ladministration
des entreprises en Europe. Ce groupe recommande le développement
de la recherche universitaire, la collaboration entre université
et industrie, une adaptabilité transformatrice des
programmes et de la pédagogie.
Ces réflexions influencent les travaux de la Commission
de la productivité du IVème Plan dont les propositions
conduisent à la création en mai 1968 de la Fondation
Nationale pour lEnseignement de la Gestion des Entreprises.
Lobjectif de la FNEGE est « de développer
la connaissance des méthodes dadministration
et de gestion des entreprises et de favoriser la formation
des cadres occupant des emplois de responsabilité ».
Cest Pierre Tabatoni qui réussit à convaincre
le patronat et ladministration, en particulier Michel
Debré, alors Ministre des Finances, de rassembler toutes
les parties prenantes pour répondre au défi
de la modernisation de lenseignement de gestion.
Chacun a sur ce sujet ses idées. Les patrons sont attachés
aux écoles de commerce, et veulent moderniser la gestion
des entreprises par des techniques nouvelles et plus efficaces ;
les hauts fonctionnaires cherchent à adapter les formations
à la demande fortement croissante de cadres et de dirigeants ;
quant aux universitaires, ils voudraient introduire dans les
Universités un enseignement spécifique de gestion
sinspirant du modèle américain.
La FNEGE tient son premier conseil dadministration le
16 mai 1968 avec Pierre Tabatoni comme secrétaire général.
En désaccord avec le Président, il démissionne
le jour même. Il revient au conseil deux ans plus tard.
Ses idées finiront par triompher. La FNEGE sintéressera
à la formation des formateurs de gestion, à
la formation des cadres supérieurs et des dirigeants
des entreprises et au rapprochement entre université
et industrie. Elle financera la formation de centaines détudiants
français en Amérique du Nord et favorisera la
diffusion en France des méthodes américaines
de management.
4) Dès le mois daoût 1968, Pierre
Tabatoni sengage dans une nouvelle aventure : la
création de lUniversité Paris-Dauphine.
En juillet 1968, Edgar Faure décide de diviser lUniversité
de Paris en treize entités et de créer trois
Universités expérimentales ouvertes sur les
problèmes de changement dans la société,
à Vincennes, Lumigny et Dauphine. Deux de nos confrères
Gérald Antoine et Pierre Boiteux - ont raconté
à loccasion de lhommage de Dauphine, comme
témoins, la naissance de deux idées géniales
du ministre : conférer une dominante économique
et une ouverture sur la vie des entreprises à luniversité
quil a décidé dinstaller dans lancien
siège de lOTAN ; et confier à EDF
la mission de transformer ce siège en établissement
denseignement. Inconcevable aujourdhui. Quatre
mois après, le 1er novembre 1968, les travaux sont
achevés. « Le train marchait »
conclut Marcel Boiteux, « A Pierre Tabatoni de
soccuper des voyageurs... ce qui nétait
pas une mince affaire ».
Pas une mince affaire en effet, car le projet est très
ambitieux sur le plan scientifique. Il sagit de mettre
en place une Université consacrée aux « sciences
de la décision et de lorganisation »,
avec une approche pluridisciplinaire. On va enseigner des
disciplines jugées complémentaires, allant du
juridique aux statistiques en passant par politique, sociologie
et psychosociologie. Trois départements sont créés :
« économie, gestion, et mathématiques
de la décision » qui va se développer
grâce aux initiatives de Francine Roure et à
la notoriété de son corps professoral
deux de ses professeurs ont reçu une médaille
Field. Pierre Tabatoni ouvre immédiatement, en même
temps que le 1er cycle, un 3ème cycle de recherche,
avec une large ouverture internationale.
Le défi le plus important est humain et politique.
On est en septembre 1968. Les leaders de la « révolution
de mai » viennent daffirmer « leur
volonté que létude du marxisme et la critique
du capitalisme soient désormais la colonne vertébrale
de lenseignement de léconomie en France ».
Pierre Tabatoni fait un pari : il considère que
les meneurs de mai 68 seront moins dangereux pour le démarrage
de Dauphine à lintérieur quà
lextérieur. Il en recrute plusieurs comme assistants
en économie et sociologie et prépare avec eux
ses programmes de sciences de gestion.
A lissue de débats que Pierre Tabatoni lui-même
qualifie de « souvent passionnés, conflictuels
et turbulents », lesprit du projet de Dauphine
est respecté, « mais en approfondissant
létude des relations entre économie et
société ».
Pierre Tabatoni rend compte de sa mission le 10 janvier 1969 :
la rentrée est terminée et 6 300 étudiants
sont dans les locaux ; le corps enseignant a été
recruté avec 12 professeurs, 20 maîtres-assistants
et 90 assistants. Sa santé ne lui permet pas de rester
aux commandes. Mais le navire a quitté le port, avec
un équipage au complet. Et le cap est bon.
Pierre Tabatoni poursuit son uvre, à Dauphine,
au sein de son centre de recherches sur les processus de management
jusquen 1987.
Plus tard, lorsquil occupe au Ministère dimportantes
fonctions, il continue de veiller sur Dauphine : pour
loctroi de crédits ou de postes et pour des accords
avec des universités étrangères. Il est
là, aussi, pour fermer les yeux de ladministration
lorsque le Conseil de lUniversité décide
en avril 1979 dinstaurer une sélection sur dossier
à lentrée de son 1er cycle ou pour aider
à une intervention maîtrisée de la police
afin dévacuer la faune qui occupait depuis des
années le hall dentrée et les sous-sols
et pour rétablir les examens.
5) Sa position au ministère lui permet aussi
de parachever sa construction de lenseignement des sciences
de gestion dans notre pays. En 1970 il fait créer les
maîtrises de gestion et de mathématiques appliquées
aux sciences sociales (où la physique est remplacée
par de léconomie et de la gestion) En 1974, il
rédige le projet dagrégation de sciences
de gestion ; et le concours autonome est créé
en 1976. Pierre Tabatoni est bien le père de lenseignement
des sciences de gestion à lUniversité
dans notre pays.
B. lEurope des Universités
Dès le début de sa vie professionnelle, Pierre
Tabatoni a été un partisan déterminé
de la construction européenne. Jai évoqué
son engagement pour lEurope monétaire et lEurope
du management des entreprises. Mais son action essentielle
concerne lEurope des Universités.
Comme le rappelait Jean-Claude Casanova dans son allocution
à la messe célébrée à sa
mémoire, il a voulu sans cesse, tout au long de sa
vie, faire progresser les Universités en les modernisant
sans renier lhéritage de leur passé.
1) Il appartient en effet, avec le regretté
Raymond Barre, et nombre de nos confrères, Jean-Claude
Casanova et Roland Drago notamment, à cette génération
duniversitaires qui rêvent dune réforme
de lUniversité à partir de la fin des
années 50. Ils désespèrent un peu face
à limmobilisme relatif qui sinstalle après
la rupture de mai 1968, lalternance politique de 1981,
léchec du projet de 1987, et la montée
dune contestation étudiante quasi-permanente
qui soppose depuis lors à tout projet de réforme
significative.
2) Alors Pierre Tabatoni se mobilise pour promouvoir
dans les Universités, au niveau européen, les
principes de management des organisations qui ont permis la
modernisation des entreprises. Il crée en 1986 avec
Gaston Deurink à Bruxelles le Centre Européen
pour le Management Stratégique des Universités,
que finance la Commission Européenne, et qui coopère
avec la conférence des recteurs européens. Il
en est, comme administrateur délégué
aux relations universitaires, lanimateur stratégique
de 1986 à 1994. Cette association scientifique internationale
organise séminaires, études et conférences
sur les politiques universitaires et fait de la recherche
action avec la conférence des recteurs européens.
La Commission lui confie la gestion du programme Comett pour
le renforcement de la coopération industrie - université,
et du programme Socratès (avec lAssociation de
Coopération Académique) pour les échanges
détudiants dans lUnion Européenne.
Il participe activement au lancement du programme public dévaluation
institutionnelle des Universités proposé par
la CRE en 1994-1995 et réalise, avec Andris Barblan,
le secrétaire général de cette conférence,
en 1998, plusieurs guides, dont un consacré aux « principes
et politiques du management stratégique pour lUniversité ».
Cest dun véritable programme daction
pour la réforme des Universités quil sagit.
Il conçoit « le management stratégique »
comme une manière de piloter laction collective
nécessaire pour développer lesprit de
changement et de qualité dans lUniversité
et dans la société.
3) Cest que Pierre Tabatoni a bien compris à
quels défis majeurs vont être confrontés
les Universités au XXIème siècle. Il
les énumère dans sa lecture sur « une
éducation pour le XXIème siècle »
à lASMP en 1997 : accorder autant dintérêt
à la formation continue des adultes quà
la formation des jeunes et consacrer aussi, dans les diplômes,
lexpérience acquise ; tenir compte de lenvironnement
plus compétitif et de la mobilité croissante
des professeurs et étudiants ; être plus
attentif à la qualité des services et du cadre
de travail et de vie ; maîtriser les nouvelles
technologies de linformation, qui rendront portable
lacte dapprendre, aujourdhui quérable ;
apprendre à sadapter à des changements
rapides et imprévisibles sans crises incontrôlables.
Dans un colloque international organisé en octobre
2002, à Lyon, Pierre Tabatoni affirme ses convictions
dans son exposé sur « lUniversité,
creuset de linnovation ? » Pour lui,
lUniversité est, dans la société,
le plus puissant milieu de pensée méthodique
et critique, de liberté, douverture, de tolérance
et de communication : elle rassemble tous les ferments
de la créativité. Elle est au premier plan de
la recherche fondamentale libre, et elle est aussi engagée
dans la recherche appliquée. Elle sassure de
nombreux réseaux, qui permettent la pluridisciplinarité.
Elle ne forme pas les esprits seulement à la connaissance ;
elle les exerce aussi à lautonomie dans lacquisition
et lapplication du savoir, ce qui les entraîne
à la créativité.
Pierre Tabatoni, lentrepreneur, na jamais cessé
de proposer un chemin aux Universités européennes
pour être le fer de lance de linnovation. Mais
lEurope de la culture nest aujourdhui encore
quune belle idée.
C. Les relations transatlantiques et la mondialisation
Sa culture et sa formation font de Pierre Tabatoni lavocat
du développement des relations transatlantiques et
de la mondialisation.
1) Pierre Tabatoni est un acteur engagé du développement
dune relation privilégiée entre lEurope
et les Etats-Unis. Ses nombreux séjours aux Etats-Unis
len ont convaincu : lEurope a beaucoup à
apprendre de lexpérience américaine, et
les Etats-unis ont besoin de comprendre lEurope, pour
laccepter comme un partenaire à part entière.
Ce sont des séminaires sur « les stratégies
industrielles et financières dans lintégration
européenne » quil anime de 1983 à
1992 à la Kellog Graduate School of management à
Chicago. Il prépare ses étudiants, fort sceptiques,
à lavènement prochain de lintégration
financière européenne et de la monnaie unique.
Dans le cadre de la Conférence des Recteurs Européens,
il joue un rôle clé dans un dialogue poursuivi
pendant trois ans, entre dirigeants dUniversités
européennes et nord américaines, sur les conditions
du renouveau académique dans un monde où lUniversité
a perdu ses monopoles denseignement et de recherche.
Tout au long de sa vie, il utilise ses relations avec les
grandes Fondations américaines pour établir
des échanges avec les différentes institutions
quil crée ou dirige, pour organiser des stages
de formation aux Etats-Unis, au profit détudiants
et denseignants européens.
Symbole de son engagement, il entretient pendant quatre décennies
une relation damitié avec Donald Jacobs, le doyen
émérite de la Kellog School of Management. Il
lui refuse cependant en 1975 de devenir le doyen de cette
école, préférant être disponible
pour ses missions au Ministère de lEnseignement
Supérieur et de la Recherche. Pendant 20 ans, de 1965
à 1985, il anime avec lui chaque année à
Burgenstock en Suisse, à lEuropean Institute
for International Management, un séminaire « Politiques
économiques et financières internationales »
pour des cadres internationaux. Lors de la cérémonie
de Dauphine, Donald Jacobs concluait sa très émouvante
intervention en affirmant : « Il y avait un
maître parmi nous, et ce maître, cétait
Pierre Tabatoni ».
Son regard vis-à-vis de lAmérique na
jamais cessé de rester à la fois admiratif et
critique : compréhensif. Cest ce qui transparaît
dans lAnalyse de la crise de 2000-2002 au coeur de
la nouvelle économie, à laquelle il consacre
une tribune à lASMP, tout comme dans La crise
du modèle dinnovation aux Etats-Unis quil
publie aux cahiers du CERPEM et où il nhésite
pas à souligner, à côté de ses
forces, les faiblesses de la nouvelle économie américaine.
2) Européen convaincu et ami de lAmérique,
Pierre Tabatoni ne pouvait quêtre favorable au
développement de léconomie de marché
et de la mondialisation qui en est le corollaire. Bien sûr
avec la mesure, et lesprit critique qui le caractérisent.
Toutes ses réflexions dans le domaine des sciences
de gestion sinscrivent dans le cadre de léconomie
décentralisée. Mais comme les français
de sa génération, il recourt sans hésiter
au concept de planification, et fait toujours grand cas des
normes, quil considère comme des contraintes
stratégiques : il légitime ainsi lintervention
de lEtat. Dans ses réflexions sur linnovation,
il cherche un juste équilibre entre loi du marché
et intérêt général.
Aussi est-il un partisan dune mondialisation raisonnée.
Il voit bien que les obstacles aux échanges sont, pour
les entreprises, des obstacles au progrès. Son intervention
aux 17èmes journées nationales des IAE, le 13
septembre 2004, est intitulée : « Espace
européen et espace mondial : un défi pour
lentreprise ». Il y souligne que « la
mondialisation daujourdhui nest que la poursuite
de linternationalisation des économies nationales
qui a commencé depuis très longtemps ».
Mais on retrouve ici aussi son sens de la mesure, du relatif,
de léquilibre pourrait-on dire. Lune de
ses conférences est intitulée, en 1998, « la
mondialisation : idée juste, idée fausse,
idée vague ? ». Et lorsquil livre
quelques réflexions sur les négociations de
lUruguay Round, dans les années 80, il les intitule :
pour un « GATT bien tempéré ».
Ce souci déquilibre ne le conduit néanmoins
pas à une tiédeur dans les convictions. Il est
favorable à la mondialisation parce quelle est
un gage de paix, de sécurité, et de prospérité
pour lhumanité. Cest le sens de sa fidélité
aux conférences annuelles de lAcadémie
de la paix et de la sécurité internationale
de Monaco [où il traite de sujets aussi vastes que
« Crises monétaires et crises de société »
en 1999 ; « éguler la mondialisation :
utopie de la sécurité collective économique »
en 2001, ou encore « léconomie du
terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001 »
et « léconomie dominante américaine
est-elle contestable ? » en 2003].
On ne peut sétonner que cet esprit curieux indépendant,
attaché aux libertés et féru dinnovation
se soit mobilisé pour appréhender les problèmes
que va poser au monde la révolution des technologies
de linformation.
Cest une question quil se pose dabord très
tôt comme économiste. Létude des
implications des nouvelles technologies a toute sa place dans
ses ouvrages sur La dynamique financière, et
Innovation, désordre et progrès, en 2005.
Très actif au sein de notre section, comme le rappelait
le Président Yvon Gattaz à loccasion de
la messe célébrée à sa mémoire,
Pierre Tabatoni anime et coordonne à lAcadémie
les travaux dun groupe de réflexion sur La
protection de la vie privée dans la société
dinformation limpact des systèmes
électroniques dinformation. Ces travaux sont
publiés dans les premiers cahiers de notre revue :
« Sciences Morales et Politiques ».
Dans lintroduction de cet ouvrage préfacé
par notre confrère Jean Cluzel et évoqué
par notre confrère François Terré lors
de lhommage de Dauphine, il montre combien la notion
de vie privée et ses pratiques sont complexes. Dans
les chapitres quil rédige sur les stratégies
des marchés de linformation, et sur les défis
dinternet à la protection de la vie privée
en Europe et aux Etats-Unis, il constate que nos connaissances
sur lefficacité des différents systèmes
de protection sont encore limitées, et il conclut que
sur un tel sujet, qui concerne à lévidence
lensemble de la planète, il serait bien utile
quaméricains et européens parviennent
à un accord.
ooooOooo
Telle a été la carrière, telle a été
luvre de Pierre Tabatoni. Une carrière,
une uvre si riches et si foisonnantes quelles
auraient pu occuper plusieurs vies. La carrière, luvre,
dun universitaire, dun penseur visionnaire et
dun véritable entrepreneur schumpeterien. Il
est tout au long de sa vie resté fidèle à
la mission de lUniversité telle quil lavait
définie, et telle quelle figure, gravée,
sur la plaque de la bibliothèque de Dauphine qui lui
doit tant, la bibliothèque Pierre Tabatoni : « La
mission culturelle de lUniversité est de donner
du sens, de la cohérence et des perspectives aux évènements ;
elle doit exercer les esprits à la vérité,
à la discussion et à la tolérance ».
Sa vie et son uvre sont marquées par la volonté
de concevoir des passages entre les cultures, entre les pays,
entre les disciplines, entre les hommes, entre la pensée
et laction. Ce sont ces passages qui portent la capacité
créatrice, anticipatrice, de laction collective
orientée vers la finalité du progrès.
Lui, le méditerranéen, le marin, pétri
de culture hellénique, qui a fait de la petite ville
de Bandol son port dattache, a compris ce que la pensée
et les pratiques américaines pouvaient apporter à
léconomie financière et aux sciences de
gestion.
Lui, lagrégé de sciences économiques
a compris que cest de lentreprise que la 2ème
partie du XXème siècle avait besoin, et que
les problèmes de son développement nécessitaient
une réflexion pluridisciplinaire, une science nouvelle,
enseignée selon de nouvelles modalités.
Lui, le mandarin héritier de lUniversité
souveraine, a cherché à concevoir lUniversité
du futur, lUniversité du XXIème siècle,
et en a construit une à Dauphine.
Cet individualiste amoureux de voile, toujours soucieux de
créer des espaces de liberté de pensée
et dans la pensée dans les organisations, pour
linnovation, a su développer une conception systémique,
pluridisciplinaire, des organisations, et un management stratégique
adapté aux défis qui leur sont lancés
par les transformations économiques, technologiques,
sociales et humaines dun monde bouleversé par
les innovations et par la globalisation.
Il a une vision moderne des relations entre la France et le
monde, entre lUniversité et lentreprise,
entre la connaissance et la pratique.
Le secret du succès de cet extraordinaire « passeur »,
qui a été innovateur par son art du passage,
ce sont ses qualités.
Lintelligence et la curiosité dabord, en
permanence en éveil. La curiosité des autres,
de leurs idées, de leur culture, de leurs actions.
Une intelligence fondée sur une permanente ouverture,
sur une capacité découte sans a priori,
sans limite, sur une profonde finesse et sur un esprit de
tolérance.
La passion déchanger pour comprendre et non pour
dominer, pour donner plus que pour recevoir, la pédagogie
aussi et lhumour, toujours respectueux de lautre,
dans léchange.
Le souci dentreprendre enfin, daffronter avec
passion et sans préjugé les défis du
futur, de promouvoir le changement pour le progrès,
en lancrant profondément dans lhistoire,
dans la culture.
Le dernier grand ouvrage de Pierre Tabatoni consacré
à lInnovation, désordres et progrès
souvre en exergue sur un dialogue entre deux Titans :
le pro-actif et créatif Prométhée, et
son frère, le prudent Epiméthée. « Prométhée »,
dit Pierre Tabatoni, « sait bien ce que sont les
dieux grecs, à limage de lhomme. Ils ont
leurs pouvoir et arbitraire, leur hubris, leurs domaines et
leurs humains favoris, leurs rites particuliers, leurs défis
et dénis. Cest toujours à lui de prévoir
et dengendrer lespérance ».
Dans la tradition de Prométhée, Pierre Tabatoni
a consacré sa vie à prévoir et engendrer
lespérance.
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