Séances publiques

Séance solennelle
de rentrée 2005

 

Biographie et travaux de M. Michel Albert

 

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M. Michel Albert
Secrétaire perpétuel de l'Académie

QUELQUES RÉFLEXIONS À PROPOS DE L’ANNÉE 2005

 

séance solennelle du 7 novembre 2005

 

Pour l’Académie des sciences morales et politiques, l’année 2005 a été une année faste.

  • D’abord par le succès des communications hebdomadaires qui nous ont été présentées sous la brillante présidence de Jean Tulard. Jamais sans doute le nombre des auditeurs et spectateurs de ces communications n’avait été aussi élevé, notamment grâce aux retransmissions de Radio Canal Académie, aux transcriptions sur notre site Internet (www.asmp.fr) et également aux retransmissions matinales sur France Culture l’été dernier.

  • Succès aussi dont témoignent le nombre et le montant des prix ainsi que la qualité des lauréats dont les noms viennent d’être annoncés par notre vice-président André Damien.

  • Succès enfin obtenu par les deux grandes célébrations que l’Académie a eu l’honneur d’organiser cette année.

La première de ces célébrations a été l’hommage rendu par l’Académie à l’un de ses membres les plus célèbres, Alexis de Tocqueville, né il y a deux cents ans. Une telle commémoration appartient à la vocation mémorielle de notre Compagnie. Pour autant, sa portée ne se limite pas à l’évocation nostalgique d’une grande figure du passé. Bien au contraire, comme l’a rappelé Raymond Boudon, Tocqueville est « notre contemporain ». Son exigence d’une analyse scientifique des phénomènes sociaux est même la pierre de touche de ce que nous appelons « les sciences morales et politiques ». Chaque orateur — parmi lesquels nous comptions M. Stephen Breyer, juge à la Cour suprême des Etats-Unis, et l’ancien Président de la République M. Valéry Giscard d’Estaing, de l’Académie française — nous a rappelé combien sont pertinentes pour la compréhension de notre époque les observations et les réflexions de l’auteur de La Démocratie en Amérique.

L’Académie a, d’autre part, tout au long de l’année, organisé les manifestations officielles du centenaire de la loi du 9 décembre 1905 sur la Séparation des Églises et de l’État.

Je ne voudrais pas anticiper sur les discours qui seront prononcés le lundi 5 décembre ici même, sous la Coupole, pour la clôture de nos travaux sur ce sujet, mais simplement souligner la portée historique que revêt pour nous cette mission.

En 1832, lors de sa refondation, l’Académie des Sciences morales et politiques fut conçue comme la conseillère des pouvoirs publics, agissant, soit de sa propre initiative, soit à la demande du Gouvernement. La procédure d’auto saisine est d’application courante. L’Académie n’a pas manqué, au cours des dernières années, de saisir motu proprio les pouvoirs publics dès que cela lui a semblé utile, notamment, dans la période la plus récente, au sujet de la réforme du recensement, de la brevetabilité du vivant, de la traduction des brevets européens, etc.

Au contraire, la procédure de saisine de l’Académie par le gouvernement est d’une application si exceptionnelle qu’il n’y en a eu que deux cas en près de deux siècles.
La première demande donna lieu, en 1837, au très célèbre rapport Villermé sur la condition physique et morale des ouvriers dans l’industrie textile, qui déboucha sur la première loi sociale française. La seconde concerne précisément la mission confiée en 2003 par le Premier Ministre à notre Académie au sujet de la commémoration de la loi de 1905 sur la Séparation des Églises et de l’Etat. Je me dois ici de rendre tout particulièrement hommage au rôle joué par mon prédécesseur Jean Cluzel ainsi que par notre vice-Président André Damien, ancien conseiller pour les cultes de deux ministres de l’Intérieur successifs, et à qui nous avons confié le soin de piloter l’ensemble de cette commémoration.

Trois grands colloques — le quatrième et dernier de la série se tenant les 28, 29 et 30 novembre — ont ainsi été organisés pour préparer la manifestation solennelle qui aura lieu sous la Coupole le lundi 5 décembre prochain. Ces colloques ont bénéficié de la participation de plus de mille personnes, sans compter l’initiative prise par la Conférence Nationale des Académies de province, dont l’assemblée générale vient de se tenir à Paris : les Académies membres de cette « République des Savants » ont travaillé sur l’application de la loi dans leur région.

Dans l’exécution de cette mission nationale, l’Académie s’est efforcée de transmettre au plus large public possible une information assurée, fondement nécessaire de toute réflexion sérieuse. De là, deux publications : la première, en mai dernier, celle de l’Histoire de la laïcité à la française, livre dirigé par Jean Tulard et André Damien, abondamment illustré, qui retrace les origines de cette exception française et qui connaît déjà un véritable succès de librairie ; la seconde publication, en mars prochain, sera la reprise des communications prononcées dans nos colloques — pas moins de 450 textes rédigés par les meilleurs spécialistes ! — et cela dans un DVD-Rom à usage du grand public et du monde éducatif.

Comment, enfin, ne pas rappeler ici qu’en 2005, nous avons croisé le cours de la grande Histoire ? En effet, pour la première fois dans la longue histoire de l’Académie des sciences morales et politiques, l’un de ses membres est devenu Pape ! C’est que depuis 1992, son Eminence le Cardinal Joseph Ratzinger était l’une des douze hautes personnalités étrangères élues membres associés de notre Académie. À deux reprises dans la période récente, il a tenu à venir s’exprimer devant l’Académie et ses communications sont naturellement disponibles sur notre site.

Le faisceau des principaux événements qui marquent ainsi pour nous l’année 2005 n’est pas le fruit du hasard, mais de la participation de tous et de l’effort de certains tout particulièrement.

A commencer évidemment par vous, Monsieur le Chancelier Pierre Messmer. Il n’est nullement exagéré de dire qu’à partir de 1995, date à laquelle vous avez été élu Secrétaire perpétuel, le cours de l’histoire de notre Compagnie a été profondément modifié. En dix ans, sous votre autorité, puis sous celle de Jean Cluzel, l’Académie s’est de mieux en mieux adaptée aux nouvelles conditions du monde moderne afin d’y assumer ses responsabilités intellectuelles et morales. J’en donnerai deux exemples.

Le premier est issu d’une étude de notre confrère le démographe Jacques Dupâquier, qui a démontré que notre Compagnie vieillissait encore plus vite que la société française. Il était nécessaire de combattre cette évolution naturelle. Une première réforme fut adoptée en 1994, limitant le mandat du Secrétaire perpétuel à une durée de six ans, non renouvelable. C’est ainsi que, depuis le début de cette année, je suis un oxymore : à la fois « immortel », « perpétuel » et titulaire d’un CDD, un contrat à durée déterminée. Cette singularité n’est pas dépourvue d’un certain charme poétique…

La seconde réforme, inscrite par un décret du 24 août dernier dans notre règlement, déclare inéligible à l’Académie tout candidat âgé de plus de soixante-quinze ans le 1er janvier de l’année de la mort de la personne au fauteuil duquel il prétendrait.

Notre Académie n’est pas un club fermé, mais un centre d’intelligence des grandes questions du monde contemporain. Comme le disait ici même notre regretté confrère, Raymond Polin, en 1992, nous devons avoir « avant tout le souci de comprendre et de voir clair », car la diffusion de nos travaux est devenue une tâche essentielle en notre époque médiatique.

C’est ce défi nouveau que mon prédécesseur Jean Cluzel a, très lucidement et courageusement, entrepris de relever en créant la première radio web académique francophone, Radio Canal Académie, qui met sur les ondes l’incomparable patrimoine intellectuel de notre Compagnie : pas moins de 500 émissions enregistrées depuis deux ans sont en accès libre dans la « Médiathèque » du site, tandis que chaque semaine ont pu être diffusés jusqu’à 15 heures de programmes frais, comprenant en autres choses les retransmissions en direct de certaines de nos séances.

Gérée dans un premier temps en régie directe comme les autres activités de l’Académie, Radio Canal Académie est devenue, en 2005, une véritable entreprise indépendante à structure associative, largement ouverte, notamment, aux partenariats des autres Académies. Jean Cluzel inaugure ainsi un nouveau modèle d’académicien : l’Immortel qui se fait créateur d’une entreprise que l’on me pardonnera de qualifier ici de start up !

La vocation de notre Académie consiste — je l’ai rappelé — à examiner les grandes questions du moment. Je me bornerai ici à proposer un éclairage sur l’un des problèmes fondamentaux que rencontre notre pays. Ce problème est défini comme suit par le rapport que Michel Camdessus, ancien Gouverneur de la Banque de France, a adressé au gouvernement il y a un an et qui est intitulé « Le sursaut. Vers une nouvelle croissance pour la France. ». Ce rapport vient de recevoir le grand prix Zerilli-Marimo. En voici une citation : « Le traitement que nous réservons aux jeunes est un véritable symbole de nos dysfonctionnements. À travers l’augmentation de la dette, ce sont eux qui paieront, en fait, les déficits des services publics que nous utilisons aujourd’hui. Ce sont eux qui, demain, en violation flagrante d’un des principes du développement durable supporteront directement la charge de la réduction de la vie active que nous nous sommes octroyée. Enfin c’est sur eux que se concentrent dès maintenant l’insécurité et la précarité (taux de chômage ; C.D.D.). Les jeunes sont les grandes victimes de l’absence d’adaptation de notre modèle social. »

Je me bornerai à en prendre quelques exemples. Premier exemple : le nouveau laxisme de la gestion des finances publiques, depuis 1980, constitue un véritable contresens anti-jeunes. Pendant vingt ans, la Ve République avait été exemplaire en matière de finances publiques. Depuis lors, le budget de l’État a été en déficit pendant vingt-trois ans sur vingt-cinq et le volume de la dette publique actuelle est passé de 20 % à 65 % du PIB. Ce déficit pèsera d’autant plus lourd sur les jeunes générations qu’il convient d’y ajouter un endettement latent encore deux fois plus élevé au titre du financement des retraites.

Aute exemple, les conditions de la compétitivité internationale exigeraient que la France se spécialise sur les technologies les plus avancées, donc les plus dépendantes des investissements en Recherche et Développement. Or, si l’effort national consenti dans la période récente au profit de l’Éducation Nationale a été important, la priorité budgétaire a été concentrée sur le secondaire. Alors que, dans l’ensemble des pays de la l’OCDE, les dépenses par étudiant sont supérieures de près de 80 % aux dépenses par collégien ou lycéen, en France — cas unique ! — elles sont quasiment égales. Il en résulte un sous-équipement des universités notamment en matière de bibliothèques, de laboratoires et, plus généralement, de moyens de recherche. Les trois chiffres suivants ne peuvent que susciter la stupéfaction :

  1. budget des Universités : moins de 15 milliards d’euros,
  2. budget civil de la recherche scientifique et technologique : moins de 15 milliards d’euros,
  3. déficit annuel de l’assurance maladie : largement plus de 10 milliards d’euros.

Autrement dit, la France accepte que le seul déficit de l’assurance maladie soit d’un ordre de grandeur comparable à tout son budget universitaire d’une part et à son budget civil de Recherche et Développement d’autre part !

Troisième exemple : la France souffre d’un énorme déficit d’emplois des jeunes entre 16 et 25 ans : leur taux d’emploi est d’environ 24 % contre une moyenne de 44 % pour l’OCDE. Ce phénomène est lié en partie à la durée des études en France, mais, même si l’on excepte la population étudiante, le taux d’emploi demeure faible et le taux de chômage élevé chez les jeunes. Cette situation résulte dans une large mesure de quatre contresens, d’autant plus redoutables qu’ils bénéficient d’un fort appui populaire. Tous relèvent de l’idée qu’en réduisant le nombre des vieux au travail, on fait de la place pour les jeunes. Cette idée a fait l’objet, depuis les années 80, de quatre applications principales :

  1. la cinquième semaine de congés payés,
  2. l’âge légal de la retraite abaissé à soixante ans,
  3. la multiplication des pré-retraites et des retraites anticipées qui fait que, en moyenne, les travailleurs masculins en France partent en retraite à cinquante-sept ans,
  4. et enfin la réduction à trente-cinq heures de la durée légale du travail.

Quelles ont été les conséquences de ces mesures qui sont, je le répète, destinées en principe à ouvrir aux jeunes les portes de l’emploi ? L’OCDE a prouvé que toutes ces mesures de réduction de la durée de travail ont abouti en fait à des résultats opposés aux objectifs visés : la France est un pays dont les résultats des politiques de l’emploi sont des plus médiocres. Ainsi, les pays qui ont supprimé les incitations aux pré-retraites sont ceux qui ont les taux de chômage des jeunes les plus bas ! À l’inverse, en France, la législation dite de protection de l’emploi, je cite l’OCDE, « évite temporairement certaines destructions d’emplois, mais grâce à un coût exorbitant qui dégrade les conditions financières des entreprises et réduit leur emploi total ».

L’un des défis les plus redoutables, que la France doit relever, consiste à faire comprendre à l’opinion publique que ce n’est pas le partage du travail, mais sa croissance qui permet seul de créer davantage d’emplois Le fait que toute une série de mots « libéral, marché, concurrence, compétitivité » même, soient souvent des mots péjoratifs dans notre pays montre combien il est urgent de libérer l’opinion française de ses vieux préjugés anti-économiques qui expliquent notamment l’extraordinaire succès de livres comme L’horreur économique de Viviane Forrester en 1996 ou encore, paru l’an dernier, celui de Corinne Maier, qui est symboliquement intitulé Bonjour paresse. De l’art et la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise.

Voilà bien un sujet qui ne peut manquer d’intéresser la Compagnie de grands-parents que nous sommes et je suis particulièrement heureux que la fondation Del Duca, présidée par le Chancelier Messmer, ait décidé d’investir, à travers notre Académie, sur ce fait aussi fondamental qu’ignoré, à savoir que la France prépare mal l’avenir de sa jeunesse. Dans les années 20, nous avions inventé le slogan « l’Allemagne paiera » ; nous savons ce qu’il en est advenu. Aujourd’hui, le slogan implicite à nos politiques sociales est « l’État payera ». Or qu’est ce que cela veut dire ? Cela signifie tout simplement « nos petit-fils paieront ! ». En un mot « après moi, le déluge ».

Et cela au moment précis où notre jeunesse est confrontée au défi sans précédent d’une mondialisation qui, tout à coup, se révèle à bien des égards explosive par la violence des contrastes qui opposent l’évolution de l’Europe à celle de l’Asie.

Pour l’Europe, il y eut en 2005 une date véritablement historique, c’est le 29 mai, date du Non français au projet de Traité constitutionnel, initié par la France et préparé sous l’autorité de Monsieur Valéry Giscard d’Estaing. Ce 29 mai 2005 doit s’inscrire dans les mémoires par symétrie mémotechnique avec le 9 mai 1950, date historique de la déclaration Schuman, qui a posé la première pierre de la construction de l’Europe communautaire. En effet, alors que la non-Europe du 29 mai s’effrite, s’effiloche, s’affaisse, voici que l’Asie — et, surtout, la Chine — s’impose à toute l’économie mondiale par un véritable décollage vertical, comme l’a si bien montré notre lauréat Eric Izraelewicz dans son ouvrage intitulé Quand la Chine change le monde. Je n’emploie pas ici une image abstraite. Je me borne à visualiser deux chiffres et un symbole. Le premier chiffre donne une mesure de la déferlante des importations en Europe des vêtements originaires de Chine : entre le premier trimestre 2004 et le premier trimestre 2005, les importations européennes de pull-overs chinois ont augmenté de plus de 500 % ! Le second chiffre est le suivant : alors que le PIB de la Chine ne représente encore que 4 % du PIB mondial, 50 % des grues installées dans le monde se trouve aujourd’hui en Chine. Et voici le symbole : en 2005, la société chinoise Lenovo a acheté la division ordinateurs personnels d’IBM. Je dis bien : ce n’est pas le tout-puissant IBM qui achète un inconnu chinois dénommé Lenovo. C’est Lenovo qui conquiert des œuvres vives d’IBM !

Cela se passe en 2005.

Et c’est aussi en 2005 qu’a été inaugurée la tour la plus haute du monde, culminant à 525 mètres, soit près du double de la tour Eiffel. Cette tour 101 a été érigée à Taipeh, capitale de Taiwan, c’est-à-dire dans une zone soumise à de fréquents séismes. Pour parer au risque de déstabilisation, un dispositif aussi audacieux qu’ingénieux a été mis en place : au 89e étage de cette tour de bureaux, le visiteur découvre une énorme sphère d’acier de 656 tonnes, suspendue à l’intérieur de la tour par d’énormes câbles qui la maintiennent à la verticale. Si donc un tremblement de terre fait pencher la tour d’un côté, l’énorme sphère d’acier, parce qu’elle reste verticale, exerce une force de rappel dans l’autre sens, ce qui conforte la stabilité de l’immense édifice.

Cette extrême audace architecturale, dans l’ordre de la verticalité, est l’œuvre d’un petit pays au dynamisme remarquable, avec lequel, grâce au Chancelier Messmer, notre Compagnie entretient des relations privilégiées. Elle peut, me semble-t-il, présenter pour nous une valeur symbolique : notre vocation académique n’est-elle pas aussi, dans la société perturbée et, en quelque sorte, sismique qui est la nôtre, de maintenir l’irremplaçable repère de la verticalité ?