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Éloge
de M. Louis-Adolphe Thiers
par
M. Jules Simon,
Secrétaire
perpétuel de l'Académie
Lu dans la séance publique annuelle du 8 novembre
1884
Messieurs,
J'ai à vous parler d'un homme qui a été
journaliste, historien, chef d'opposition et chef de gouvernement ;
qui a fait une révolution, guéri les blessures
d'une autre, vaincu une troisième ; qui était
célèbre à l'âge où l'on
en est encore à chercher sa voie, et qui, après
avoir été calomnié, abandonné,
proscrit, s'est retrouvé puissant et populaire jusque
dans l'extrême vieillesse. Si j'avais prononcé
ce discours il y a sept ans, au moment où M. Thiers
venait de mourir, je n'aurais été en peine que
de répondre à l'exaltation du sentiment public.
Il n'en est pas de même aujourd'hui ; et parmi
tant de statues que lui ont votées ses contemporains,
il en est une qui reste dans l'atelier du sculpteur, parce
que ceux qui l'avaient commandée n'en veulent plus.
En la commandant, ils ne pensaient qu'à ses services ;
en la refusant, ils pensent à ses opinions. Il ne faut
ni s'en étonner, ni s'en irriter, ni même le
regretter. On voit aussi clairement ce qu'il ferait aujourd'hui
que ce qu'il faisait hier. C'est peut-être une partie
de sa gloire.
Louis-Adolphe Thiers naquit à Marseille le 15 avril
1797, d'une famille de commerçants ruinée par
la Révolution. Il était parent des deux Chénier
par sa mère. Il entra comme boursier au lycée
de Marseille en 1806, et après de brillantes études
où il ne se distingua pas moins dans les sciences que
dans les lettres, il se rendit à Aix pour y faire son
droit. C'est là, en 1817, qu'il rencontra M. Mignet,
et qu'il commença avec lui une amitié qui ne
devait finir qu'avec sa vie. Ils furent reçus avocats
ensemble et s'attachèrent au barreau. C'était
un grand barreau, mais un barreau de province qui ne pouvait
suffire à l'activité de leur esprit. Ils s'occupèrent
de travaux littéraires. M. Mignet fut couronné
par l'Académie de Nîmes pour son éloge
de Charles VII et partagea avec M. Beugnot le prix de
l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour
un Mémoire sur l'état du gouvernement et de
la législation en France à l'époque de
l'avènement de saint Louis. L'Académie d'Aix
avait mis au concours l'éloge de Vauvenargues. M. Thiers
concourut. Son ouvrage fut très remarqué ;
mais on sut ou on devina le nom de l'auteur, et comme il fallait
qu'il rencontrât devant lui la politique dès
son premier pas dans la vie, on ne voulut pas donner le prix
à l'un des chefs de la jeunesse libérale, et
on prorogea le concours jusqu'à l'année suivante.
M. Thiers se soumit de bonne grâce et annonça
très haut qu'il allait refaire son travail ! Il
le remania en effet, et il venait de le déposer au
secrétariat, en se cachant pour obéir au règlement,
et en se laissant voir-pour prouver sa docilité, quand
on apprit dans Aix qu'il y avait un nouveau concurrent et
qu'un Mémoire était arrivé directement
de Paris. Ce ne fut pas une médiocre joie pour l'Académie.
Elle donna le prix au Parisien et l'accessit seulement au
Marseillais. Mais quand on ouvrit les enveloppes cachetées
qui accompagnaient les deux Mémoires, il se trouva
que M. Thiers était l'auteur de l'un et de l'autre
et que l'Académie, qui n'avait pas voulu lui donner
une couronne, était réduite à lui en
donner deux à la fois. Il quitta Aix après cet
exploit et rejoignit à Paris M. Mignet qui l'y avait
précédé de quelques semaines.
Les deux amis s'étaient installés dans une chambre
plus que modeste du passage Montesquieu. Ils ne connurent
pas les longs déboires qu'ont subis tant d'autres jeunes
hommes venus à Paris, comme eux, avec beaucoup de talent
et peu de ressources. M. Mignet, arrivé le premier,
faisait déjà partie de la rédaction du
Courrier Français. M. Thiers était recommandé
à Manuel. Manuel le présenta à Étienne ;
Étienne l'introduisit au Constitutionnel, et
il se trouva d'emblée l'un des rédacteurs du
journal le plus influent et le plus répandu de l'opposition
libérale.
M. Thiers avait les deux qualités principales du journaliste :
la décision et la précision. Il voyait sur-le-champ
le point capital et la solution pratique de toute question ;
et, ce qu'il voyait, il le disait sans ambages. Il avait compris
dès le premier jour que, dans un siècle de discussion,
sous un régime de publicité, il fallait avant
tout avoir le courage de l'esprit ; je crois fermement
qu'il se serait donné ce courage par des efforts de
volonté, s'il l'avait fallu, mais il l'avait naturellement
et il l'eut toute sa vie au plus haut degré. Dans ses
écrits, dans ses discours, dans ses actes, il est clairvoyant
et résolu. Il va au-devant des responsabilités,
comme tous les ambitieux de haute volée qui aiment
le pouvoir pour lui-même et veulent en avoir les périls
puisqu'ils en ont les avantages.
Il avait encore le mérite d'être infatigable.
Il ne tarda pas à être chargé de la politique
dans le Constitutionnel. Non seulement il suffisait
à cette rude besogne ; mais il publiait par fragments
son éloge de Vauvenargues, il donnait carrière
à sa passion pour les arts en décrivant le Salon
de 1822, celui de 1824 ; il parcourait tout le Midi,
de Marseille à Bayonne, et rendait compte de son voyage
dans des articles charmants ; il entrait avec Mignet,
Rémusat, Jouffroy, Dubois aux Tablettes universelles
sans ralentir sa collaboration au Constitutionnel.
En même temps, il voyait le monde, non pas le monde
des salons frivoles, mais le monde politique ; M. de
Talleyrand, qui se prit de goût pour lui très
rapidement, le baron Louis, le général Foy,
Jomini ; et il trouvait moyen, au milieu de tout cela,
de commencer son grand ouvrage sur la Révolution française,
dont les deux premiers volumes parurent en 1823.
Ses Salons de 1822 et 1824 furent très remarqués,
le premier dans le Constitutionnel, le second dans
le Globe. Il ne faisait pas, comme la plupart des critiques
d'art, un catalogue de médiocrités, il allait
droit au talent, ne voyait que lui, le jugeait avec respect,
mais avec indépendance, sans parti pris, quoiqu'il
fût en art comme en littérature un classique
déterminé, et quelquefois le devinait, comme
il fit pour Eugène Delacroix dont il comprit le génie
et prédit l'avenir. Le Voyage dans les Pyrénées
et le midi de la France, qui au fond est un pamphlet,
a été réédité en 1877 et
on y trouve encore aujourd'hui avec un plaisir extrême
l'armée de la Foi qui venait d'être culbutée
par Mina et jetée sur nos frontières, le roi
Mata-Florida avec ses pages, son moine et ses ministres, tous
semblables, et pour cause, à des clercs d'avoués
de province ; le trappiste portant un grand sabre pendu
par un cordon autour de son cou et flottant sur sa robe de
capucin en compagnie d'un rosaire immense. Il ne restait en
Espagne pour soutenir les droits de Ferdinand que le baron
d'Érolès, à qui l'on donnait 40 000
hommes à Montpellier, 20 000 à Narbonne,
10 000 à Perpignan, 5 000 sur les frontières,
et qui, peut-être, de l'autre côté des
Pyrénées, n'avait plus rien.
Il est à croire que M. Thiers, tout occupé de
sa lutte contre la Restauration, avait considéré
surtout l'histoire de la Révolution française
comme une arme de guerre. Les deux premiers volumes qui contenaient
l'histoire de la Constituante et de la Législative,
parurent en 1828. M. Thiers avait vingt-six ans. Ils étaient
signés Adolphe Thiers et Félix Bodin. Bodin
était un rédacteur du Constitutionnel
un peu plus âgé que M. Thiers, un peu plus ancien
dans le journalisme, et à cause de cela plus connu
des libraires qui avaient demandé l'adjonction de son
nom comme garantie de succès. Ce nom disparut des volumes
suivants et fut effacé, dès la seconde édition,
sur les deux premiers volumes. Bodin mourut en 1827. On dit
qu'il avait donné à M. Thiers l'idée
d'écrire son livre : il ne peut lui avoir donné
que cela. On y reconnaît M. Thiers à toutes les
pages et on n'y trouve nulle part la trace d'une autre main.
Le livre paraissait en pleine Restauration, presque au lendemain
des affaires de Belfort, de Saumur, de La Rochelle, de Strasbourg ;
l'année même de l'expulsion de Manuel. C'était
la première histoire de ces années magnifiques
et terribles, dont les témoins vivaient encore et dont
on semblait séparés par tout un siècle :
la première du moins qui fût écrite par
un ami de la Révolution. L'uvre magistrale de
M. Mignet, qui comprend en deux volumes la Révolution
et l'Empire, ne parut qu'en 1824. Jusqu'au livre de M. Thiers
on n'avait sur la Révolution que des dissertations
philosophiques telles que les ouvrages de Burke, de Fichte,
de Mme de Staël, les journaux du temps, qui sont innombrables,
une quantité prodigieuse de Mémoires, quelques
ouvrages décorés par leurs auteurs du nom d'Histoires
de la Révolution, mais qui, loin de mériter
ce titre pompeux, n'étaient que des notes prises au
cours des événements, quelque chose comme des
journaux sans publicité. De ces prétendus historiens,
les uns s'arrêtaient en 1797, comme Bertrand de Moleville ;
d'autres avaient commencé la publication de leur livre
en 1790, comme les deux amis de la liberté (Kerverseau
et Clavelin), ou en 1801, comme Lecomte, Beaulieu, Toulongeon,
Ségur. Toulongeon s'occupait surtout des armées
et des évènements militaires ; Ségur,
des négociations diplomatiques. L'Histoire de la
Révolution, de Papon, n'a été publiée
qu'au commencement de la Restauration ; mais l'auteur
était mort depuis 1803 : c'est un Mémoire
contemporain. Il en est de même du Précis
historique de la Révolution, par Lacretelle le
jeune. II doit être tiré de la foule à
cause de sa vogue immense, mais il parut pour la première
fois en 1801, et n'est, sous sa première forme, qu'un
pamphlet contre la Révolution. La plus grande crise
sociale de l'humanité n'avait donc pas, en 1823, une
histoire digne de ce nom, c'est-à-dire rétablissant
les faits dans leur exactitude historique, les présentant
dans leur ensemble et les jugeant sous leur véritable
point de vue philosophique. La Révolution, à
peiné terminée, se perpétuait dans la
mémoire des hommes, non par son histoire, qui eût
éclairé et apaisé, mais par ses légendes,
éternel aliment de l'enthousiasme et de la haine.
Les deux premiers volumes de M. Thiers fournissaient la preuve
irrécusable d'un très grand talent ; ils
n'étaient pas de tous points irréprochables.
L'auteur avait travaillé vite ; il n'avait pas
eu recours aux sources. Il n'entrait pas dans le détail
approfondi des finances ; il ne rendait compte ni de
la force militaire dont le roi pouvait disposer pour se défendre
au dedans, ni de celle qu'il avait préparée
avec le concours de l'Assemblée pour couvrir la France
au dehors. Il se contentait de signaler les grands coups portés
à la Constitution et à la législation
de l'ancien régime, sans faire connaître l'immense
travail de réorganisation qui, résumé,
condensé, fixé sous le Consulat, aboutit à
la création de nos codes. Mais ces deux premiers volumes,
quoique certainement incomplets, avaient un double mérite
qui présageait la grandeur et l'importance de l'uvre :
la justesse des appréciations et l'art incomparable
de la composition.
Rien n'était plus difficile que de présenter
avec clarté l'histoire de ces deux années qui
terminaient un monde et en créaient un nouveau, sans
pourtant creuser entre l'un et l'autre un abîme aussi
profond que le croyaient les contemporains. D'abord, il fallait
faire marcher de front l'histoire des faits et celle des idées.
Et puis, il y avait trois histoires : celle du roi, derrière
lequel se groupaient la noblesse et les classes privilégiées,
celle de la bourgeoisie, celle du peuple. Roi, noblesse, bourgeoisie,
peuple, tous étaient enflammés du désir
de mettre fin aux abus de l'ancien régime. Mais le
roi voulait régler et adoucir sa prérogative
sans y renoncer ; le peuple, éclairé par
les philosophes sur ses droits, et beaucoup plus vite sur
la cause de ses souffrances, sentait croître chaque
jour sa haine et ses convoitises. Seule, la bourgeoisie savait
ce qu'elle voulait et ce qu'elle faisait ; mais n'ayant
par elle-même d'autre force que la justice de sa cause,
et contrainte d'appeler le peuple à son secours, elle
tremblait devant cette puissance inconsciente et terrible,
après l'avoir elle-même évoquée.
Attaquée à la fois par le roi qu'elle voulait
éclairer, et par le peuple, qu'elle voulait guérir
et grandir, la bourgeoisie fit comme ce personnage de la Révolution
à qui l'on demandait : « Qu'avez-vous
fait sous la Terreur ? » Et qui répondit
par ce grand mot, qu'il faut savoir comprendre : « J'ai
vécu ! » Le jour vint où la
Commune fut terrassée, le club des Jacobins dispersé,
la multitude rassasiée de fureurs, épuisée,
écrasée ; et ce jour-là, malgré
le 31 mai, le 25 ventôse, le 11 germinal, il se trouva
que les fondateurs de la Révolution étaient
sur leurs bancs, qu'ils avaient la puissance de faire des
lois, et qu'ils en usaient pour achever leur uvre.
Ils avaient vécu, et la Révolution vivait
avec eux. Le second volume de M. Thiers s'arrête au
moment où la royauté était anéantie,
et la multitude maîtresse de la rue et de la loi. Jamais
tant de lumière n'avait été jetée
sur cette suite terrible d'événements. La clarté
incomparable du récit en faisait la force. M. Thiers
conduisait cent mille faits, comme un général
habile conduit cent mille hommes.
Pendant que tous les libéraux applaudissaient, seul,
M. Thiers n'était pas content de son uvre. Il
s'était senti devenir historien, en écrivant
cette histoire. La passion de la vérité s'était
emparée de son âme, et ne la quitta plus. Il
comprit qu'il fallait, avant d'écrire, avoir rassemblé
et pesé tous les témoignages, et qu'on devait
chercher les causes des événements, non seulement
dans l'étude approfondie du caractère, des passions,
des intérêts, mais dans les institutions, dans
la statistique, dans la géographie, dans les données
positives de la science financière et de la science
militaire. Comme l'histoire raconte tout et explique tout,
il lui parut que l'historien devait tout savoir, en tout cas,
n'être étranger à rien. « Je
me serais cru déshonoré, me disait-il un jour
en parlant de ce grand ouvrage de sa jeunesse, si j'avais
écrit une seule phrase dont je n'eusse pas compris
le sens et prévu toutes les applications. »
II avait été un polémiste ; il devint
un savant. Les documents s'accumulèrent autour de lui.
Il se montra plus assidu chez Talleyrand et le baron Louis,
parce qu'au lieu d'y porter uniquement, comme autrefois, la
curiosité très éveillée d'un esprit
adonné à la politique, il y allait avec l'ardente
préoccupation d'un historien qui veut être complet
et juste. Il connaissait Jomini, qui fut son maître
dans la guerre comme le baron Louis dans la finance. Il voulut
même tâter de la pratique. Il était lié
avec des officiers d'artillerie ; il assista avec eux,
et comme un d'entre eux, aux expériences qui se faisaient
à Vincennes. On commençait dès lors à
le railler, parmi ses amis, sur son génie militaire.
Il laissait dire, et se souvenait que Carnot avait gagné
des batailles dans son cabinet. Dès son troisième
volume, on vit le résultat de ces nouvelles et fortes
études.
L'ouvrage entier avait dix volumes et se trouva complètement
publié en 1827. L'effet fut considérable, et
ne fit que s'accroître dans les années suivantes,
surtout lorsque la révolution de Juillet eut placé
l'auteur en pleine lumière. On s'explique ce succès
en lisant le livre aujourd'hui, car il n'a perdu pour nous
aucune de ses grandes qualités ; mais il paraissait,
en 1827, au milieu de la lutte décisive entre ceux
qui voulaient consolider la Révolution en la réglant
et ceux qui voulaient la détruire. C'était à
la fois un livre durable et un livre de circonstance :
une uvre et un acte. « Il fit l'effet d'une
Marseillaise », dit Sainte-Beuve. Quelque
voisin qu'on fût alors de la Révolution, il la
révélait à la génération
nouvelle, et peut-être même à la génération
précédente, car les contemporains ne voient
pas toujours ce qui se passe sous leurs yeux, et ne le comprennent
presque jamais. L'enseignement donné par M. Thiers
pénétrait dans les esprits d'autant plus profondément
qu'il ne se montrait pas. L'auteur ne soutient pas de thèse ;
il ne fait pas de dissertations. Il n'a pas même de
ces mots frappants qui arrêtent l'attention et se gravent
dans le souvenir. Il est tout entier, et on est tout entier
à son récit ; mais ce récit-là
contient tout ; il donne la leçon de philosophie
en même temps que la leçon d'histoire. L'Histoire
de la Révolution est la première entrée
de M. Thiers dans la gloire. C'est sa campagne d'Italie.
Les dernières années du XVIIIe siècle
et les premières de celui-ci ont été
marquées par de tels triomphes de la force, que les
esprits n'étaient pas moins asservis que les volontés.
On croyait à la fatalité de l'histoire, aux
hommes nécessaires, à l'absolution du crime
par le succès. On entendait retentir dans les chaires
de philosophie ces étranges paroles : « Le
grand homme n'est pas une créature arbitraire, qui
puisse être ou n'être pas. Le succès, quand
il est éclatant et définitif, est la consécration
du génie et la justification de la faute. »
Ces doctrines, aujourd'hui si justement décriées,
mais que la plupart des libéraux de la Restauration
ne désavouaient pas, furent imputées à
M. Thiers, dès l'apparition de son livre, par tous
les ennemis de la Révolution, et par les républicains,
eux-mêmes, qui prirent soin de rappeler et d'envenimer
ses jugements sur la Convention, pour se donner le droit de
crier à l'apostasie.
M. Thiers, disaient-ils avec une modération apparente
et une habileté cruelle, M. Thiers se serait contenté,
au début de la Révolution, d'un roi constitutionnel.
Mais il pense que Louis XVI ne pouvait être ce
roi, parce qu'un roi dépouillé ne songe qu'à
retrouver ce qu'il a perdu. Il admet donc le 10 Août ;
il ne blâme, dans cette journée, que les excès.
Supprimant le roi, la Révolution veut tuer l'homme :
M. Thiers n'est pas, tant s'en faut, pour le régicide ;
mais il dit que la Gironde a laissé tuer le roi pour
se sauver, qu'on l'attendait là, qu'elle était
perdue si elle hésitait. Il n'approuve pas, à
Dieu ne plaise ! Il excuse. Quand la Gironde à
son tour est attaquée, il la loue avec un enthousiasme
sincère ; mais il ajoute qu'elle avait compromis
le pays. Et comment l'avait-elle compromis ? Ce n'est
pas en soulevant les départements, puisque cette révolte
a suivi la journée du 31 mai et en a été,
pour ainsi dire, la revanche. Serait-ce en luttant contre
la Montagne pour empêcher le régime de la Terreur ?
Dans ce conflit entre girondins et jacobins, M. Thiers donne
toute son admiration aux modérés ; mais
il ne leur donne que cela, il leur refuse son adhésion.
Suivant lui, c'est la Montagne seule qui peut lutter, au dedans
contre la Vendée et les trames secrètes des
royalistes ; au dehors, contre la coalition. Il cite
ce grand mot, ce mot redoutable de Danton : « II
n'y a qu'un moyen d'empêcher l'invasion, c'est de faire
peur aux royalistes du dedans. » II en voit l'affreuse
portée. Il le rapproche des journées de Septembre
et de l'établissement du tribunal révolutionnaire,
qui en sont l'application. Mais, tout en exprimant son horreur
pour les hécatombes commençantes, il convient
que le salut de la Révolution était à
ce prix. Lorsque Danton, qui, selon l'expression de M. Mignet,
était exterminateur sans être féroce,
croit « qu'on a fait peur » assez longtemps
et demande à se reposer après tant d'égorgements,
la Montagne répond que le moment de désarmer
n'est pas venu, et, comme on ne pouvait alors se séparer
sans s'entre-tuer, elle tue Danton. Que fait M. Thiers ?
Il glorifie la victime qui n'est pas tant à glorifier,
et en même temps il la condamne pour le seul de ses
actes qui soit vraiment grand. Il laisse voir que si la Révolution
s'était arrêtée en ce moment-là,
elle périssait. Ainsi, la Révolution est solidaire
de la Terreur ; la Gironde et Danton ont deux fois compromis
la Révolution : la Gironde en essayant d'empêcher
la Terreur, Danton en voulant l'arrêter. C'est seulement
au 9 Thermidor que la Terreur cesse, non pas d'être
abominable, elle l'était depuis le commencement, mais
d'être indispensable. Lamartine, qui écrivait
après la publication de lHistoire du Consulat
et de l'Empire, déclare que M. Thiers s'y montre
fidèle à lui-même, qu'il admire son héros
au point de ne plus pouvoir le juger, qu'il accepte et glorifie
le 18 Brumaire. Le réquisitoire est complet, et Lamartine
en donne en ces termes le résumé et la conclusion :
« C'est un écrivain complice de la fortune ;
il ne reconnaît le tort que quand le tort est puni par
le revers. »
Si l'arrêt était mérité, je ne
le trouverais pas trop sévère. Je crois, j'affirme,
et tous les moralistes affirment avec moi, qu'il n'y a pas
une morale privée et une morale publique, que la justice
est la même pour les individus et pour les peuples,
la même pour tous les peuples et pour tous les siècles ;
qu'il ne saurait être permis de placer le devoir d'un
côté de la balance, et, de l'autre, un intérêt,
quelle qu'en soit la dimension ; qu'en pesant tout, la
véritable habileté est l'accomplissement du
devoir, et qu'aucun avantage, aucun progrès ne compensera
jamais le mal fait à l'humanité par le spectacle
du crime triomphant.
Mais est-il vrai que M. Thiers soit fataliste, et surtout
qu'entre le crime triomphant et la justice opprimée
il prenne parti pour le crime ? Est-ce donc être
fataliste que de rattacher les événements à
leurs causes et de les discipliner sous des lois ? La
doctrine qui nous apprend à voir dans les révolutions
successives l'exécution d'un grand dessein auquel nous
obéissons, non pas passivement comme les forces inconscientes
de la nature, mais en luttant et en souffrant, comme le veut
la glorieuse destinée des forces intelligentes et libres,
est plus ancienne que l'Histoire de la Révolution,
plus ancienne que le Discours sur lhistoire universelle ;
elle remonte jusque dans l'antiquité, aux premiers
bégayements de la philosophie de l'histoire. Et telle
est chez les grands historiens la pénétration,
l'étendue et la sûreté du jugement, que
si, par un cataclysme, tous les témoignages se trouvaient
anéantis, quand d'ailleurs l'action est engagée
et le caractère du personnage déterminé,
un Polybe, un Tacite, un Montesquieu seraient capables de
reconstruire une époque, comme Georges Cuvier refaisait
un monde avec des débris imparfaits. N'est-ce pas là
ce qui élève l'histoire au-dessus de la curiosité
et en fait une partie de la philosophie et comme la reproduction
de la psychologie en grands caractères ? Entendre
ainsi le développement des générations
et des siècles, est-ce du fatalisme ? Dépouillerons-nous
l'histoire de sa substance ? Oterons-nous à l'histoire
son enseignement et son expérience à l'humanité ?
Et ne dirons-nous pas avec M. Thiers, qui a défini
l'historien dans une préface célèbre,
qu'il ne suffit pas, pour mériter ce grand nom, d'avoir
la connaissance des événements, et qu'il faut
surtout en avoir l'intelligence ?
On veut qu'il ait pris parti pour la force contre le droit.
Il a pu dire que, pour consacrer à jamais la Révolution
dans sa partie civilisatrice, l'âme d'un Napoléon
valait mieux que celle d'un Louis XVI. Mais est-il donc
injuste ou malveillant dans le jugement qu'il porte sur le
malheureux roi ? Personne n'a plus fermement attesté
ses vertus privées, ni raconté ses malheurs
avec plus de sympathie, ni mieux dépeint la noblesse
de son attitude pendant son procès et sa captivité,
le courage, la dignité et la sainteté de ses
derniers moments. A-t-il approuvé les décrets
contre les prêtres insermentés, la loi des suspects,
les réquisitions, les confiscations, le maximum ?
N'a-t-il pas flétri avec indignation la domination
de la Commune et des jacobins, le pillage, l'impiété,
le massacre, et toutes les horreurs de la guerre civile qu'on
l'accuse d'avoir ou approuvées ou pardonnées ?
Les adversaires systématiques et violents de M. Thiers
ont tout exagéré. Ils ont pris une explication
pour une absolution. Ils l'ont jugé par ses imitateurs
et ses plagiaires plutôt que par ses propres paroles.
Ils ont mis en pleine lumière ce qui les servait, et
laissé dans l'ombre ce qui les réfutait. Non,
M. Thiers n'a pas passé sa vie à obéir
aux majorités ; il n'a pas été le
courtisan et le flatteur de la force : il a été
constamment le contraire. S'il sort de son livre une apothéose
de la Révolution, c'est qu'il l'aimait, c'est qu'il
voulait en ranimer l'esprit, en conquérir une seconde
fois les bienfaits. J'avouerai cependant que nous ne voyons
plus, en 1884, comme il voyait et comme il sentait en 1823.
Il me paraît que, tout entier à son idée
principale, excité par l'ardeur imprévoyante
de la jeunesse, et par les idées en sens divers qui
régnaient autour de lui, il n'a pas montré une
haine assez vigoureuse contre les forfaits des années
terribles. Il n'a pas compris combien son apologie de la Révolution
aurait gagné en éclat et en puissance, s'il
avait séparé plus profondément la grande
réforme sociale et libérale des convulsions
et des horreurs qui l'ont souillée. Sans jamais aller,
comme on l'en accuse faussement, jusqu'à pardonner
le crime, il a tenu trop de compte des résultats dans
les suprêmes arrêts de l'histoire. C'est une erreur
de croire avec Joseph de Maistre que nos neveux, en dansant
sur nos tombeaux, se consoleront des crimes que nous avons
vus, et qui leur auront donné la paix et la prospérité.
L'humanité ne se guérit pas des grands crimes ;
elle en conserve la blessure à travers les âges.
Et c'est une faute de dire avec Cousin qu'on peut pardonner
aux grands hommes le marchepied de leur grandeur. Il faut
aimer la justice, elle seule, et l'aimer d'un amour à
la fois ardent et impitoyable.
Au reste, si M. Thiers, historien, écrivant à
vingt-cinq ans, au milieu des ennemis de la Révolution,
sous le coup de leurs anathèmes et avec la ferme volonté
de lui conquérir des partisans, n'a pas assez durement
condamné ceux qu'on appelle et qu'il appelle les géants
de la Convention, M. Thiers, au pouvoir, n'a pas ménagé
leur détestable et médiocre postérité.
Il a dit qu'on ne trouverait pas dans son livre une ligne,
une seule ligne qui excuse le crime ; on ne trouverait
pas, dans sa vie politique, un jour, une heure, où
il n'ait été prêt à le réprimer
ou à le combattre.
Tout en écrivant l'histoire de la Révolution,
il avait continué son métier de journaliste
au Constitutionnel. Il avait même donné
à lEncyclopédie progressive une
série d'articles sur Law, qu'il fit paraître
à part en 1826 ; exposition aussi claire que complète
du fameux système qui a causé tant de désastres
au début du règne de Louis XV, et, par
une sorte de compensation dont la postérité
recueille les fruits, jeté sur l'administration des
finances dans un grand État, de si vives lumières.
Mais, soit qu'il sentît quelque lassitude après
lHistoire de la Révolution, soit qu'il
désespérât d'un succès prochain
de ses idées,. soit enfin qu'il fût attiré
par un penchant irrésistible vers les études
historiques, il conçut le projet d'écrire une
histoire universelle, et résolut, conformément
à ses habitudes, de commencer par se familiariser avec
le théâtre des événements, en étudiant
à fond, et sur place autant que possible, la géographie
du globe. Justement, un officier de la marine royale, le capitaine
Laplace, était sur le point de partir pour un voyage
de circumnavigation ; c'était pour M. Thiers un
coup de fortune. Il demanda et obtint d'accompagner à
ses frais l'expédition. Sa cabine était retenue,
ses malles étaient faites, quand le Moniteur
du 5 août 1829, annonça la formation du ministère
Polignac. M. Thiers comprit qu'il fallait rester et combattre.
Parmi les membres actifs de l'opposition, bien peu rêvaient
le retour à la République ; tous les vux
étaient pour une monarchie constitutionnelle ;
mais les uns voulaient conserver la famille régnante,
et la contraindre, par des moyens légaux, à
subir et à pratiquer la liberté ; les autres
regardaient cette espérance comme une vaine utopie,
et croyaient qu'il fallait de toute nécessité
modifier la Constitution et changer la dynastie ; en
un mot, donner à notre Révolution française
la même conclusion que les Anglais en 1688 avaient donnée
à la leur. M. Thiers était de ce dernier parti.
Dans son journal, il rappelait sans cesse les ultras à
la légalité, en sachant bien et en espérant
même qu'ils la violeraient, et fourniraient ainsi une
occasion et une justification à la résistance.
Il disait plaisamment qu'il les enfermerait dans la Charte,
et fermerait si exactement toutes les portes, qu'il les contraindrait
de sauter par la fenêtre. Il avait pu, à diverses
reprises, exprimer cette opinion dans le Constitutionnel,
mais en passant, pour ainsi dire, et sans y insister. Le Constitutionnel
était trop puissant, et surtout trop riche, il avait
trop d'intérêts à ménager pour
se mettre à la tête d'une campagne qui pouvait
aboutir à une accusation de haute trahison. Il fallut
donc se résoudre à créer un organe nouveau
pour une situation et une politique nouvelles. M. Thiers s'entendit
avec MM. Mignet et Armand Carrel, qui partageaient toutes
ses vues, et ils fondèrent ensemble le National.
Le premier numéro parut le 1er janvier 1830.
C'était un journal de combat. Le gouvernement de la
Restauration, n'avait pas encore été attaqué
avec cet esprit de suite, cette entente des affaires, et ce
parti pris d'arriver à un changement radical de politique
par un changement de dynastie. Dès le 5 janvier, M.
Thiers propose « comme une ressource d'un usage
facile et légal » le refus absolu du budget.
Refuser un crédit spécial, c'est peut-être
désorganiser un service ; mais refuser le budget
entier, c'est seulement mettre le roi en demeure d'exercer
sa prérogative constitutionnelle, en dissolvant la
Chambre, ou en renvoyant le cabinet. Le 7 janvier, il discute
l'article de la Charte sur lequel roulait toute la polémique
de la réaction. La Cour dit : « Le
dernier mot est au roi ; il est supérieur à
la Charte, puisqu'il l'a octroyée. » Nous
répondons : « Le dernier mot est au
peuple. La Charte n'est l'uvre de personne ; elle
est le produit du temps et de la nécessité.
La nouvelle royauté ne date que de 1814, quoique la
famille qui en est investie date de dix siècles. »
Le 18, il publie le manifeste qui devient son programme et
celui de tout le parti libéral. Il le résumait
dans cette phrase célèbre, la plus républicaine
qui ait jamais été prononcée sous une
Monarchie : .« Le roi règne et ne gouverne
pas. » Le 9 février, il pose la candidature
au trône du duc d'Orléans. C'était une
idée qui venait alors à beaucoup d'esprits ;
la logique de la situation y conduisait tous ceux que la légitimité
irritait ou que la République effrayait. M. Thiers
n'avait alors aucune relation directe ou indirecte avec le
prince. Il pensait avec raison que, si l'on voulait éviter
la République, il fallait se hâter d'accepter
une Monarchie constitutionnelle. Passez avec nous le détroit,
disait-il, ou vous serez contraints de pousser jusqu'en Amérique.
Mais le plus important à ses yeux était de se
débarrasser au plus tôt de la branche aînée,
qui n'oubliait rien, qui ne pouvait et ne devait rien oublier.
On n'oublie pas le sang d'un frère ! Lamartine
qui, dans un camp opposé, regardait ce mouvement et
cette activité avec une sorte d'admiration mêlée
d'un certain effroi, prétendait « qu'il
y avait assez de salpêtre dans ce petit homme pour faire
sauter dix gouvernements ».
Pour que le nouveau journal acquît toute sa force, il
lui fallait un procès et une condamnation. Ces articles
lui donnèrent l'un et l'autre. Une souscription publique
aussitôt organisée couvrit les frais de l'amende.
M. Thiers et son journal tenaient décidément
la tête du parti. Quand les journalistes de l'opposition
se réunirent, le 26 juillet, pour délibérer
sur la situation faite à la presse par les ordonnances,
la réunion eut lieu au National. Ce fut M. Thiers
qui proposa une protestation commune, ce fut lui qui la rédigea.
Quelques voix s'élevèrent pour proposer de la
publier dans tous les journaux, mais sans signature, et par
conséquent sans autre responsabilité que celle
des gérants : « Non, dit M. Thiers,
il faut nos signatures, et il les faut toutes. Il faut des
têtes au bas de ce manifeste » C'est lui
qui, aussitôt après ces paroles, fit l'appel
des journaux représentés à la réunion.
Il y en avait quinze. Le Globe fut appelé le
premier. M. de Rémusat s'avança et signa Tous
les rédacteurs du National signèrent
ensuite. Ce document porte 43 signatures. C'est encore dans
les salons du National que se réunirent le lendemain
les électeurs de la Seine. C'est M. Thiers qui les
conduisit à la réunion des députés
chez Casimir Périer. C'est lui qui, le 29 chez M. Laffitte,
prononça le premier le nom du duc d'Orléans,
lui qui rédigea sur un bout de table, pendant la discussion,
une proclamation orléaniste répandue aussitôt
dans la foule, lui qui le lendemain accepta du général
Sébastiani la mission d'aller chercher le duc d'Orléans
à Neuilly. « Je le verrai là pour
la première fois », dit-il. Mais quand il
arriva, après d'assez grandes difficultés, au
terme de son ambassade, le prince était au Raincy.
On peut affirmer que, pendant ces trois journées, M.
Thiers fut toujours sur la brèche, et toujours au premier
rang. On parlait de résistance légale :
il parla, lui, de révolution. On proposait une protestation
anonyme : il voulut que chaque journaliste jouât
sa tête. On s'égarait dans des projets de Restauration
impériale ou de République : il indiqua
sur-le-champ la solution et l'homme. Il avait plus que personne
préparé les esprits à la révolution,
et il contribua plus que personne à l'accomplir.
Avec l'avènement du roi Louis-Philippe se termina la
carrière de M. Thiers comme journaliste. Il fut d'abord
attaché au baron Louis, ministre des finances, comme
conseiller d'État et commissaire du gouvernement. Lorsque
le baron Louis, vieux et fatigué, désira se
retirer des affaires, il désigna au roi, pour être
son successeur, ce jeune homme de trente-quatre ans, qu'il
avait lui-même formé. Le roi fit appeler M. Thiers,
qui ignorait cette présentation. « Êtes-vous
ambitieux, monsieur Thiers ? » lui dit-il
en souriant ; et il lui offrit le portefeuille des finances.
M. Thiers était ambitieux et il ne le cacha pas :
mais il avait ce genre d'ambition honnête et réfléchie,
qui n'accepte le pouvoir qu'à la condition d'être
en mesure de l'exercer dans sa plénitude. Il ne se
récusa pas ; il s'ajourna. Sous-secrétaire
d'État sous M. Laffitte, qui était absorbé
par la politique et par ses affaires personnelles, il fut
le véritable ministre des finances. Il ne fut pas employé
dans le cabinet de M. Périer, qui succéda à
celui de Laffitte. Il était alors député
des Bouches-du-Rhône ; et quoique Laffitte, son
ancien ministre, resté son ami, fût rentré
dans l'opposition, il soutenait énergiquement dans
la Chambre la politique de résistance que Casimir Périer
avait inaugurée.
Enfin, en 1832, il fut compris comme ministre de l'intérieur
dans le cabinet du 11 octobre. Il n'avait que trente-cinq
ans ; et, sauf un court passage au ministère des
finances, en qualité de conseiller d'État, puis
de sous-secrétaire d'État, il n'avait été
jusque-là, comme il le dit lui-même du haut de
la tribune, « qu'un simple homme de lettres ».
Il devait sa fortune à son talent et à son courage.
« II n'est pas parvenu, il est arrivé »,
dit M. de Talleyrand ; et tout le monde d'applaudir.
Mais M. de Talleyrand se trompait, au moins sur un point ;
M. Thiers n'était pas encore arrivé ; il
était seulement en route.
On sait comment la trahison de Deutz fournit au nouveau ministre
de l'intérieur le désagréable mais infaillible
moyen de mettre fin à l'insurrection de la Vendée.
M. Thiers, se trouvant dès lors en présence
d'une situation devenue relativement calme, et croyant qu'il
importait à la consolidation de la Monarchie de Juillet
de donner une grande impulsion au commerce et à l'industrie,
quitta le portefeuille de l'intérieur pour prendre
celui du commerce et des travaux publics, et, à peine
installé dans son nouveau ministère, demanda
aux Chambres un crédit de 100 millions, ce qui, à
cette époque, était nouveau et énorme.
Il remplaça le monument expiatoire érigé
sur l'ancien emplacement de l'Opéra en mémoire
de l'assassinat du duc de Berry par une élégante
fontaine, rétablit sur la colonne Vendôme la
statue légendaire de Napoléon, acheva le palais
du quai d'Orsay, l'Arc de l'Étoile, l'église
de la Madeleine, ouvrit des routes, creusa des canaux, imprima
aux ateliers privés et à toutes les transactions
une activité nouvelle. Il reprit le ministère
de l'intérieur en 1834, quand l'insurrection de Lyon,
promptement suivie des journées d'avril, le rendit
de nouveau difficile, et occupa le même poste successivement
dans plusieurs combinaisons ministérielles. Son caractère
distinctif avait été, aux travaux publics, l'activité
féconde ; il marqua son rang, au ministère
de l'intérieur, par l'énergie de la répression.
Il était peu enclin aux sévérités
par sa nature ; mais il se contraignait à être
sévère quand le péril social l'exigeait.
Il pensait qu'il faut toujours regarder des deux côtés
de la clémence. Deux fois, il fut chargé du
ministère des affaires étrangères et
de la présidence du conseil, en 1886 et en 1840 ;
mais il avait, sur l'action de la France à l'étranger
et sur l'autorité propre au conseil des ministres,
des théories qui étaient en opposition avec
les vues personnelles du roi et ne lui permirent pas de rester
longtemps à la tête des affaires. Il quitta définitivement
le pouvoir en octobre 1840 pour n'y revenir que trente ans
plus tard, après trois révolutions.
Le roi Louis-Philippe, qui sentait sa très haute valeur
personnelle, ne voulait pas s'accommoder à la maxime
de M. Thiers : « Le roi règne et ne
gouverne pas. » Il trouvait que cette maxime, strictement
pratiquée, le réduisait à un rôle
presque déshonorant. Il n'admettait pas, par exemple,
qu'un cabinet qui avait la majorité dans le Parlement,
pût proposer au nom du roi une mesure désapprouvée
par le roi. Il disait que M. Thiers, qui d'ailleurs n'avait
jamais caché son admiration pour la Constitution de
Sieyès, avait entrepris de le réduire à
n'être qu'un grand électeur. Le roi, qui ne voulait
pas être effacé dans la politique intérieure,
pratiquait pour la France une politique de temporisation que
M. Thiers appelait une politique d'effacement. M. Thiers croyait
allier dans une juste mesure la fermeté et la prudence,
quand il disait à l'Europe : « Nous
ne permettrons pas d'invasion en Suisse, en Belgique, parce
que l'ennemi serait à nos portes ; nous voulons
intervenir dans les affaires d'Espagne, parce qu'elles touchent
à toutes les nôtres ; nous devons avoir
notre part d'influence sur le sort du grand empire d'Orient,
auquel est attaché l'équilibre européen. »
Ce n'est pas ici le lieu de rechercher si un tel langage pouvait
et devait amener des complications extérieures ;
je me borne à constater qu'il alarma le centre droit
et détermina la chute de M. Thiers.
De 1830 à 1840, M. Thiers n'avait presque jamais cessé
de faire partie du gouvernement. Pendant ces dix années
si occupées, il n'avait publié qu'un opuscule
intitulé la Monarchie de Juillet, qui parut
en 1831, et qui a pour but de répondre à la
fois aux rancunes des légitimistes et aux revendications
des républicains. Mais s'il n'avait pas accru son trésor
littéraire, il avait paré, en 1830, aux difficultés
de la crise financière ; terminé, en 1832,
la guerre de Vendée par l'arrestation de la duchesse
de Berry ; repoussé, écrasé les
émeutes de Lyon et de Paris, en payant lui-même
de sa personne jusque sur les barricades ; rendu la sécurité
et l'activité au commerce, augmenté la splendeur
de la capitale, placé sur la tête et le cur
du pays la forte cuirasse de l'enceinte continue, appris à
l'Europe que la France, quoique résolue à la
paix, voulait être comptée et avait le pouvoir
de s'imposer ; déployé en un mot les plus
éminentes qualités de l'homme politique, de
l'homme d'affaires et de l'orateur.
M. Thiers avait remplacé Andrieux à l'Académie
française en 1833, et le marquis de Pastoret à
l'Académie des sciences morales et politiques en 1840.
Il disait dans son discours de réception : « Dès
qu'il m'a été permis de me présenter
à vos suffrages, je l'ai fait. J'ai consacré
dix années de ma vie à écrire l'histoire
de notre immense révolution ; je l'ai écrite
sans haine, sans passion, avec un vif amour de la grandeur
de mon pays ; et quand cette révolution a triomphé
dans ce qu'elle avait de bon, de juste, d'honorable, je suis
venu déposer à vos pieds le tableau que j'avais
essayé de tracer de ses longues vicissitudes. Je vous
remercie de l'avoir accueilli, d'avoir déclaré
que les amis de l'ordre, de l'humanité, de la France,
pouvaient l'avouer ; je vous remercie surtout d'avoir
discerné au milieu du tumulte des partis, un disciple
des lettres, passagèrement enlevé à leur
culte. » Ce mot « passagèrement »
provoqua quelques sourires. Ce n'était pas, dans la
bouche de M. Thiers, une flatterie ; c'était l'expression
fidèle de sa pensée ; il regarda toujours
les lettres comme sa patrie Il aurait pu certainement être
appelé dans le sein de l'Académie en sa qualité
d'homme d'État de premier ordre L'Académie a
prouvé, à toutes les époques de sa glorieuse
existence, que toutes les grandes renommées lui appartiennent.
Mais M. Thiers avait raison de dire qu'il y entrait comme
dans sa propre maison, en vertu de son droit de grand écrivain ;
et M. Viennet eut raison de lui répondre qu'il avait
conquis dans les assemblées un nouveau titre littéraire,
et qu'à la gloire de l'historien il ajoutait désormais
la gloire non moins éclatante et non moins enviée
de l'orateur.
Ses débuts à la tribune n'avaient pas été
heureux. Il avait adopté dans ses premiers discours
un style pompeux qui avait paru voisin de la déclamation
et qui s'accordait mal avec sa voix et l'ensemble de sa personne.
Il ne pouvait réussir que par la connaissance précise
des affaires, par la clarté de l'exposition et de la
démonstration, et par la netteté, la fermeté
des affirmations. Il ne lui fallut pas longtemps pour le reconnaître
et pour renoncer à l'éloquence. C'est en y renonçant
qu'il la trouva. Il devint le premier debater du Parlement.
Il n'avait pas pu passionner son auditoire, mais il réussit
mieux que personne à l'éclairer et à
le convaincre. La plupart de ses discours furent des leçons.
Quand il fut complètement maître de sa manière,
on découvrit que ces leçons portaient loin,
qu'elles étaient pleines d'aperçus variés
et nouveaux ; et comme il avait autant d'esprit que de
sens, il sut y mêler dans une juste mesure des saillies
et de la grâce, de sorte qu'on trouvait à l'entendre
autant de plaisir que de profit. En parcourant l'immense collection
de ses discours que notre confrère M. Calmon a publiée,
on voit qu'il n'était jamais pris au dépourvu,
qu'il avait tout prévu et tout préparé,
qu'il avait un avis arrêté sur chaque matière,
que son esprit était toujours clair, dispos, alerte,
soit qu'il s'agît de finances ou de politique étrangère,
ou de guerre ou de religion, ou d'éducation ;
soit qu'il fallût répondre aux invectives qu'on
ne lui a jamais épargnées, même aux époques
les plus glorieuses de sa vie. Malgré son parti pris
de simplicité, quelques-uns de ses discours ont une
passion et une grandeur qui les placent dans un ordre à
part parmi les plus beaux chefs-d'uvre de l'éloquence ;
mais cet éclat n'est pas cherché ; il n'est
le résultat d'aucun artifice oratoire. Il vient de
la force des arguments, de celle des situations. Il aimait
à comparer- l'orateur, et surtout l'orateur de gouvernement,
à un général ayant bien son armée
dans la main, connaissant à fond le champ de bataille,
possédant sur les ressources de l'ennemi toutes les
informations qu'il a été possible à la
vigilance de réunir, à l'intelligence de deviner,
et qui, déjà sûr de la victoire, est surpris
tout à coup par un de ces événements
si fréquents dans les batailles, qui changent bout
pour bout la proportion et la disposition des forces :
il est perdu s'il ne sait pas dans le fourmillement de deux
multitudes lancées à fond de train l'une contre
l'autre, dans les angoisses que font peser sur son âme
la destinée de la patrie et la vie de tant de milliers
d'hommes engagés sur son sang-froid et son intelligence,
improviser de toutes pièces un plan nouveau pour une
situation nouvelle, pourvoir à tout sur tous les points,
expédier partout de nouveaux ordres sans commettre
aucun oubli ni donner lieu à aucune équivoque
et inspirer en même temps à cette foule qui dépend
de lui l'indomptable courage qui l'anime. Il en est de même
de l'orateur chargé de défendre les grands intérêts
de l'État, et qui sait que la patrie est sauvée
ou perdue, selon le résultat de son discours. Les qualités
maîtresses de l'orateur sont toutes celles d'un général
d'armée : la connaissance approfondie de ses ressources
et de celles de l'adversaire, la clarté et la précision
du plan, une vive et prompte intelligence pour changer au
besoin de tactique au milieu du feu, l'impétuosité
à poursuivre un avantage, le sang-froid et l'impassibilité
pour recevoir une blessure et couvrir une retraite. On l'écoute
avec la même émotion et la même passion
qu'on éprouverait si l'on était spectateur d'une
bataille. Et ce sont, en effet, des batailles, qui ont, comme
les autres, leurs blessés et leurs morts. Elles ont
leurs héros, et c'est par ce nom de héros que
M. Thiers mérite d'être appelé dans ses
grandes journées parlementaires.
Il avait suivi pendant ces dix années une ligne politique
conforme à ses précédents d'historien
et de journaliste, conforme surtout à son caractère
d'une originalité et d'une obstination très
marquée, et à laquelle il resta fidèle
dans toute la suite de sa carrière, au milieu de la
transformation des hommes et des choses. Il était de
cette école qui veut que tout citoyen puisse arriver
par la capacité à l'autorité, et qui
par conséquent repousse avec une égale obstination
la domination d'une race de privilégiés et celle
de la multitude. La multitude, suivant lui, n'avait pas à
se plaindre, si l'on donnait à chacun le moyen de sortir
du rang par sa volonté et son courage. En un mot, il
ne voulait à aucun prix humilier le droit devant la
force, la raison devant la déraison et la science devant
l'ignorance. Nous, qui appartenions à la gauche plus
avancée, nous lui reprochions de se contenter à
trop peu de frais pour ceux qui sont en bas, de déclarer
trop vite que leur sort était dans leurs mains, de
leur rendre le succès si difficile qu'il n'était
possible que pour de rares élus et dans des circonstances
tout particulièrement heureuses. Il repoussait de toutes
ses forces l'instruction obligatoire, en disant qu'il ne pouvait
se résigner à mettre du feu sous une marmite
sans eau, et il n'était pas moins hostile à
l'établissement du suffrage universel qui ne fut jamais
à ses yeux qu'un instrument de destruction ou de déception.
Le rôle de chef de parti ne suffisait pas à son
activité, dans la condition où il lui échut
à la fin de 1840. Il le soutint brillamment, mais,
en même temps, il revint à ses études
historiques. C'est en vain qu'il s'efforçait de songer
à une histoire universelle ou à une histoire
de Florence. Il tenait par tout son être à la
politique, et tout particulièrement à la Révolution,
pour laquelle il avait combattu quand il était dans
l'opposition et qu'il avait essayé d'asseoir et de
régler comme ministre. Il fut invinciblement conduit
à compléter son histoire de la Révolution
en écrivant celle du Consulat et de l'Empire, car l'empire,
c'est encore la Révolution, et toute la Révolution,
moins la liberté. Il se trouvait dans des conditions
bien supérieures pour écrire ce nouvel ouvrage.
D'abord, aucune ressource matérielle ne lui faisait
défaut. Un mariage très heureux, à des
points de vue plus importants, l'avait rendu riche. Il pouvait
rassembler à grands frais les livres, les cartes, les
manuscrits ; se donner, au besoin, des auxiliaires. Il
pouvait voyager, visiter les principaux champs de bataille,
les bibliothèques, les archives. Il n'eut garde d'y
manquer. Il parcourut l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, recueillit
à Londres des témoignages importants sur le
blocus continental, la coalition, la captivité de Sainte-Hélène.
Le rang qu'il occupait dans la politique et dans les lettres
lui ouvrait toutes les portes. Il était dans l'âge
où l'ardeur et l'activité de la jeunesse s'allient
heureusement à l'expérience et à la maturité
du jugement. Il avait acquis en composant son premier livre
l'habitude d'étudier, l'art de composer ; il s'était
fait une méthode, ce qui est la première tâche
de l'écrivain et la plus difficile. La pratique des
hommes et des affaires l'avait mis au courant de tous les
ressorts de l'administration, de tous les secrets de la politique.
Il avait du temps devant lui, ce qui lui permettait de revenir
sur ses enquêtes, d'accueillir les informations nouvelles,
de réformer dans l'occasion un premier jugement et
de porter son récit au dernier degré de clarté
et de perfection. Il mit vingt ans à son travail. Ses
deux premiers volumes parurent en 1845 ; le 20e et dernier,
en 1862. On connaît, par lui-même, la marche qu'il
s'était tracée. Il commençait par construire
son plan et par en arrêter toutes les divisions. Il
étudiait ensuite à fond chacune de ces parties,
et ne prenait enfin la plume que quand il se sentait en pleine
possession de la vérité. Alors il écrivait
d'une baleine tout un volume, comme on improvise, en s'abandonnant
à sa verve et en prenant pour règle d'écrire
tout et d'élaguer beaucoup. Ses premiers volumes excitèrent
une admiration générale qui alla en s'accroissant
jusqu'au dernier. Tout ce qui avait un nom, tout ce qui comptait,
en politique et en littérature, applaudit. On fut frappé
surtout de l'étendue de ses connaissances dans les
matières de finances et de l'habileté avec laquelle
il décrivait les opérations de guerre. Il s'y
complaisait un peu, parce qu'il s'y sentait complètement
maître. Nul, parmi les hommes qui n'ont pas livré
de bataille, ne les a décrites avec tant de clarté
et de compétence. Il arrive, par un art d'autant plus
admirable qu'il ne se montre jamais, non seulement à
vous éclairer sur les différentes phases de
l'action, mais à vous les faire voir de vos yeux, et
à vous remplir à la fois de curiosité
et d'émotion. Lamartine, oubliant un peu son aversion
pour la doctrine des hommes nécessaires, disait qu'il
était prédestiné à raconter les
campagnes de Napoléon, comme Napoléon avait
été prédestiné à les conduire.
Il n'était pas moins habile dans l'exposition des grandes
négociations, au premier rang desquelles il faut citer
le Concordat. J'avoue humblement que je ne partage pas toutes
ses opinions sur ce pacte célèbre qui a survécu
à tant de ruines ; mais il serait à souhaiter
que ceux qui aujourd'hui s'occupent si souvent du Concordat
avec l'arrière-pensée de le détruire,
soit par la voie la plus simple et la plus honnête en
le dénonçant, soit, par un procédé
plus tortueux, et peut-être plus efficace, en l'exécutant
au pied de la lettre après tant de changements d'un
côté et de révolutions de l'autre, voulussent
bien en apprendre chez lui l'origine et le caractère.
Royer-Collard lui disait : « Vous avez écrit
l'histoire du Concordat en homme qui aurait aimé à
le faire. »
Les ennemis de l'Empire et de l'empereur n'ont pas manqué
de reprocher à M. Thiers un
enthousiasme trop exclusif pour son héros.
Ce reproche n'est pas fondé, il ne l'est à aucun
degré. M. Thiers appartenait à une génération
qui tendait à trop identifier Napoléon à
la Révolution, comme la génération suivante
a tendu à l'en trop séparer. Cependant il n'a
admiré dans Napoléon que le général
et le législateur ; et qui ne les admirerait ?
Qui n'admirerait un homme qui ne peut être comparé
comme capitaine qu'à Alexandre et Annibal, et qui est
peut-être supérieur à tous les deux ;
qui n'a pas d'égal comme législateur, car aucun
autre n'a constitué une société dans
des conditions aussi difficiles, ni approprié aussi
complètement ses institutions aux besoins et au caractère
du pays, ni conféré à ses lois autant
de solidité ; qui, à son audace personnelle,
la plus grande qui ait animé une âme humaine,
joignait l'audace de la Révolution française,
et qui, après s'être asservi la Révolution,
l'ancienne France, l'Europe, l'Église, tomba tout entier,
ne perdant pas autre chose qu'une couronne ?
Tout en admirant l'étonnant spectacle que Napoléon
a donné au monde, M. Thiers juge sa politique avec
une juste sévérité. Non seulement il
l'accuse d'avoir régné en tyran, mais il lui
reproche d'avoir subi la malédiction attachée
d'âge en âge à l'exercice du pouvoir absolu,
c'est-à-dire d'avoir été frappé
de vertige. Si le négociateur de Campo-Formio, obligé
de compter avec l'opinion, ayant au-dessus de lui un gouvernement
et des Chambres, qu'il était sur le point de renverser,
mais dont il lui fallait provisoirement subir le contrôle,
était, du premier coup, malgré sa jeunesse,
un négociateur de premier ordre ; le maître-tout-puissant
de la France, le vainqueur de l'Europe, à force de
braver tout, de réussir à tout et de dominer
tout, avait perdu la rectitude de son jugement politique et
jusqu'au discernement du bien et du mal. Après avoir
tenu dans ses mains à deux reprises une paix glorieuse
que l'Europe lui offrait, qui aurait donné à
la France une prospérité sans exemple et en
même temps consolidé sa dynastie, il nous précipita
en aveugle dans des guerres dont tout le monde, excepté
lui, prévoyait l'issue, et qui fauchaient des générations,
sans avoir ni l'excuse de la nécessité ni celle
de la justice. Les hommes font avec raison une grande différence
entre celui qui fait tuer un million de soldats sur un champ
de bataille et celui qui égorge froidement vingt ou
trente mille victimes sur la place de la Révolution.
L'un est un héros, l'autre est un bourreau. Mais il
ne faut pas se laisser fasciner par la gloire au point d'amnistier
les guerres injustes. Cette fascination, M. Thiers ne l'a
pas subie. Ceux qui croient le contraire ne l'ont jamais lu.
A la veille de la Révolution de 1848, M. Thiers avait
eu tous les succès qu'un citoyen peut ambitionner.
Il avait été un brillant journaliste, un homme
d'opposition courageux et dévoué, un grand ministre,
un grand orateur ; il était au premier rang de
nos historiens. Sa carrière littéraire était
presque finie. Qui eût pu croire que la Providence lui
réservait, en politique, une nouvelle et plus éclatante
destinée ?
Nous passerons rapidement sur ces événements,
parce qu'ils sont trop connus et qu'ils sont moins de notre
domaine. M. Thiers fut le chef de l'opposition monarchique
dans l'Assemblée constituante et l'Assemblée
législative, où siégeaient à côté
de lui les Bugeaud, les Mole, les Rémusat, les Odilon
Barrot, les Falloux, les Montalembert, divisés la veille,
alors réunis par un péril commun. Ils avaient
fondé un cercle, rue de Poitiers, où ils organisaient
la résistance contre le socialisme, et en même
temps, nous le pensions du moins dans le camp opposé,
l'attaque contre la République. M. Thiers lutta avec
son courage ordinaire, et par tous les moyens en son pouvoir,
contre la démagogie et son allié le socialisme,
qui se divisait en une multitude de sectes, et qui, sous toutes
ses formes, était menaçant et puissant. Proudhon,
Considérant, Pierre Leroux, Louis Blanc lui-même
étaient des isolés dans l'Assemblée ;
au dehors ils avaient des légions, M. Thiers combattit
sans relâche à la tribune des utopies qui n'avaient
point de partisans sur nos bancs, mais dont il voyait les
ravages au dehors ; et il lutta, avec la même persévérance,
contre les projets de loi subversifs de la religion, de la
famille, de la propriété, qu'on ne cessait d'accumuler,
tantôt avec préméditation, tantôt
par ignorance, et dans un vain désir de capter la popularité.
Il était à cette époque, le chef tout-puissant
de la droite, et l'objet de toutes les colères de la
gauche. Un républicain estimé de tous les partis,
Guinard, disait un jour, en pleine Assemblée :
« Quand j'étais dans les prisons de M. Thiers... »
Quoique M. Thiers fût depuis huit ans relégué
dans l'opposition, on le rendait responsable de tout le règne
et même des mesures qu'il avait combattues. Il ne sourcillait
pas ; il se levait sur-le-champ, toujours prêt
à la riposte. Quand il gravissait les marches de la
tribune dans cette salle immense, au milieu de neuf cents
représentants, presque tous adversaires de ses idées
et ennemis de sa personne, on eût dit qu'il montait,
lui tout seul, à l'assaut de la démagogie et
du socialisme. Le général Cavaignac avait demandé
à notre Académie une série de petits
ouvrages propres à relever l'esprit public et à
corriger l'effet des publications socialistes, dont nous étions
inondés. M. Thiers composa, pour ce recueil, un petit
traité, De la propriété, qui est
un chef-d'uvre de logique et de bon sens. Toute la matière
y est traitée en moins de deux cents pages, qui satisfont
les esprits éclairés et sont -à la portée
des ignorants. Le jour vint où il crut le péril
si pressant et si redoutable, qu'il chercha de tous côtés
des forces pour le combattre ; et c'est alors que, renonçant
à ses rancunes et à ses anciennes défiances,
il s'allia avec le clergé et les chefs du parti catholique,
pour faire la célèbre loi sur l'enseignement
du 15 mars 185o. Cette loi, dont il fut l'auteur, en commun
avec M. Dupanloup et les adversaires les plus connus et les
plus passionnés de l'Université et de l'enseignement
de l'État ; cette loi, si souvent discutée
et si justement attaquée dans plusieurs de ses parties,
a eu le très grand mérite de porter le dernier
coup au monopole universitaire ; mais il la fit, on doit
le reconnaître, moins par amour pour la liberté
d'enseignement que dans le désir d'opposer l'action
du clergé aux doctrines matérialistes, et à
ce qu'on appellerait aujourd'hui, d'un nom tristement significatif,
le nihilisme.
L'élection du Président de la République
avait été précédée d'une
période d'agitation extrême. Le général
Cavaignac, chef du pouvoir exécutif, était le
candidat des républicains modérés. Les
républicains d'une nuance plus avancée portaient
Ledru-Rollin ou Lamartine. Le prince de Joinville avait aussi
ses partisans.
La candidature du prince Louis-Napoléon prit rapidement
une telle importance, que la lutte parut circonscrite entre
lui et le général Cavaignac. Le prince avait
pour lui les anciens bonapartistes, ce qui était une
escouade la veille de la bataille, et devait être une
armée le lendemain ; un grand nombre de socialistes,
qui le croyaient acquis à leur cause depuis sa brochure
sur l Extinction du paupérisme, et tous
ceux qui, voulant coûte que coûte renverser la
République, le regardaient comme le plus résolu
à y travailler et le plus capable d'y réussir.
Il expliquait sa situation mieux que personne quand il disait
à ses affidés, en montrant la statue qui surmonte
la colonne Vendôme : « Voilà
mon grand électeur ! » Les chefs de
la gauche parlementaire hésitèrent longtemps.
Le bruit courut que . Thiers songeait à se mettre lui-même
sur les rangs, et, ce qui paraîtrait à peine
croyable, si l'on ne connaissait la sottise des partis, on
lui en faisait un reproche. Il aurait fallu l'en louer. Un
homme qui a des convictions arrêtées et le sentiment
de sa force, a le devoir d'être ambitieux. Nous étions
destinés à voir se produire avec le temps des
candidats de moins haute volée ! On raconta aussi
que, dans les commencements, M. Thiers avait parlé
du prince en termes injurieux. Il fallait, pour des raisons
politiques que chacun sent, couper court à ces propos.
M. Bixio les répéta devant M. Thiers qui, sur-le-champ,
lui donna un démenti. M. Bixio, homme d'honneur et
de valeur, voulut se battre. M. Thiers s'y attendait ;
il accepta le duel, et le voulut immédiat. On sortit ;
on se battit. Quel que fût le sentiment secret de M.
Thiers sur le prince, ce qui est certain, c'est qu'il appuya
sa candidature et concourut activement à en procurer
le succès. Les monarchistes, en donnant leurs bulletins
à l'héritier de l'empereur, qui avait dans son
passé Strasbourg et Boulogne , ne votaient pas en réalité
pour lui, ils votaient contre la République.
Mais à peine eut-on mis Louis-Napoléon à
côté du trône, qu'il manifesta le désir
de s'y asseoir, et montra qu'il en était capable. La
conspiration fut habilement menée. M. Thiers vit, le
premier, que l'empire était fait, et n'hésita
pas à le dire du haut de la tribune. Au coup d'État,
il avait le choix entre le rôle de premier ministre
et la proscription Mais comme il pensait qu'il ne faut jamais
livrer la patrie à un homme, il préféra
la proscription. On le mit à Mazas ; puis, on
l'expédia en voiture cellulaire à la frontière
belge, d'où on le conduisit directement jusqu'à
Francfort. Il ne trouva pas à l'étranger, comme
tant d'autres, les tracasseries de la police et le dénuement.
Il rentra en France un des premiers, sans l'avoir demandé.
Il se promena un instant, le jour de son arrivée, dans
l'allée des Tuileries, qui était alors le rendez-vous
des élégants et des oisifs. Il y fut l'objet
d'une ovation. Il semblait, à ceux qui l'entouraient,
qu'il rapportait avec lui les espérances de la liberté.
En 1863, Paris l'envoya au Corps législatif. Il fallut
le vaincre pour lui faire accepter la candidature. A ceux
qui le pressaient, il objectait « son livre ».
Quel livre ? Ce n'était pas lHistoire
du Consulat et de l'Empire, dont le dernier volume avait
paru l'année précédente ; ce n'était
pas l'histoire de Florence, vers laquelle l'entraînait
son enthousiasme éclairé pour les arts, et dont
il disait : « J'y ai travaillé dix
ans », voulant peut-être faire entendre qu'il
y avait rêvé dix ans. Le livre qui l'occupait
en 1863 et dont il fallut en quelque sorte le séparer
de vive force, était un traité complet de philosophie.
Une fois élu, il se montra aussi actif que les jeunes
gens qui siégeaient à côté de lui
sur les bancs de l'opposition. Il demanda l'ordre dans les
finances, la paix et les libertés nécessaires.
Son discours sur les libertés nécessaires eut
un grand retentissement. C'était, sous des formes courtoises,
mais avec beaucoup de vigueur et de précision, une
attaque directe contre tout le système du gouvernement
impérial. Il demandait, en effet, comme absolument
nécessaires à la France, cinq libertés :
la liberté individuelle contre la loi de sûreté
générale, la liberté de la presse contre
le régime de l'autorisation préalable et des
avertissements, la liberté électorale contre
la candidature officielle, la liberté' de la représentation
nationale contre les entraves de toute nature apportées
par la Constitution à l'initiative parlementaire, et
enfin la responsabilité ministérielle contre
l'audacieuse fiction de la responsabilité de l'empereur,
qui ne laissait d'autre ressource au pays, pour faire prévaloir
sa volonté, qu'une révolution.
Un autre de ses discours que les événements
ont rendu inoubliable, est celui qu'il prononça au
Corps législatif le 15 juillet 1870 : « Vous
faites la guerre sans nécessité, sans préparation
et sans alliances. » Quel homme intelligent, quel
patriote n'aurait donné alors la moitié de son
sang pour éviter cette funeste guerre ! Les hommes
qui la votèrent et qui, croyant la France engagée,
résistèrent aux arguments, aux prières,
aux larmes du grand patriote, la voyaient commencer avec horreur.
La France ne la voulait pas. Les gens sans aveu qui allaient
le soir crier : A Berlin ! sous les fenêtres
de M. Thiers n'étaient ni la France, ni Paris. L'Empire,
dans son péril extrême, demanda les conseils
de M. Thiers quand il n'était plus temps de les suivre.
Le gouvernement qui recueillit le pouvoir vacant afin de donner
une direction à la résistance, et qui prit le
nom significatif de gouvernement de la Défense nationale,
demanda à M. Thiers d'aller quêter dans toute
l'Europe des sympathies et des secours ; d'aller démontrer
à tout ce qui restait d'hommes politiques, que la France
mutilée, affaiblie entraînait tous les neutres
dans sa ruine. Il accepta sans hésiter. Il savait,
et tout le monde savait qu'on ne pouvait confier une telle
mission à aucun autre. Par la même raison, le
premier acte, à Bordeaux, de l'Assemblée nationale,
fut de lui conférer sous un nom modeste, une véritable
dictature. Il obtint l'unanimité. Cette Assemblée,
divisée sur tout, fut unanime sur lui. Vingt-six départements
l'avaient élu député. Si la France avait
voté pour nommer son délégué,
il aurait eu l'unanimité de la France.
Il se rendit à Versailles pour négocier avec
les vainqueurs. Négocier ! Cela s'appelle-t-il
négocier ? La France ne pouvait menacer que de
mourir et de vendre chèrement sa vie ; M. Thiers
fut obligé plus d'une fois d'en venir à cette
menace, devant l'excès des exigences. Il parla surtout
de l'avenir, des inquiétudes des puissances, de l'état
de l'Europe, de l'intérêt de l'Allemagne qui
sacrifiait tout aux besoins, aux passions du moment, à
l'enivrement du triomphe ; qui ne se contentait pas de
mutiler la France, qui voulait lui mettre le pied sur la gorge,
entrer dans Paris. Il n'obtint pas toujours d'être écouté.
Il ne parvint qu'à force d'énergie à
se faire respecter. Il se maîtrisait, se possédait
le long du jour. Seul avec Jules Favre, le soir, dans sa voiture,
en revenant de Versailles, il éclatait en sanglots.
Il nous sauva Belfort... Quand il retourna en hâte à
Bordeaux pour faire ratifier le traité, beaucoup, sans
rien contester d'ailleurs, refusaient d'y mettre leur nom,
semblables à un homme résolu au suicide qui
approche le poison de ses lèvres et laisse échapper
la coupe au dernier moment. Il leur dit : « J'ai
engagé ma responsabilité ; il faut engager
la vôtre » ; comme il avait dit aux
journalistes en 1880 : « II faut des têtes
au bas de ce manifeste. » II avait la France à
pacifier, à reconstituer, l'ennemi toujours malveillant
à apaiser, une rançon de cinq milliards à
trouver, un déficit au moins égal, provenant
des dépenses de guerre, à combler, des désastres
affreux, innombrables, désastres privés, désastres
publics, désastres matériels, désastres
moraux à réparer ; c'est dans cet état
que le prit la guerre civile. Il se demandait, avec nos recrues
dispersées au premier mot de la paix, nos vieilles
troupes prisonnières, et les débris de quelques
régiments accablés par la défaite, dans
lesquels on avait versé des hommes ramassés
de toutes parts, si la France avait encore une armée.
Et voici la besogne qui avait été faite par
lui deux ans après, avec le concours d'une Assemblée
patriotique, mais par ses mains, sous sa direction, grâce
à son dévouement sans égal, à
son courage, à sa clairvoyance. Nous avions une armée
solide et disciplinée. L'insurrection delà Commune
avait été vaincue à Paris et dans les
départements. Le gouvernement était obéi
partout, avec autant de ponctualité que sous l'Empire.
Les dégâts matériels, ponts, routes, canaux,
édifices, étaient réparés. L'emprunt
avait été plusieurs fois couvert, la rançon
était payée. Tous les ateliers travaillaient ;
l'impôt, le dur impôt, aggravé de tant
de charges nouvelles, rentrait facilement. M. Thiers avait
pu remplir ses engagements par anticipation, et, l'argent
à la main, par les négociations les plus difficiles,
obtenir de l'ennemi la libération immédiate
du territoire.
La France, grâce à lui, fut rendue à elle-même
deux ans avant l'époque fixée par le traité.
Le 17 mars, M. de Rémusat, qui avait pour sa part vaillamment
contribué à ce résultat, venait annoncer
à l'Assemblée, au milieu d'une émotion
universelle, bientôt suivie d'applaudissements et d'acclamations,
que le dernier soldat allemand allait quitter notre sol. Les
applaudissements et les acclamations ne furent pas moindres
dans la France entière. On peut dire avec vérité
que les applaudissements éclatèrent dans les
deux Mondes, et que leur bruit durait encore quand on apprit
inopinément le 24 mai que M. Thiers était renversé
par un vote de la Chambre et rentrait dans la vie privée.
Il faut dire ce qu'avait été sa vie pendant
ces terribles années. Tant qu'avait duré la
guerre de la Commune, il avait partagé les travaux
et les soucis journaliers du général en chef,
et même ses périls, car il était présent
de sa personne aux avant-postes chaque fois qu'on tentait
un effort plus vigoureux. Après la pacification, il
ne relâcha rien de sa surveillance sur l'armée.
Il l'avait isolée et fait vivre sous la tente, autant
pour la soustraire à la propagande démagogique
que pour lui rendre les habitudes militaires et l'esprit de
son état. Il ne se passait pas de jour qu'il ne se
rendît au camp et qu'il n'eût au retour de longues
conversations avec les intendants et les chefs de corps. Il
recevait même des officiers subalternes, car il tenait
à connaître le moral de la troupe, et il avait
le goût, poussé parfois jusqu'à la minutie,
de tout vérifier par lui-même. A cinq heures
du matin, il travaillait avec son ami M. Barthélemy-Saint-Hilaire,
qui dirigeait sa correspondance ; à six heures
il faisait entrer deux ou trois ministres investis de sa confiance
particulière et les directeurs des grandes administrations.
A dix heures, il présidait le conseil des ministres.
Il y avait conseil des ministres tous les jours, à
l'exception des dimanches, et il n'y manqua pas une seule
fois. Là se traitaient toutes les affaires grandes
ou petites. Le ministère de la justice et celui de
l'instruction publique et des cultes étaient les seuls
dans le détail desquels il n'entrât pas. Il avait
logé chez lui, à la Préfecture, le ministre
des affaires étrangères, afin d'être avec
lui en relation continuelle et immédiate. Il en était
de même, en 1871, et jusqu'à la fin de la Commune
pour le ministre de l'intérieur. Il est à peine
nécessaire de dire qu'il ne se faisait rien sans lui
au ministère de la guerre et au ministère des
finances. Le ministère du commerce devint à
son tour l'objet de ses préoccupations les plus vives
quand il fallut créer de nouveaux impôts. Le
conseil ne se terminait jamais avant midi et se prolongeait
souvent au delà. Les ministres partis, c'était
le moment de recev.oir les députés qui arrivaient
isolément ou par petites troupes. La plupart des commissions
de l'Assemblée voulaient avoir l'avis du chef de l'État
ou le faire comparaître en personne devant elles. De
leur côté, les groupes parlementaires venaient
exposer leurs doléances et leurs volontés contradictoires.
Enfin il y avait le défilé des Chambres de commerce
et des corporations de toute nature. Il recevait tout le monde
et répondait à toutes les harangues. De midi
à deux heures, la place d'Armes était sillonnée
de députés et de délégués,
dont bien peu lui apportaient un encouragement ou un bon conseil.
Une clause du traité nous obligeait à ne conserver,
pour la garde de l'Assemblée et le maintien de la tranquillité
publique, qu'une force de 4o ooo hommes ; on n'avait
pu prévoir une guerre civile ! L'ennemi parlait
tous les jours de nous contraindre à réduire
notre armée à ce chiffre visiblement insuffisant.
Il fallait négocier avec lui pour obtenir le droit
de combattre la sédition. Ses exigences s'accroissaient
avec nos malheurs. Il arrivait par chaque courrier, de Nancy,
où étaient les négociateurs, et de tous
les chefs-lieux de commandement, soit des plaintes contre
l'attitude des habitants, soit des réclamations de
vivres, d'objets d'équipement, d'argent, et toujours
les dépêches finissaient par des menaces. Une
de leurs prétentions les plus douloureuses pour nous,
et les plus inexplicables, consistait à rendre le gouvernement
de Versailles responsable des actes de la Commune. Un jour
que des boulets, lancés de Paris contre nos troupes,
avaient inquiété un poste allemand qui se trouvait
à proximité, M. Thiers fut averti que si la
même chose se produisait une seconde fois, la trêve
serait rompue. On négociait ; à deux reprises
il fut sur le point de rompre, et de commencer ce qu'il appelait
la guerre du désespoir ; sur presque tous les
points, il fallut céder, le couteau sur la gorge. Aussitôt
que la nouvelle d'une concession ou d'une vexation se répandait,
les députés escaladaient la tribune, les journaux
fulminaient ; c'était à qui maudirait,
non pas les vainqueurs, mais celui qui, pied à pied,
jour par jour, leur disputait l'honneur et la vie de la France !
Les délégués, qui ne cessaient d'affluer
de toutes les grandes villes pour apporter des menaces, des
conseils ou des offres de médiation avec la Commune,
remplissaient les journaux du récit de leur réception
et ne se faisaient pas faute d'attribuer à M. Thiers
des propos qu'il n'avait pas tenus. Alors s'élevaient
des réclamations de tous côtés, de la
Chambre, de l'ennemi. Très souvent, on les portait
à la tribune. Il était rare qu'on se contentât
de la réponse d'un ministre, et d'ailleurs M. Thiers
n'aimait pas à être suppléé ;
il voulait payer de sa personne en toutes choses. Il était
sur son banc à toutes les séances et portait
seul le poids des grandes discussions. Il disait qu'une dynastie
tire sa force de la Constitution ; un général,
de ses victoires ; mais qu'il n'avait, lui, que sa parole.
Aussi livrait-il tous les jours des batailles, qu'il ne gagnait
qu'à force de talent oratoire et de courage. Il eut
à combattre successivement tous les côtés
de la Chambre, excepté la gauche proprement dite, qui
l'appelait, le sollicitait, le pressait, mais, en séance
publique, ne lui refusait jamais son appui. Ces luttes, d'abord
contenues, presque courtoises, devinrent violentes sur la
fin et, par conséquent, écrasantes. On commença
par le chasser de la tribune avant de le chasser du pouvoir ;
il fallut, pour cela, toute une campagne, campagne bizarre
en elle-même, et mêlée d'incidents comiques,
qui n'en est pas moins le plus grand hommage qu'on ait jamais
rendu à la puissance personnelle d'un orateur. Un acte
capital de M. Thiers avait achevé, quelque temps auparavant,
de rendre la droite irréconciliable. Il avait pu résister,
pendant plus d'une année, aux assauts des trois monarchies,
en les combattant l'une par l'autre.
« Il n'y a qu'un trône, disait-il, et ils
sont trois prétendants pour s'y asseoir. »
Le jour vint où les trois partis se coalisèrent
au profit de la branche aînée, et où M.
Thiers se trouva en face du drapeau qu'il avait combattu et
vaincu en 1830. Ce jour-là, il parla à son pays
et lui conseilla de garder la République pour garder
les bienfaits de la Révolution, et de la faire conservatrice
pour éviter les horreurs d'un nouveau 98. Ce langage
pouvait être entendu par le pays, mais la majorité
de l'Assemblée en fut irritée, et elle ne songea
plus qu'à renverser celui qui l'avait tenu. M. Thiers
avait désormais trois tâches à remplir :
refaire la France, résister aux exigences du vainqueur
et lutter dans le Parlement contre une majorité hostile.
C'était un travail surhumain. Il ne réussit
pas à durer, mais il avait réussi à sauver
le pays ; le reste, à ses yeux, et aux yeux des
compagnons de sa fortune, n'était rien.
Il avait une réputation très justifiée
d'habileté ; mais ce n'était pas cette
habileté vulgaire qui consiste à dénouer
une situation au moyen d'un expédient, sauf à
se trouver le lendemain dans un nouvel embarras. Jamais le
présent ne lui fit oublier l'avenir. Il en donna la
preuve manifeste dans quatre occasions principales :
dans la question des nouveaux impôts, où il fut
sur le point de se faire renverser par suite de son attachement
aux idées protectionnistes ; dans la question
de l'élection des maires, où il violenta en
quelque sorte l'Assemblée et lui mit le marché
au poing, pour ne pas compromettre l'avenir de l'administration ;
dans la question de la durée du service militaire,
où il se résigna difficilement à une
durée de cinq ans après en avoir demandé
sept : l'Assemblée n'en voulait que trois ;
enfin dans la question de notre régime économique,
lorsque, au milieu de notre plus grande détresse, il
lutta avec la dernière énergie pour faire consacrer
une annuité de deux cent millions à l'amortissement
de la dette contractée envers la Banque de France,
quoique l'intérêt de la dette eût été
généreusement fixé par la Banque à
1 p. 100 seulement. C'est ce grand acte autant que l'habileté
qu'il déploya pour faire passer cinq milliards en Allemagne
sans provoquer une crise sur le marché des valeurs
françaises, qui lui a fait décerner par notre
confrère M. Léon Say, bon juge en pareille matière,
le titre de premier financier de notre époque. Oui,
il était habile ; mais quiconque l'a bien connu
reconnaîtra qu'il avait encore plus de courage que d'habileté.
Il n'était pas de cette race d'hommes politiques qui
ne restent au pouvoir que pour ne pas l'exercer, et dont le
talent consiste à démêler l'opinion dominante
et à s'y soumettre. Il pensait qu'on ne doit pas gouverner
les peuples pour flatter leurs maladies, mais pour les braver
et les guérir.
Deux fois il donna sa démission, deux fois l'Assemblée
céda. Elle se rendit chez lui presque tout entière
pour l'obliger à revenir. Il ne faut pas le reprocher
à l'Assemblée ; au contraire, cette démarche
l'honore autant que celui dont elle faisait ainsi un homme
nécessaire. Un jour, lui absent, on venait de voter
à une grande majorité l'élection des
maires par les conseils municipaux. Il arrive, monte immédiatement
à la tribune, et demande à l'Assemblée
de se déjuger séance tenante par un vote formel.
Il l'obtient. On ne joue pas un tel jeu sans savoir à
quelle condition. Assailli au dehors par la tempête,
et ne parvenant à lever la tête au-dessus des
vagues qu'à force d'habileté et de courage,
il ne consentait pas à disputer dans le sein de l'Assemblée
ce pouvoir accablant pour lui-même et dont il faisait
pour le salut de la France un si grand usage. Il ne demandait
pas le pouvoir ; il l'acceptait : telle fut constamment
son attitude ; il parlait en maître à l'Assemblée.
« Voulez-vous un esclave ici, disait-il, un commis
qui vous plaise, qui, pour conserver le pouvoir quelques jours
de plus, sera toujours votre courtisan ? Eh! mon Dieu,
choisissez-le, il n'en manque pas ! »
Après le 24 mai, il supporta la défaite avec
son courage ordinaire. On le déchargeait d'un fardeau
qu'il avait glorieusement porté tant qu'il avait été
trop lourd pour d'autres épaules ; il retourna
avec empressement « à son livre »,
c'est-à-dire à la philosophie ; et, sans
les inquiétudes que lui inspirait encore l'état
du pays, il n'aurait senti que la joie de la délivrance.
Les témoignages d'admiration et de respect affluèrent
chez lui de toutes parts. Ses amis le retrouvèrent
tel qu'il était avant la terrible tourmente des trois
dernières années : simple, bienveillant,
aimant la gaieté et l'esprit dans les autres, la recherchant,
plein de curiosité pour toutes les sciences, de passion
pour tous les arts, causeur facile et charmant, qui devenait
profond quand il touchait aux grandes questions de la politique
et de la philosophie, recevant les hommages dont on l'entourait
avec le sentiment qu'ils lui étaient dus, mais avec
une grâce et une bonhomie, une cordialité qui
avaient fait en tout temps le charme de son intérieur,
qui étonnaient et ravissaient ceux qui alors approchaient
de lui pour la première fois. Il avait repris au bout
de quelques jours toutes ses occupations : son goût
pour les arts, ses visites assidues à l'Observatoire,
au Muséum. Surtout, il s'était remis « à
son livre », et il y travaillait avec une sorte
d'acharnement. Il écrivait à Mme Thiers pendant
une courte absence : « Je n'en verrai pas
le succès ; mais vous serez là ; vous
jouirez de ma gloire... ».
Ce n'était pas un nouveau système philosophique
que M. Thiers préparait ; il n'aurait pas été
chef d'école. La philosophie n'était pas pour
lui une science isolée et se suffisant à elle-même ;
c'était un ensemble de doctrines étroitement
rattachées à un principe unique, de manière
à former des résultats les plus généraux
de toutes les sciences et de tous les arts une science et
un art suprême. Sa méthode était la méthode
expérimentale, sa psychologie celle de Locke ;
sa conclusion métaphysique l'existence d'un Dieu créateur
et Providence ; sa morale, celle de Platon, de l'Académie,
et de la noble École française du XVIIe siècle,
ayant pour sanction la spiritualité et l'immortalité
de l'âme. Ce qu'il y avait de frappant et de nouveau
dans son livre, c'était la quantité de faits,
d'observations , de comparaisons, de rapprochements que lui
fournissaient des études poursuivies sans relâche
pendant plus d'un demi-siècle sur les objets les plus
divers. Ce résumé philosophique de toute une
vie si complètement et si grandement employée,
était achevé au moment de la mort de M. Thiers,
sous la première forme qu'il donnait à ses uvres,
c'est-à-dire avec des développements excessifs
et tumultueux, qu'il se proposait d'abréger et de régler.
Lui seul pouvait élaguer dans ce fouillis, choisir,
resserrer, mettre de l'ordre, faire une uvre enfin de
ce qui n'était encore qu'un amas de matériaux.
Quel bonheur pour les philosophes et quelle gloire, s'ils
avaient pu compter M. Thiers parmi eux au rang de leurs maîtres !
Il n'avait pas besoin de ce surcroît, celui qui, après
avoir écrit un livre dont M. de Lamartine a pu dire :
« Ce sera le livre du siècle »,
et après avoir gouverné le pays avec éclat
dans les heures prospères, l'a sauvé de lui-même,
délivré de l'ennemi, et refait pour ainsi dire
tout entier à l'heure du désastre national.
Il est mort debout, en pleine possession de sa pensée,
et pour ainsi dire sur le champ de bataille, comme il convenait
au plus obstiné des hommes et au plus infatigable des
lutteurs.
Tel fut M. Thiers, l'historien national et le libérateur
du territoire ; grand patriote, grand libéral,
grand historien ; célèbre dans les lettres
à vingt-cinq ans, ministre à trente-trois ans,
dictateur à soixante-quinze ans ; mêlé
toute sa vie, sans intervalles, aux plus grandes affaires
de la France et de l'Europe ; toujours prêt à
risquer sa popularité ou sa vie dans une grande cause ;
plein, jusqu'à son dernier souffle, de curiosité
et d'activité ; mort sur la brèche en écrivant
pour son pays des conseils qu'on n'a pas été
capable de suivre ; l'un des hommes les plus admirés
et les plus injuriés de ce siècle ; qui
a eu et qui garde cette fortune singulière, que ceux
qui l'ont connu de plus près sont aussi ceux qui l'admirent
le plus et lui restent le plus fidèles.
Vous le savez, Messieurs, tout homme politique a deux réputations :
celle qui est conforme à la vérité finit
toujours par prévaloir. M. Thiers sera aussi grand
dans l'avenir qu'il l'était pour le monde entier il
y a dix ans, et qu'il l'est pour nous aujourd'hui. Même
pour ceux qui feignent de l'oublier ou qui s'efforcent de
diminuer, parmi ceux qui l'ont renversé et ceux qui
se sont flattés un instant de le remplacer, y en a-t-il
un seul qui ne dise tout bas, dans ses angoisses patriotiques :
« S'il était là ! ».
Paris. Typ. Firmin-Didot et Cie, impr.
De l'Institut, rue Jacob. 56. 10012.
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