En ce début du XXIe siècle, la situation
de l'Europe dans le monde tiendrait-elle du paradoxe ?
D'une part, éclate une évidence, celle de
l'histoire immédiate de l'unification en marche.
Qui, en 1943, aurait imaginé qu'une soixantaine d'année
plus tard, les peuples alors en guerre tenteraient de se
doter d'une constitution commune ? Qui, en 1983, aurait
prévu que vingt ans après, plusieurs pays
d'Europe centrale et orientale rejoindraient la maison commune
?
D'autre part, s'impose l'implacable vérité
de la longue durée. Il y a cent ans, l'ombre de l'Europe
s'étendait sur le monde, alors qu'elle en façonnait
l'Histoire. Un siècle passe ; elle se retrouve marginalisée
démographiquement, concurrencée économiquement,
surclassée militairement, impuissante politiquement.
Pourtant si le destin que nous voulons pour l'Europe n'est
pas celui de la domination, il ne doit pas être celui
de l'insignifiance.
Certes, l'élargissement de son périmètre
nous permet de proposer à d'autres pays trop longtemps
séparés la vision d'un avenir commun. Mais
il nous faut éviter que la nouvelle Union ne voie
son ambition limitée à la création
d'une zone de prospérité, même s'il
s'agit d'une prospérité partagée.
D'abord, parce que la mondialisation des échanges
tend à transformer les " anciens parapets "
de Rimbaud en docks, où des navires de toutes provenances
accostent. Ensuite, parce que le vent du large fait craindre
que notre civilisation ne se dilue dans une perspective
planétaire réduite aux seules aspirations
matérialistes.
Les échéances nous pressent ; ne les fuyons
pas. L'Union européenne ne dispose pas de siècles,
pas même de décennies, pour justifier les espoirs
qu'elle a fait naître : pour qu'elle devienne une
puissance, encore lui faut-il parler d'une seule voix, encore
lui faut-il agir d'un même cur, au service d'une
exigence de culture dont l'enracinement permettra que les
ÉTATS-NATIONS-UNIS D'EUROPE consentent à une
communauté de destin.
Car la culture est, tout à la fois, pour l'Union
européenne :
I- Le ferment de son identité,
II- L'enjeu de son présent
III- La clé de son avenir.
PREMIERE PARTIE :
LE FERMENT
Notre confrère Jean Baechler a mis en valeur le constat
que l'Europe doit sa position dans l'histoire au fait de
n'avoir jamais été un empire.
L'empire romain ne fut que partiellement européen.
Il fallut attendre sa chute et la christianisation pour
que la civilisation européenne prenne son essor dans
cette péninsule du continent asiatique.
Tout au long des siècles, les tentatives impériales
se sont soldées par de cuisants échecs : empire
carolingien, Saint-Empire romain-germanique, empire napoléonien,
Reich de mille ans
Mais l'Europe a toujours rêvé
d'incarner son origine dans une capitale-symbole : Athènes,
Rome
En réalité, l'Europe est terre d'héritage
et de transmission. Les valeurs qu'elle porte - l'humanisme
comme la démocratie - sont nées d'une constante
méditation des textes fondateurs : textes bibliques
et patristiques, classiques grecs et latins, constamment
lus, critiqués, perdus, retrouvés.
C'est autour de ces textes que se regroupèrent
les premières élites européennes :
les clercs des Universités médiévales,
les hommes de la Renaissance, les élèves des
collèges jésuites, les disciples des Lumières
Fondée dans la division, l'Europe a cependant toujours
contenu en elle les ferments de l'unité. Aucune des
grandes époques ne s'est limitée à
une seule région de l'Europe : personne ne s'est
jamais étonné qu'originaire d'Italie du Sud
Thomas d'Aquin, eût été formé
à Paris par Albert le Grand, un Allemand.
L'esprit européen s'est donc perpétué,
malgré la division des peuples, des langues et des
cultures. Mais, d'avoir toujours dû dépasser
ces différences n'a-t-il pas en même temps
donné à la spiritualité européenne
un élan particulier ? C'est ainsi que, dès
l'origine, s'est imposé dans les sphères éclairées
l'appel à une langue commune d'échanges :
jadis le latin, naguère le français, aujourd'hui
l'anglais ; et, toujours, la nécessité de
la traduction : qu'il existe un arbitraire des signes culturels
est une idée avec laquelle l'Europe a dû se
construire.
C'est pourquoi la culture de l'Europe n'a jamais pu s'identifier
à ses propres signes. On pourrait même la définir
comme " une culture d'inquiétude, une culture
de l'angoisse et du doute ".
On peut donc avancer que son identité ne fut jamais
du côté de la réalité de ses
peuples divisés. Elle résidait plutôt
dans un élan prométhéen pour comprendre
le monde et donner un sens à l'aventure humaine.
En définitive, l'Europe comme entité spirituelle
est autant un projet qu'un ensemble patrimonial.
Qu'en est-il aujourd'hui ?
Pour la première fois, l'Europe désigne une
entité géopolitique unique qui, prochainement,
s'étendra à la majeure partie du continent.
Alors que, dans le même temps, l'esprit européen
semble perdre de sa consistance ; car, en tant que structure
de souveraineté, l'Europe n'arrive pas à susciter
un sentiment d'adhésion fort, commun et durable,
à défaut de pouvoir être identifiée
à des valeurs de civilisation nettement définies.
Pour sortir de ce piège, l'Union européenne
doit pouvoir dire ce qui est européen et ce qui ne
l'est pas. Sans agressivité, mais avec fermeté.
Et ce travail ne peut se faire qu'au nom de la même
conception d'une culture consciente d'elle-même. En
utilisant, comme le suggère notre Confrère
Alain Besançon, les interstices de notre société,
ces interstices qui permettent à l'esprit critique
de s'exprimer librement. D'après Tocqueville, ils
n'existaient pas aux Etats-Unis mais, on a toujours pu et
l'on peut toujours@ les découvrir en France ; par
exemple, en commençant par notre Compagnie.
A une époque où domine le conformisme de
la pensée, il nous faut donc savoir être des
intersticiels. Afin de discerner, sous les oripeaux de la
foire aux idées, le juste et l'injuste, le vrai et
le faux, l'honneur et le renoncement. Et pour le dire, haut
et fort, à la France. Parce qu'il s'agit de l'enjeu
le plus important de tous, celui du rôle de la culture
dans la civilisation.
DEUXIÈME PARTIE :
L'ENJEU
Aussi important qu'en soit l'enjeu, force est de reconnaître
que tout ce qui est culture à travers l'Europe se
trouve en crise permanente. Déjà, Husserl
le diagnostiquait en 1935 lorsqu'il avertissait que "
le plus grand péril pour l'Europe, c'était
la lassitude ". Or, si elle n'a cessé d'être
industrieuse, il semble bien qu'elle ait rendu les armes
dans le domaine de l'esprit.
Oui, la construction européenne a permis de sauver
en le reconstruisant le corps de l'Europe, d'abord meurtri
par le déluge de fer et de feu de la Seconde Guerre
Mondiale, puis cassé en deux par Staline. Mais elle
n'a toujours pas cicatrisé des plaies qui demeurent
à vif.
A considérer ce passé, la culture, en Europe,
semble frappée d'une malédiction. Les idéaux
universels, les sociétés policées et
les chefs d'uvre de la civilisation n'auraient-ils
abouti qu'à la souffrance, aux larmes et aux cendres
humaines ? Que Furtwängler refuse de quitter l'Allemagne
pour que Beethoven résonne encore dans la nuit nazie
n'a pas empêché la mort de millions de Juifs
!
Accablée par ses fautes, l'Europe n'ose toujours
pas se regarder en face. Comment pourrait-elle vouloir devenir
puissance alors que sa volonté de puissance a, dans
le passé, tellement corrompu ses idéaux fondateurs
? Comment pourrait-elle s'adresser encore au monde autrement
que sous la forme de repentances ? Ces souvenirs toujours
présents continuent de hanter l'âme européenne
tout en expliquant le désarroi spirituel de notre
continent.
C'est pourtant cette Europe qui doit affronter le plus
grand défi de son histoire : celui d'une mondialisation
à laquelle toute culture de l'esprit serait étrangère.
Nous le savons, la culture européenne n'a jamais
existé sous la forme de l'unité. Les différences
ethniques, historiques et religieuses ont, au contraire,
produit des identités nationales fortes qui furent
souvent vécues comme des antagonismes. L'unité
s'est toujours située du côté non des
faits, mais de l'idéal et de la vision.
Or, que se passe-t-il actuellement ? Jamais les modes de
vie n'ont eu davantage tendance à se ressembler en
Europe. Dans la logique de la mondialisation, les murs
se rapprochent au gré des habitudes de consommation.
De plus, n'existerait-il pas un péril extrême
dans la confusion souvent faite entre les deux sens du mot
culture ; soit l'ensemble des comportements, des modes d'organisation
et des sensibilités d'un peuple, soit l'effort soutenu
de l'humanité pour prendre conscience d'elle-même
? C'est évidemment au second sens que la culture
peut être une force pour donner forme et substance
au monde que nous voulons construire.
Et que se passerait-il si nous n'avions à offrir
que l'horizon matérialiste de la consommation et
du divertissement aussi bien aux peuples d'Europe centrale
et orientale qu'aux populations d'origine extra-européennes
qui ont choisi de vivre avec nous ? Devrions-nous continuer
à nous étonner de voir leurs regards tournés
vers les Etats-Unis ? Et contestées nos valeurs affaiblies
? Aurions-nous encore la force de vouloir que resurgisse
une Europe porteuse d'un message universel ?
Si le doute vient de notre inconscience, la réponse
dépend de notre volonté. L'enjeu culturel
est d'autant plus important qu'il ne s'agit pas seulement
de reconstruire une République des Lettres, à
l'image de ce qu'elle fut jadis, limitée à
quelques groupes d'élites nationales. Aujourd'hui,
c'est une démocratie qu'il faut construire à
l'échelle du continent. Et cette démocratie
a besoin d'une culture aux racines communes, même
si les expressions en demeurent diversifiées.
TROISIÈME PARTIE
LA CLÉ DE VOÛTE
C'est donc bien en favorisant la création d'une identité
culturelle européenne que nous parviendrons à
donner un sens à notre uvre. Car seule la culture
est susceptible de faire tenir ensemble ce qui a été
séparé, d'être la clé de voûte
de cet édifice que nous avons imaginé et que
nous voulons bâtir. Et ce n'est pas seulement l'expression
d'un vu académique puisque nous rencontrons
l'homme de théâtre et de cinéma Charles
Berling déclarant, tout récemment que : "la
culture rassemble et pacifie les individus : c'est d'abord
par elle que nous ferons l'Europe".
En effet, plus que tout autre régime, la démocratie
a besoin de se fonder sur des valeurs partagées.
C'est pourquoi, en juillet dernier, notre Académie
avait pris position pour que l'héritage gréco-latin,
l'héritage des deux religions bibliques, judaïsme
et christianisme, enfin l'héritage des Lumières,
soient inscrits dans le préambule du projet de Constitution
européenne. Nous en avions adressé le texte
à Monsieur le Président de la République,
ainsi qu'à Monsieur le Président de la Convention
européenne.
John Stuart Mill avait, du reste, remarqué au sujet
de l'Etat-nation, qu'au : " Sein d'un peuple dépourvu
de sentiment d'identité commune, en particulier s'il
lit et parle des langues différentes, l'opinion unie,
nécessaire au fonctionnement d'une démocratie
représentative, ne peut pas exister ". Ce qui
valait hier pour la nation vaut aujourd'hui pour l'Europe
et nous ne devons pas l'oublier.
Mais, à notre époque, une démocratie
- surtout si elle est en cours de création - ne peut
être assurée de la vie que grâce aux
médias de masse. La réception de la même
information, l'appel aux mêmes sentiments, la référence
aux mêmes connaissances et surtout à un même
imaginaire, est -actuellement- la condition nécessaire,
si elle n'est pas suffisante, de la création d'un
espace démocratique européen.
Comment relever ce défi ? Par deux actions : l'une
concernant les langues, l'autre le cinéma.
On le sait, l'obstacle principal qu'il faudra franchir
est celui de la diversité des langues parlées
en Europe. Aujourd'hui, le Parlement européen est
une autre Babel. Avec bientôt 20 langues officielles,
les difficultés augmenteront encore. Comme l'a remarqué
l'anthropologue Marc Abélès, le passage obligatoire
par la traduction pousse les élus européens
à simplifier leurs discours et, par conséquent,
à une technicité plus dépouillée
ou encore à d'excessives simplifications
Les
temps sont finis des orateurs du type de ceux qui, ici et
ailleurs, ont marqué de leur talent la vie parlementaire.
Aujourd'hui, place à ceux qui savent utiliser la
télévision, au risque de supprimer toute réflexion
au bénéfice de la phrase-choc. Mais nous ne
pouvons accepter que la démocratie d'opinion soit
remplacée par la démocratie d'émotion.
L'apprentissage des langues étrangère est
le fondement du futur - de tout futur européen-.
Sans doute, faut-il, malgré les sommes considérables
engagées par l'Union, poursuivre l'effort, puisque
la plupart des Européens ne parlent pas d'autre langue
que la leur ! Le pluralisme linguistique doit être
développé, en en améliorant la compétence,
mais en évitant toute hégémonie au
profit d'une langue.
La seconde action aurait pour objectif de faire émerger
une part de culture audiovisuelle et cinématographique
commune.
Rappelons quelques chiffres. L'Europe a produit 625 films
en 2001. Sur un total de 929 millions de spectateurs, la
part des marchés nationaux a représenté
32 % alors qu'elle s'élevait exactement au double
pour les films américains. De plus, dans chaque pays,
la part des films européens est infime ou dérisoire.
Il n'est pas plus facile de voir un film français
à Prague ou à Rotterdam qu'à New York
! Alors que, grâce aux productions américaines,
un jeune Européen connaît mieux les rues de
San Francisco que celles de Rome ou de Berlin ! Ce n'est
pas ainsi que l'on favorise l'éclosion d'une identité
européenne !
Le cinéma et les programmes audiovisuels, parce
qu'ils touchent toutes les populations du continent, pourraient
- s'ils attiraient un public lui aussi délivré
des anciennes frontières - favoriser l'ouverture
d'esprit des peuples les uns vers les autres. Les échanges
d'images feraient plus en moins de temps que toute campagne
institutionnelle en faveur de la connaissance des rouages
de l'Europe politique. Rappelons-nous le titre d'un livre
de notre confrère Gabriel de Broglie : Une image
vaut dix mille mots !
Ne serait-il pas opportun de nous inspirer de l'expérience
réussie d'Airbus, bel exemple de coopération
entre États. Alors que, sur ce terrain, l'Europe
s'est affirmée face à l'industrie américaine.
Une politique identique est parfaitement possible pour le
cinéma et l'audiovisuel. Ici comme ailleurs, ici
plus qu'ailleurs, la volonté compte, car, sans les
visionnaires il n'est pas de bâtisseurs. Sans la vision
mystique de l'abbé Suger, les pierres des cathédrales
gothiques seraient toujours dans leurs carrières.
À nous de mettre en place la clé de voûte
de la cathédrale du futur, érigée au
nom d'un humanisme européen rénové.
CONCLUSION
En 1917, le poète portugais Fernando Pessoa écrivait
:
" L'Europe a soif que l'on crée; elle a faim
d'Avenir !
L'Europe a besoin de l'Intelligence Nouvelle, qui serait
la Forme de sa Matière chaotique !
Elle a besoin de la Volonté Nouvelle qui ferait un
édifice avec les pierres éparses de ce qu'est
aujourd'hui la vie ! "
Telle est aussi notre vision.
La culture - au sens où nous l'entendons - est
le seul moyen de métamorphoser une réalité
économique bien vivante en une force capable d'influencer
le cours de l'Histoire au nom des deux valeurs dont elle
est porteuse : la démocratie et l'humanisme. Et parce
que c'est un défi majeur, il en va de l'avenir de
notre civilisation.
Par l'apprentissage, au cours des siècles, de ses
propres différences, l'Europe a construit un idéal
d'équilibre et de tolérance. C'est de ce message
que le monde a toujours - et plus que jamais - besoin.
À l'heure où nous pressentons que notre
aventure séculaire risquerait de s'arrêter,
à l'heure où nous craignons que la ferveur
de nos ancêtres ne soit oubliée, à l'heure
où nous nous épuisons en vains combats pour
rattraper un passé qui s'est déjà enfui,
avant tout, pensons à la jeunesse d'Europe, à
la Jeune Europe !
En juin 2003 paraissait La vie à en mourir, livre
qui présentait un choix de dernières lettres
écrites par de jeunes Français, tombés
entre 1940 et 1944 sous les balles nazies. Ils ne mouraient
pas dans le désespoir, mais dans la fierté,
en inscrivant leur sacrifice sous le signe de l'honneur
et de la liberté. Ces mots écrits au seuil
de la mort devraient être connus des jeunes générations
qui, sans le savoir assez, ont la charge écrasante
de donner un sens ultime aux sacrifices de ces martyrs.
Ils ne doivent pas être morts en vain, ceux qui
sont morts pour la liberté.
Ils ne doivent pas être oubliés, ceux qui
sont morts pour la dignité humaine.
Ils doivent être assurés de notre engagement,
ceux qui sont morts pour que vive l'esprit.
En évoquant la mémoire de ces héros,
qu'il me soit permis de conclure par les mots de l'un des
leurs, Pierre Brossolette, lorsqu'il lançait ce message
à l'avenir :
" Ce que les morts attendent de vous, ce n'est pas
un regret, mais un serment. Ce n'est pas un sanglot, mais
un élan ".